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CHRONIQUES

L’éloge de la différence ou l’humanisme intégral : hommage à Albert Jacquard

28 septembre 2013




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« Je suis contre l'idée de carrière, je préfère les trajectoires discontinues où on apprend autre chose pour se décentrer par rapport à ses centres d'intérêts » déclarait Albert Jacquard lors d'une conférence donnée à l'Université de Stockholm. Albert Jacquard, généticien et tout simplement intellectuel, nous laisse un héritage fabuleux à penser en cette époque, celui de l'éloge de la différence, de la réinvention permanente du rapport à l'autre et de la recherche de l'égalité. J'ai rencontré Albert Jacquard à deux reprises, la première en 1994 lors de la campagne des élections européennes où il s'était exprimé à Annecy aux côtés de différents courants écologistes. Son humour m'avait marqué car il parlait de la vie en généticien, en savant et en homme. La diversité culturelle est au cœur du patrimoine génétique et l'homme dispose de cette capacité exceptionnelle de pouvoir changer les choses à une échelle collective. La différence nous renforce, elle nous transforme et elle nous anime. Je l'avais retrouvé en compagnie de Mouna Aguigui, célèbre agitateur public brisant les tabous de notre société capitaliste1. Albert Jacquard avait une ouverture d'esprit exceptionnelle et a toujours été aux côtés de ceux qui souffrent et sont en situation d'exclusion. On connaît son combat permanent aux côtés de ceux qui n'ont pas accès à un logement stable, on connaît ses positions sur les grandes questions sociales et son engagement profondément ancré à gauche. La souffrance sociale n'est pas une fatalité, elle est le résultat de politiques publiques concrètes, elle est la conséquence d'une vision de la société. Dans Éloge de la différence, Albert Jacquard s'intéresse à la diversité des individus qui ont un bien commun, l'intelligence2. L'intelligence collective est au cœur d'un nouveau dynamisme social à construire qui sorte de l'emprise d'une pensée économique unique ne fonctionnant plus.

J'ai rencontré Albert Jacquard à une seconde reprise en mai 2010 lorsqu'il était venu proposer plusieurs conférences à Stockholm autour du thème « Faut-il être optimiste face à l'avenir ? ». Il avait gardé le même humour et le même esprit. Il avait développé et affûté son talent de conteur pour entrer en dialogue avec les auditeurs sur des sujets liés à l'éloge de la différence, la créativité, le renouvellement des perspectives de pensée. Il était capable de s'installer dans une nouvelle narration et de s'évader avec les auditeurs vers d'autres horizons de pensée.

J'ai réécouté récemment sa dernière chronique sur France Culture où il prit définitivement congé3. Il s'excuse auprès de l'auditeur anonyme de ne pas avoir été davantage présent et interactif dans les multiples courriers et courriels qu'il avait reçus. La remise en question est l'apanage des êtres humains généreux et autonomes et Albert Jacquard était de ceux-ci. Son acuité intellectuelle, son humanisme intégral et sa manière de vulgariser des questions scientifiques de grande portée nous manqueront. Albert Jacquard avait promu l'exigence citoyenne pour éviter que nous restions prisonniers d'un monde où seuls les plus fortunés pourraient survivre à tous les cataclysmes. Albert Jacquard fait partie de ces « catastrophistes éclairés »4, cousins germains des empêcheurs de tourner en rond et dont l'objectif est de rompre nos idées reçues.

 

Notes

1 Anne Gallois, Mouna, gueule ou crève, éd. Clancier-Guénaud, coll. Mémoire pour demain, 1988.

2 Albert Jacquard, Éloge de la différence, Paris, Seuil, 1978.

3 Site France Culture : Le généticien humaniste Albert Jacquard est mort [page visitée le 26 septembre 2013]. Sa dernière chronique sur France Culture date du 26 juillet 2010.

4 Nous empruntons cette expression à Jean-Pierre Dupuy. Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Quand l'impossible est certain, Paris, Seuil, 2004.

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