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ESSAIS

Qu’a « fait » la notion de société civile ? Quelques réflexions suggérées par la crise malienne

6 juin 2014




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« Au lieu d’avoir des croyances, nous avons des intérêts[1]. »

Balzac, 1833

« (…) when regularity itself proves ephemeral, we are reminded that our world was always capable of infinitely varied interpretation. At such moments theories abound, interpretive constructs sell for a quarter on every corner, while contingency and change seem like the only constants. Our world inverts and the rainbow seems realer than the laws of optics[2]. »

Binder, 1993

Le Mali occupe (a occupé ?) durant plusieurs mois le devant de la scène médiatique internationale. Depuis plus de dix ans, la société civile, le développement et le consensus y étaient les maîtres mots du politique[3]. En mars 2012, à quelques semaines des élections présidentielles et alors que le président sortant ne se représentait pas, un coup d’État réveille brutalement les vigilances assoupies que les événements du septentrion malien n’avaient pas réussi à désengourdir : l’armée, la violence, l’islamisme, l’intolérance étaient déjà devenus depuis quelques temps des termes incontournables pour parler d’une situation au bord du chaos où l’intégrité territoriale de l’État n’a pas tardé à sombrer. Comment en est-on arrivé là ?

Bien évidemment on invoquera la crise libyenne et l’intervention internationale, la corruption des élites politiques et militaires, l’action de groupes salafistes, la déliquescence de l’armée, etc. Il ne s’agit évidemment pas de négliger l’enchaînement des faits et les responsabilités des acteurs qui y sont impliqués. Mais il nous faut interroger également le statut de cet appareillage notionnel qui servait tout à la fois à décrire le monde et à se projeter dans l’avenir. Alors que depuis plus de deux décennies l’usage de la notion de société civile s’est étendu à l’ensemble de la planète ou presque, qu’elle s’est naturalisée au point d’être utilisée aussi bien par des régimes autoritaires, comme l’ex-gouvernement de Ben Ali en Tunisie ou celui de Poutine en Russie, que par des chercheurs européens, par exemple pour retracer l’histoire de la France depuis la Révolution (Rosanvallon, 2004), ou encore par des militants de gauche pour célébrer l’école de démocratie que le monde associatif est censé offrir, voilà que des acteurs « absentés » par le concept – les combattants armés, les fondamentalistes religieux, etc. – s’invitent sur les plateaux de télévision et sur les sites internet et terrorisent les populations. Cette grille de lecture n’a pas permis de saisir les dynamiques en cours ; elle a même peut-être contribué à opacifier la situation. Elle n’est donc ni naturelle (épousant des contours préexistants aux termes formés pour les nommer), ni universelle (suffisante pour décrire et comprendre toute situation, en tout lieu et en tout temps). On ne peut décrire la situation malienne actuelle à l’aide du réseau lexical utilisé tant par le président Amani Toumani Touré pour gagner les élections en 2002 – où société civile et consensus soutenaient tous les argumentaires – que par un grand nombre d’analyses et de recherches portant sur les pays en développement, et notamment sur le Mali.

Quand l’histoire périme le concept…

Il faut nous déprendre de cet automatisme et reprendre le travail de la pensée. Certes, quelques auteurs nous ont depuis longtemps alertés au sujet de l’inadéquation, de la polysémie ou de l’extranéité de la notion de société civile dès lors qu’on l’exporte en terre non occidentale (Taylor, 1990) ; d’autres ont simplement poursuivi leurs travaux sans y recourir. Mais la majorité des recherches et des études s’en sont servi sans noter qu’elle avait « produit un angle mort (…) dont la fonction d’évitement n’est elle-même pas perçue », fonction qui s’apparente en réalité à une forme de négativité qui confine parfois au déni (Coquio, 2003 ; p. 25-26), au déni de certains acteurs collectifs ou de problématiques théoriques comme celles qui gravitent autour du concept d’espace public par exemple. Que nous dissimule cette visibilité omniprésente de la notion de société civile ? Que « fait » cette modélisation naturalisée à la pensée du politique ? Sur quoi s’étend son ombre ?

