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CHRONIQUES

L’automne ukrainien de 2013 : Y aura-t-il de la lumière au bout du tunnel ?

16 décembre 2013

Mots-clés : Maydan – Kiev – Ukraine – pacifisme – révolution – Europe
Résumé : Il se joue à Kiev en cette fin d’année l’un des drames les plus importants depuis la fin de l’Union soviétique. Le gouvernement ukrainien, lié aux affairistes russes et étranglé par des dettes colossales qui donnent à Moscou un immense pouvoir sur ce pays, a renoncé à signer un accord d’association avec l’Union européenne aux effets limités à court-terme, mais qui indispose la Russie. L’improbable soulèvement de la population de Kiev au nom de l’Europe est venu gripper le scénario écrit d’avance qui aurait vu l’Ukraine rejoindre une Union douanière proposée par Moscou pour renforcer les liens avec ses anciennes dépendances. Dès lors que les manifestants ont tenu et ont évité les excès de violence qui eussent fait le jeu du pouvoir, la crise ukrainienne devient une crise européenne : l’Union européenne devrait assumer les conséquences d’une répression menée à Kiev contre un peuple se réclamant de ses engagements envers lui. Face à l’Europessimisme dominant à l’Ouest, cet appel ne peut rester sans réponse de notre part, à présent que les manifestations de Kiev ont pris le tour d’une guerre de siège dont les protagonistes ne peuvent accepter de perdre la face sans combattre. Sens Public a rendu compte des événements survenus en 2011 en Tunisie et en Égypte sous la plume de Milad Doueihi, puis chroniqué ceux de Montréal l’année suivante grâce à Dominic Desroches. Nous accueillons ici la première chronique écrite directement en français par Oksana Lychkovska, notre collègue d’Odessa, qui dresse le portrait de cet événement.

Gérard Wormser






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Brève chronique des événements révolutionnaires
de « l'automne ukrainien »

21 novembre – le Gouvernement de l'Ukraine annonce avoir cessé de préparer le Pacte d'Association avec l’Union européenne. Les gens indignés par cette décision du gouvernement sortent sur la Place de l'Indépendance à Kiev (Maydan – premier jour). S'il n'y eut d'abord qu'une dizaine de personnes sur la place, elles furent 1500 dès la fin de cette première journée, qui ne fut marquée par aucun appel direct de l'opposition. Les appels à la solidarité postés sur les réseaux sociaux font connaître ce rassemblement : à la fin du second jour, le 22 novembre, leur nombre a doublé. Des rassemblements s'improvisent dans d'autres villes – Lvov, Ivano-Frankovsk, Ternopol, Dnepropetrovsk, Kharkov, Odessa. L'opposition ukrainienne n’est nullement unie ni le moindrement préparée à une union civique si massive et organisée. Enthousiasmés par leurs propres possibilités, les manifestants ne souhaitent pas se rallier à des appels politiques – ce qu'attestent leurs slogans : « Ukraine – en avant ! », « l'Ukraine c’est l’Europe », « Agissons, Citoyens ! ». Même dans les villes de l'Ukraine occidentale, gagnées à l'opposition, la tribune politique est occupée par les étudiants et de jeunes intellectuels.

Voici les visages de ces personnalités nouvelles de Maydan – cliquer pour consulter en ligne.

Le 24 novembre (Quatrième Journée) – Cent mille personnes sortent sur Maydan. L'opposition se joint au meeting et tente d'élaborer le programme des actions – dont l'appel à rester sur Maydan jusqu'au 29 novembre – date de la possible signature de l'Association avec l’UE. Le 25 novembre (Cinquième Journée) – les premiers heurts se produisent avec les détachements de la milice spéciale – Berkout (l'Aigle royal). Le 26 novembre (Sixième Jour) – la « révolution des penseurs et des inventeurs sociaux se prolonge » – cliquer pour consulter en ligne. Certains membres du parti au pouvoir – le parti des Régions – commencent à faire défection. La « fermentation » commence aussi chez les oligarques – les vrais dirigeants de l'Ukraine actuelle.