Cet article espère contribuer à ce souci d’un « recommencement » de la pensée, en faisant un pas de côté pour constituer en objet ce geste épistémologique qui a consisté à « naturaliser » la notion de société civile.

Que l’on se comprenne bien. La question ici n’est pas de disqualifier les mobilisations de la « société civile », de discréditer ce que font les gens – ce qu’ils disent, écrivent, manifestent – ni de suggérer qu’il faudrait renoncer aux engagements associatifs[4], à l’action[5], aux formes d’émancipation qu’inventent les citoyens (Rancière, 1998). La notion de société civile se présente comme une catégorie générique englobant l’ensemble de ces mobilisations – ou plutôt les traces organisationnelles de celles-ci –, créant l’illusion d’une possible théorie unique, simplificatrice, valable dans tout contexte. L’usage de cette notion, sous toutes les latitudes, crée fallacieusement, chez le lecteur, un sentiment « d’immédiate connivence et de familiarité facile » (Boucheron, 2012) avec la situation à découvrir et à comprendre, laissant planer l’espoir que l’on pourrait échapper aux terminologies de l’expérience[6] (Merleau-Ponty, 2000) et à l’incertitude de la traduction[7] (Koselleck, 2002) pour donner sens aux événements. Feignant d’ignorer la dimension performative de toute théorie, le recours à la notion de société civile, outre le fait qu’il s’agit d’une pensée simplificatrice, en a hypertrophié l’aspect morphologique en recourant à des métaphores spatiales, réduisant d’autant plus les spécificités locales et, partant, l’historicité des modes de mobilisation. Et ce, d’autant plus que les acteurs dits de la société civile des pays destinataires de l’aide internationale se consacrent le plus souvent au développement, mettant en œuvre des programmes dans une logique « participative », plutôt qu’en contribuant au débat sur les enjeux majeurs pour l’avenir du pays dans un espace public habermassien[8]. Ces acteurs se relèguent ainsi plutôt du côté de la gestion que de l’innovation ou de l’action, et la grille d’analyse correspondante privilégie une lecture statique au détriment des dynamiques sociales et politiques.

On peut évidemment objecter que le terme a une vocation générique et n’avait pas d’autre prétention que d’indiquer un ensemble d’acteurs, simple commodité de langage[9]. Mais son usage comme outil de description – pourquoi ne pas parler de monde associatif, d’ONG, d’entreprises ? – contribue à brouiller les pistes et fait oublier ce pour quoi la notion a été introduite à grand renfort de programmes et de textes contractuels : faire adhérer à un modèle particulier de démocratie. Aujourd’hui incapable de pouvoir servir à une analyse de la crise malienne, la notion de société civile – mot-clé de projets de société lové au cœur des programmes de développement – laisse voir avec plus d’évidence qu’auparavant les implicites sur lesquels elle repose : chargée d’une dimension fortement programmatique, elle encourage une forme particulière de démocratie. Au-delà de sa polysémie, la société civile perd ainsi son statut de catégorie naturelle et fondamentale[10], hors de la mêlée, qui, en quelque sorte, prétendait « parler de politique sans faire de politique ».

C’est au nom de la société civile et d’une république du consensus que le général Amani Toumani Touré a été élu. Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que les illusions véhiculées par cette annonce expliquent le coup d’État, la rébellion touareg et les mouvements islamistes armés et criminels. Mais la vitesse avec laquelle le pays s’est trouvé au bord du chaos nous invite à revenir sur les croyances qui prétendaient servir de ciment à la société malienne depuis dix ans. Creusant l’écart entre les discours et la réalité, le binôme notionnel « société civile / consensus » mérite un examen critique.

Pourquoi cette actualité malienne est-elle de nature à « précipiter » (au double sens d’accélération et de précipité chimique) l’intelligibilité des enjeux affiliés à cet engouement pour la notion de société civile ? Alors que des élections présidentielles et législatives devaient se tenir quelques semaines plus tard (fin avril 2012), un groupe de militaires subalternes, au nom du CNRDRE (Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l'État) ont renversé le président ATT, lequel s’était fait élire dix ans plus tôt au terme d’une campagne politique centrée sur la notion de société civile. Le général Touré se présentait sans le soutien d’un parti politique, prônant une république du consensus, fort de son action politique passée. En effet, ATT a participé lui-même au coup d’État de 1991 qui mettait fin au régime de parti unique de Moussa Traoré – il avait notamment organisé son arrestation – puis il a remis le pouvoir aux civils conformément aux engagements pris à l’égard des acteurs de cette révolution. Après avoir assuré la transition vers la 3e République et permis des élections libres en 1992 qui ont porté au pouvoir un représentant de l’ADEMA, Alpha Omar Konaré, ATT s’est « retiré » de la vie politique en créant la Fondation pour l’Enfance. Cette Fondation lui a donné l’occasion, au cours des dix années qui ont suivi, de se faire connaître et apprécier comme porteur de projets de développement social, aux côtés des nombreuses ONG du pays, au cœur même de ces mouvements associatifs qui s’autoproclament porte-parole de la société civile. Ainsi le chef de l’État, qui vient d’être renversé par un push militaire à quelques jours des élections présidentielles, s’était fait élire au nom de ce binôme notionnel, société civile et consensus[11], qui a fourni pendant dix ans l’illusion d’une démocratie au-delà des turpitudes du conflit. Cette problématique vient de montrer ses limites, et surtout les angles morts de la grille de lecture qu’elle a prétendu incarner. Le CNRDRE a bénéficié très rapidement du soutien du Haut Conseil Islamique (auquel appartient Ousmane Madani Haïdara, chef du mouvement islamique « historique » Ançar-al-Din qui se défend d’avoir le moindre lien avec le groupe djiadiste du Nord-Mali[12]). Mais la grande majorité des partis politiques a appelé au retour à l’ordre constitutionnel et soutenu le gouvernement provisoire mis en place. Dès l’automne 2011, Mahmoud Dicko, président du HCI, avait déclaré : « Nous n’allons pas laisser le pays entre les mains des politiciens. Ils nous taxent de faire de la politique, cela ne doit pas nous distraire ». Pour ce leader wahhabite, les musulmans se « tiendront debout » dans la perspective des élections de 2012. « Nous allons jouer le rôle qui nous revient dans notre pays » a-t-il fait savoir, soulignant son agacement face au fléau de la corruption qui mine le pays[13]. Dans le Nord du pays, quelques semaines après la fin de la guerre en Libye, des acteurs islamistes (Ançar-al-Din de Iyad Ag Ghali, AQMI) et un mouvement rebelle indépendantiste (le MNLA, Mouvement National pour la Libération de l’Azawad) ont pris le contrôle des trois régions du nord du pays (Kidal, Gao et Tombouctou)[14].

À insister en effet sur l’opposition entre l’État et la société civile, entre civil et politique, on en a presque oublié que des acteurs religieux, des groupes armés ou des militaires pouvaient intervenir dans l’espace politique malien. Les acteurs religieux, les trafiquants, les forces armées, les mouvements rebelles sont autant d’acteurs qui occupent aujourd’hui l’arène politique, rappelant brutalement que le « développement » ne peut impunément se substituer au politique, que la notion de consensus ne peut guère aller au-delà du slogan électoral et que la démocratie ne se réduit pas à l’organisation et à la promotion de la société civile. Thèses paresseuses trop souvent adoptées tant par les agences de développement que les bureaux d’étude, mais aussi par certains chercheurs. La crise malienne actuelle est également une crise de ces grilles de lecture, de ces cadres d’intelligibilité – soit ces acteurs religieux et armés sont des regroupements de la société civile au même titre que toute association, soit la modélisation duale société civile/État n’a qu’une pertinence circonstancielle.