Le 28 novembre (Huitième jour) – le premier Vice-premier ministre de l'Ukraine Sergey Arbouzov prend la responsabilité d'affirmer que le Pacte d'Association avec l’UE sera signé le lendemain – cliquer pour consulter en ligne. Mais le 29 novembre (Neuvième Journée), ce Pacte n'est pas signé.

« Place de l'Europe » (Euromaydan) adopte une résolution exigeant la démission de Victor Ianoukovitch (le président de l'Ukraine) et de Nikolay Azarov (le premier-ministre de l'Ukraine). Après le « Vendredi noir », ainsi nommé d'après le résultat négatif de la visite de Ianoukovitch à Vilnius et son refus de signer l'association, vint le « Samedi noir », la journée décisive. Dans la nuit de 29 au 30 novembre « Berkout » disperse brutalement le rassemblement sur Maydan, faisant des dizaines de blessés et multipliant les arrestations – cliquer pour consulter en ligne.

A l'aube du 30 novembre (Dixième jour) – les manifestants dispersés se cachent dans les murs du monastère Saint-Michel (Mikhajlovsky), où les moines et les serviteurs du culte de l'Église orthodoxe Ukrainienne du patriarcat de Kiev leur donnent asile. Les militants de Maydan appellent alors le peuple ukrainien à sortir sur la place de Saint-Michel.


Le 1er décembre – (Onzième journée) – les manifestants se réunissent en Vetché (forme d'assemblée populaire en Russie ancienne) de toute l'Ukraine sur la place Saint-Michel et ont repris possession de la Place de l'Indépendance – cliquer pour consulter en ligne.

Le 2 décembre (Douzième jour) – les manifestants assaillent et bloquent des bâtiments officiels – le Ministère et le Parlement, l'administration de la Présidence. Le 1er et le 2 décembre se produisent de nouvelles prises de bâtiments dans la rue Bankova, suivies de nouvelles arrestations de manifestants pour motif d'entrave à l'administration. Le 3 décembre (Treizième jour) – on attend en vain la démission du gouvernement. Le 4 décembre (Quatorzième jour) – mille personnes bloquent le Ministère public, exigeant la libération des militants. Le président Ianoukovich part en Chine ce même jour et le blocus des bâtiments officiels se prolonge jusqu'au 7.

Le 8 décembre – (Dix-huitième jour) – « la Marche du Million » envahit la Place de l'Indépendance. Tout le quartier des ministères est bloqué – cliquer pour consulter en ligne.

La « Blitz-révolution » s'est muée en conflit de longue durée, avec trois issues possibles. Soit – premier scénario – le régime enlève « Berkout » du centre de la ville et l'opposition met un terme au blocus des bâtiments officiels et suspend ses meetings. C'est l'hypothèse d'un compromis, et le scénario le plus probable, avec à la clé la mise en place d'un « gouvernement technique » jusqu’aux présidentielles en 2015. Mais la condition essentielle pour cette évolution sera, entre autres, un engagement à signer le Pacte d'association avec l’UE. Le second scénario – celui de la création d'une république parlementaire-présidentielle – est moins probable, puisqu’il se heurte à la nécessité d'un changement constitutionnel. Le troisième scénario – plus radical – suppose un durcissement de la pression sur la présidence ukrainienne de la part des États-Unis et de l’Union européenne : cela pourrait conduire à une variante hybride de ces scénarios, par exemple si le blocus de Kiev, confinant Ianoukovitch dans sa résidence à Mejgor'e, devait l'obliger à pactiser avec l'opposition et les militants civiques de l'Euromaydan, avec pour résultat la perspective d'un retour au second scénario d'une république parlementaire-présidentielle cliquer pour consulter en ligne.

Ce même 8 décembre eut lieu un événement symbolique avec la démolition du monument à Lénine construit en 1946 sur le boulevard Taras Chevtchenko – cliquer pour consulter en ligne.

Le 9 décembre (Dix-neuvième jour) – le pouvoir écarte le scénario de compromis et va au contact : les détachements des forces intérieures du la sécurité du ministère de l'Intérieur et les détachements de Berkout entourent les points de blocage des manifestants. L'entrée du centre de Kiev est interdite, les stations centrales du métro sont fermées.