En cherchant à se conformer aux discours des agences de développement, certaines études ont entretenu de fait cette fiction, véritable obstacle épistémologique à l’analyse de l’évolution politique du pays.

À l’horizon de cet article, la question théorique que soulève avec force la crise malienne est la suivante : une sociologie des émergences et une épistémologie des processus (qui brouillent les règles établies et les notions prétendument ahistoriques) sont-elles possibles ?

Avant de proposer quelques pistes de réflexion pour documenter cette question, il convient d’affiner l’analyse de la « performativité[15] » pragmatique et intellectuelle de la notion de société civile et de revenir sur son émergence dans les discours sur le développement.

Société civile : propagation naturelle ou inoculation volontaire d’une notion ?

Les concepts n’ont pas toujours vocation à nommer, à décrire des réalités socio-politiques qui leur préexistent (Desrosières, 1994). Ce serait reconduire une conception naturaliste et positiviste des sciences sociales, où les concepts sont considérés comme de simples enregistrements mécaniques de découpages déjà là. Koselleck (1990 ; p. 324) avait déjà attiré notre attention sur la distinction analytique à faire entre les notions programmatiques « fondatrices d’expérience » et celles qui capitalisent des expériences passées (M. Leclerc-Olive, 2004a).

La notion de société civile est entrée dans le lexique des grandes agences de coopération internationale au lendemain de la chute du mur de Berlin, en même temps qu’elle bénéficiait de l’attention d’un nombre croissant de chercheurs[16]. Utilisée aujourd’hui comme allant de soi pour décrire toute société, elle n’est en réalité présente dans les textes programmatiques que depuis une vingtaine d’années. C’est au tournant des années 90 que le PNUD élargit la référence aux ONG à l’ensemble de la société civile. Cette réorientation est fortement affirmée dans un texte de 1993 intitulé « Le PNUD et les organisations de la société civile : construire des partenariats durables ». On observe une évolution parallèle au sein de plusieurs grandes fondations nord-américaines comme la Ford Foundation ou la Kettering Foundation par exemple. L’USAID crée en 1994 un Centre pour la Gouvernance et la Démocratie : « L’intérêt de l’USAID et d’autres donneurs pour la société civile reflète une conscience de plus en plus claire que la pérennité des démocraties émergentes va dépendre de la construction de centres de pouvoirs économiques et sociaux capables de promouvoir une gouvernance participative et responsable ». La Banque Mondiale, quant à elle, a exprimé des réticentes au début des années 90, mais sa vision des ONG a très nettement évolué depuis. En 1996 : « Il est à présent tout à fait évident qu’en travaillant ensemble, la Banque et les ONG peuvent faire plus de choses qu’en travaillant séparément » (Howell, 2000). L’Union Européenne introduit progressivement la notion dans ses conventions-cadres signées avec les pays ACP (Afrique, Caraïbe, Pacifique) à partir de 1995. En même temps que les grandes agences de coopération incluent la notion de société civile dans leur boîte à outils lexicale, des organisations sont créées pour disséminer l’expression. Civicus, organisation internationale lancée en 1993, par exemple, a pour mission de promouvoir l’idée même de société civile en Afrique et ailleurs. Des manifestations « scientifiques » sont organisées pour que les chercheurs adoptent eux-mêmes cette notion.

Par exemple, un colloque international s’est tenu en Côte d’Ivoire en juillet 1998. Cette rencontre interdisciplinaire intitulée « État et société civile en Afrique. Enracinements et projections » rassemblait, sous la présidence de l’ambassadeur des Pays-Bas, des chercheurs représentants des pays africains francophones, lusophones et anglophones. Que faire de cette notion ? À cette époque, sur fond de scepticisme, les débats expriment la diversité des points de vue. Certains rappellent que cette notion appartient à des traditions de pensée importées, qu’elle apparaît sur le continent africain en même temps que ce qu’elle veut décrire : « Prenons la période post-coloniale : quand l’État unique avec sa vérité unique roulait encore, pas de société civile. Mais quand les conditionnalités des organismes financiers occidentaux imposent une certaine discipline aux États dès les années 1970, la société civile surgit. Profitant de cela, l’État se retire : il ne veut plus ramasser les ordures, vidanger les fosses d’aisance, arrêter les bandits. Les sociétés de gardiennage prospèrent. En Afrique, ce sont les bailleurs de fonds qui ont reconstitué la société civile en montrant que l’État est incapable de réaliser une bonne gouvernance. Il y a de plus en plus de communautés qui ne veulent plus d’État, qui veulent être oubliées de l’État ». Pourtant Mamadou Diouf s’interroge déjà : « la notion de société civile peut-elle capturer toutes les actions présentes dans l’espace politique et économique africain ? ». La pertinence de la notion de société civile pour décrire les sociétés africaines est contestée par ceux qui préconisent un repli identitaire de rupture radicale avec la pensée occidentale et de retour à une Afrique authentique. D’autres s’interrogent sur le déni du conflit qu’elle introduit. V. Nzambazamariya, professeur à l’université de Kigali, affirme que « Le Rwanda est une expérience d’une société civile qui a organisé le massacre[17] ». Quel peut être, dès lors, le bénéfice heuristique d’une telle notion pour analyser les transformations des sociétés africaines et discriminer les situations porteuses de risques pour la paix ?

La notion de société civile – en dépit de (ou grâce à) ces acceptions multiples – est la clé de voûte du système terminologique des discours des agences de coopération internationale autour de laquelle gravitent celles de gouvernance, de participation ou de développement durable (Leclerc-Olive et Rochegude, 2001). Trois justifications principales sont alors avancées : la société civile forme le terreau de l’initiative entrepreneuriale ; elle seule est capable de dénoncer les dérives de l’État toujours suspecté d’abuser du pouvoir dont il dispose ; et, enfin, son renforcement est la condition et la garantie d’un régime démocratique. Ce dernier aspect est considéré comme allant de soi par les organisations de la société civile elles-mêmes, tant au niveau européen que dans les programmes de développement proposés aux pays « du Sud ». Pour les acteurs des pays bénéficiaires de l’aide, se réclamer de la société civile est dès lors devenu une condition d’éligibilité pour émarger aux financements de la coopération internationale. La croissance vertigineuse du nombre d’ONG dans ces différents pays et la prolifération de la notion de société civile dans les publications des bureaux d’étude et les évaluations des consultants trouvent là une partie de leur explication. Décrire la performativité de la notion de société civile (sa dimension illocutoire), c’est donc d’abord enregistrer cette augmentation du nombre d’associations (et parmi elles des associations purement opportunistes) centrées sur la défense d’intérêts particuliers (Arendt, 1972 ; p. 97) ; mais c’est également noter que d’autres acteurs (comme les assemblées élues, municipales ou régionales) sont, à l’inverse, repoussées dans l’ombre et invisibles aux yeux des programmes de coopération.

Des chercheurs ont rapidement fait du renforcement des acteurs de la société civile la signature d’un programme en faveur de la démocratie. R. Otayak par exemple, s’autorisant de V. Azarya qui, selon lui, « explicite parfaitement ce lien de causalité entre démocratie et société civile », répète après les agences de coopération que « la démocratisation (transition et consolidation) repose sur l’interaction dynamique de l’État et de la société civile comme entités différenciées, institutionnalisées et complémentaires » (Otayek, 2002).

La notion de société civile, concept programmatique, fer de lance des visées transformatrices portées par les programmes de coopération, est ainsi devenue également un concept descriptif, a-historique, supposé permettre de tracer la « morphologie » commune à toutes les sociétés[18]. Elle est ainsi au cœur d’une double confusion récurrente entre un discours programmatique qui se présente comme un projet de libéralisation politique et un discours analytique qui espère pouvoir penser les transformations socio-politiques sans recourir à des concepts dynamiques (action, engagement, conflit…), en se contentant de métaphores spatiales, souvent, sinon toujours, simplificatrices[19].