« Les postes de blocage, le soir, la neige » – cliquer pour consulter en ligne – et « Les forces intérieures de sécurité sur maydan » – cliquer pour consulter en ligne – « La Nuit du 9 pour le 10 décembre – « "le ratissage" de tous les postes de blocage des manifestants » – cliquer pour consulter en ligne.

Le 11 décembre (Vingt et unième jour de la résistance) – l'opposition entre les manifestants et le pouvoir se prolonge – les manifestants ont défendu le bâtiment de l'administration municipale de Kiev sur Krestchatik, la rue centrale de la capitale ukrainienne. Berkout s'est retiré de Krechtchatik et de la Place (Maydan) de l’Indépendance. Les slogans se font entendre – « Nous avons tenu ferme et le Pouvoir c’est nous » – cliquer pour consulter en ligne. Le 12 décembre (22e jour) – l'opposition et les militants civils de l'Euromaydan avancent trois exigences pour négocier avec le pouvoir : punir les responsables des actions sanglantes du 30 novembre, démettre le gouvernement et signer l'association avec l’UE permettraient de surmonter la crise politique du pays – cliquer pour consulter en ligne. Le 13 décembre (23e jour) s’est tenue, au Palais « l'Ukraine », une table ronde en présence du président et de l'opposition, destinée à permettre aux politiciens de rechercher un compromis et une issue à la crise politique. Cette réunion ne donna lieu à aucune retransmission télévisée. La nuit suivante d’Euromaydan fut paisible avant le rassemblement de soutien à Yanoukovitch samedi 14 décembre sur la Place de l'Europe. Les participants arrivèrent par des trains et des autobus spéciaux. De nombreux témoignages disent que ces manifestants durent s'enrôler sous peine d'être licenciés. Le 14 décembre – (24e jour) – est actée la décision de punir « les aiguilleurs », selon les mots du président ukrainien qualifiant la dispersion d'Euromaydan le 30 novembre : le secrétaire du Conseil de la Sécurité Nationale et de la Défense Vladimir Sivkovitch, le chef de la milice de Kiev Valery Koryaka et le chef de la fonction publique municipale de Kiev Alexandre Popov sont révoqués. L'opposition y voit une première victoire de leur protestation pacifique. La révolution se prolonge...

De la chronique à l'analyse

Comment compléter cette narration des événements par des faits sociologiques ? Ainsi, la « Fondation Ilya Koutcheriv pour les initiatives démocratiques » et « l'Institut international de sociologie de Kiev » interrogèrent 1037 personnes parmi celles qui quittaient provisoirement la Place (375, le 7 décembre et 662 le 8 décembre) – cliquer pour consulter en ligne.

Parmi les motifs qui avaient fait venir ces personnes sur la Place, les trois plus fréquemment mentionnés sont : 1. Les charges violentes contre les manifestants de la Place lors de la nuit au 30 novembre et la répression (70 %) ; 2. Le refus de Victor Ianoukovitch de signer le Pacte d'Association avec l'Union européenne (53.5 %) ; 3. L'aspiration à changer la vie en Ukraine (50 %). L'aspiration à changer le pouvoir en Ukraine est aussi mentionnée par 39 % des personnes interrogées, tandis que 5 % seulement des sondés étaient venus en fonction des appels de l'opposition à se venger du pouvoir et de ses abus. La grande majorité des personnes interrogées – 72 % – se dit prête à tenir les Places « aussi longtemps qu'il faudra » ; cette intention est plus forte parmi les habitants de Kiev (83 %) que pour ceux venus de l'extérieur (62 %), dont la proportion est sensiblement égale sur la Place.

La très grande majorité des participants venus de l'extérieur (92 %) y sont venus par leurs propres moyens, tandis que 6 % purent venir grâce au soutien d'une organisation populaire ou d'un mouvement civique, et 2 % grâce au soutien d'un des partis politiques. La majorité absolue des participants sur la Place (92 %) n'appartient à aucun parti, aucune organisations de masse ou autre mouvement. 4 % sont membres d'un parti, 3.5 % adhèrent à des organisations publiques et 1 % – aux mouvements publics.