Les programmes de coopération et d’aide au développement et leurs impacts dans les pays bénéficiaires apparaissent dès lors comme un plan d’analyse fécond où se diffractent les différents enjeux théoriques[20] et politiques attachés à l’usage prééminent et acritique de la notion de société civile.

Certes, l’usage de la notion de société civile dans les discours analytiques ne se réduit pas à la dimension illocutoire des programmes de développement. Des intellectuels, des acteurs sociaux, la presse, des chercheurs l’ont parfois adopté eux-mêmes, indépendamment de l’intervention d’agences de développement, notamment en Europe de l’Est ou dans les pays du Maghreb, avant qu’elle ne se naturalise en passant dans la langue commune. Abdelkader Zghal analyse ainsi comment la notion de société civile a circulé parmi certains intellectuels tunisiens, au côté de la notion de république civile, au lendemain de la répression militaire de janvier 1984 contre les révoltes populaires provoquées par le doublement des prix céréaliers. Il montre également que cette notion change de signification quelques années plus tard. Au cours du débat public qui s’ouvre fin 1989, lorsque le Mouvement de la Tendance Islamique (devenu entre-temps En Nadha) rompt le Pacte national signé en novembre 1987, le terme entre dans le vocabulaire des acteurs politiques et médiatiques tout en changeant de signification. « La société civile n’est plus l’ensemble des organisations distinctes de l’État indépendamment de leur orientation idéologique mais plus précisément les partis et les associations qui, malgré leurs divergences d’opinion sur plusieurs questions, ont en commun les mêmes valeurs relatives aux droits de l’homme et aux libertés individuelles. En reniant son accord sur les principes de Pacte National le parti En Nadha, non seulement s’est exclu, par ses prises de position, de la société civile, mais il est devenu la principale menace pour une société civile en voie de constitution » (Zghal, 1991). C’est dire que les potentialités analytiques de cette notion de société civile résident, en fait, dans l’explicitation de son enracinement – évolutif – dans la situation singulière qu’elle ordonne.

Coopération internationale : véhicule d’une vision dualiste et a-politique

La multiplicité des usages savants de la notion de société civile donne le vertige – dès lors que l’on veut embrasser des situations socio-historiques très diverses. Mais dans le champ de la coopération et de l’aide au développement, deux acceptions majeures s’entremêlent qui ont en commun de postuler un gap entre la sphère politique et le reste de la société. La première, héritée de la notion de société civile issue de la philosophie politique des moralistes écossais du début du 18e siècle (bürgerlich Gesellschaft), schématise la société selon un modèle dual où la société civile est le lieu de l’initiative et de la morale ; elle inclut toutes les relations que nouent entre eux les membres de cette société, notamment les relations économiques qui connaissent un développement sans précédent à cette époque – les débats sur la légitimité du prêt à intérêt en témoignent. L’autonomisation par rapport aux autorités religieuses et politiques marque l’écart qui sépare le civil du politique dans un projet sociétal où l’État se doit d’être au service des projets individuels et collectifs (Gautier, 1993 ; Colas, 1992).

À cette première acception s’ajoute aujourd’hui une conception un peu différente mais qui repose sur des prémisses semblables. La formule « ni prince, ni marchand » en rend assez bien compte. C’est cette conception qui prévaut dans de nombreux textes des agences internationales de coopération. Il s’agit de nommer ainsi toutes les formes de regroupement volontaire en dehors de la scène politique et du champ économique. Cet usage de la notion de société civile évoque la description qu’en propose Habermas en 1990 (Zivil Gesellschaft) dans la nouvelle préface qu’il rédige pour la 17e édition de L’espace public. S’il estime que l’on n’en trouve pas de définition claire, il considère néanmoins que le “noyau institutionnel” de la société civile européenne est constitué, hors de la sphère de l’État et de l’économie, par des regroupements volontaires qui vont « des églises, des associations et des cercles culturels, en passant par des médias indépendants, des associations sportives et de loisirs, des clubs de débat, des forums et des initiatives civiques, jusqu’aux organisations professionnelles, aux partis politiques, aux syndicats et aux institutions alternatives » (Habermas, 1990 : XXXII). Pour Habermas, ces regroupements sont sensés impulser ou tout au moins apporter une contribution au débat public, et offrir aux citoyens, dans des contextes particuliers, des arguments susceptibles de favoriser des actions concertées. Mais dans le champ du développement, cette contribution à l’espace public politique – la société civile comme fabrique des opinions – disparaît au profit d’un usage de la notion de société civile comme expression des identités et défense d’intérêts spécifiques. Si bien que la seconde acception disponible dans le champ du développement ne renonce pas à un schéma dual ; la coupure avec le politique reste un trait déterminant de cette conception récente et restreinte de la société civile.