S'agissant de la structure sociale et démographique des manifestants, il y a 56 % d’hommes pour 44 % de femmes, et l'âge moyen est de 36 ans (38 % entre 15 à 29 ans, 49 % entre 30 et 54 ans, et 13 % de plus de 55 ans), soit un âge inférieur à la moyenne de la population ukrainienne.

 

Quant au niveau d'éducation, on note une large prédominance parmi les manifestants d'une population ayant obtenu un diplôme d'enseignement supérieur (64 %), tandis que 22 % sont diplômés du secondaire, 13 % ont entamé des études secondaires sans aller jusqu'au bac et 1 % seulement n'ont pas dépassé le niveau du brevet. Plus de la moitié des participants (55 %) communiquent en langue ukrainienne, 27 % en russe, 18 % sont bilingues russe-ukrainien et 1 % parlent d'autres langues.

Enfin, s'agissant de leur activité, les manifestants de la Place ont à 40 % des professions liées à leur formation dans l’enseignement supérieur, 12 % sont étudiants, 9 % entrepreneurs, 9 % retraités, 8 % sont des dirigeants, et 7 % des ouvriers.

Un bilan provisoire

Après bientôt un mois de manifestations pacifiques de la société ukrainienne contre le pouvoir ukrainien, nous voudrions souligner ce qui suit.

1. Les événements de « l'automne ukrainien » sont de puissantes protestations socio-politiques et socio-culturelles. Celles-ci ont une forte chance de se transformer en une révolution sociale qui pourrait s'en prendre à notre ennemi principal – la crise systémique dans tous les domaines de la société ukrainienne. Selon quelles conditions ? Avec quels scénarios ? Pour quels résultats ? Nos prochains articles esquisseront des réponses plus détaillées.

2. La différence principale entre le soulèvement actuel de la Révolution Orange de 2004 tient à sa composante plutôt culturelle tout comme à la participation dominante de personnes sans aucune préférence partisane – il s’agit des intellectuels, de gens ayant des professions créatives et des étudiants. C'est pourquoi la reconquête d'une dignité morale et du respect de soi tout comme l'expression de l'aspiration à la liberté et de l'aversion pour la violence peuvent être tenus pour les effets les plus importants de « l'automne ukrainien ». Cela est confirmé objectivement tant par la succession des événements que par la description des participants et les premières études sociologiques de mes collègues de Kiev. Les événements sanglants du 30 novembre ont créé une émotion brusque et immédiate, une commotion qui a réellement atteint des couches enfouies des archétypes collectifs du peuple ukrainien. Ils ont fait renaître la conscience nationale et rendu possible la relance durable de l'action civique. Nous reviendrons ultérieurement et en détail sur le contexte historique et culturel de la formation de l'État ukrainien depuis l'époque de Daniil Galitsky jusqu'à la modernité, ainsi que sur les effets des tendances contradictoires de la mentalité ukrainienne quant à la possibilité d'une Renaissance culturelle de la nation.

3. Enfin, le point le plus important et le plus évident des événements actuels consiste en ce que j'appellerai la victoire sur l'ennemi humain principal – la peur intérieure. Durant la période 1920-1940 vivait en Union Soviétique Eugène Chvarts, dramaturge réputé et auteur de la remarquable pièce-parabole « Le Dragon », dans laquelle il remettait en chantier le thème célèbre, mythologique et biblique, de la lutte du héros avec le dragon. Comme par un lapsus, cette nouvelle lecture rendait le dragon invincible car il était capable de prendre les traits de ceux qu'il rencontrait. Seul un héros comme Lancelot, qui voyait le dragon comme son alter-ego, n'eut pas peur de le supprimer.

Un premier pas est donc accompli : nous nous sommes attaqués à la part peureuse de nous-mêmes, et nous espérons l'avoir vaincue. Mais cela n’était que le premier dragon, il y aura beaucoup d'autres chimères et le long chemin nous attend avant la victoire.



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