Dans le champ de l’aide au développement, ces deux acceptions partagent deux présupposés :

1) Le centre de gravité de la solidarité appartient à la société civile et non à l’État. Ce qui n’est pas sans conséquences concrètes lorsqu’il s’agit de concevoir par exemple des programmes d’éducation ou de santé, secteurs qui, aujourd’hui, relèvent en partie de l’initiative privée ou communautaire[21].

2) Les missions du système politique, isolé de la société civile, sont réduites et définies a priori. Les dispositifs permettant aux citoyens d’inscrire sur l’agenda politique les problèmes qui sont les leurs ne font l’objet d’aucune attention de la part des programmes de développement (Leclerc-Olive, 2004b).

Dans cette perspective, renforcer la démocratie, c’est renforcer les acteurs de la société civile, afin qu’ils encadrent, contrôlent l’action d’un État toujours soupçonné d’abuser du pouvoir dont il dispose, c’est en quelque sorte « faire reculer le politique ». Rien ne s’oppose par exemple à ce que les fonctions régaliennes de l’État soient privatisées (Hibou, 1999).

De l’indigence analytique à un espace public sans qualités ?

En première lecture, ces acceptions concourent à disqualifier le politique, mais l’observation des pratiques oblige à être plus précis. En même temps que l’État et les partis politiques sont qualifiés négativement (tout en étant visibles et nommés), d’autres instances sont purement et simplement ignorées (les assemblées élues, les assemblées villageoises, etc. lorsqu’il s’agit des recommandations programmatiques, les acteurs religieux, l’armée, par exemple, lorsqu’il s’agit des usages analytiques). De plus, cette disqualification discursive ne permet évidemment pas de se dispenser de procédures de décision. Mais ne faisant pas l’objet d’une attention explicite, cette disqualification discursive du politique « performe » un style politique par défaut. Les dispositifs participatifs se réduisent le plus souvent à des procédures de légitimation (Luhmann, 2001) de programmes de développement élaborés ailleurs, centrés sur les aspects techniques des projets. Les pratiques d’assemblée, toujours coûteuses en temps et possiblement conflictuelles, sont ignorées ou considérées comme un luxe inutile qui compromet l’efficacité des programmes, retarde la réalisation concrète des équipements ou entrave la modernisation des sociétés locales (Leclerc-Olive, 2004b).

La priorité accordée au « développement » s’accompagne de la subordination des pratiques démocratiques – la réforme de décentralisation a été financée par les bailleurs de fonds au motif qu’elle devait être au service du développement local.

Ces usages de la notion de société civile configurent les sociétés sous une forme binaire qui oppose la société civile à un État plongé dans sa sphère politique. Les différents sens accordés à la notion de société civile, en concurrence dans les arènes internationales et repris dans bon nombre de travaux d’experts, partagent ce postulat majeur de l’existence d’un fossé[22] entre ces deux entités à prétention descriptive.

Cette topographie binaire ne peut cependant faire office de description neutre de toute société. Il suffit, pour s’en convaincre, de deux observations.

La première souligne l’incomplétude de ces modélisations. L’accent mis sur les acteurs ignore de fait les conditions dans lesquelles ces acteurs sont amenés à agir, à entreprendre, à négocier, à discuter, etc. Les théories centrées sur la société civile ne disent rien en général des caractéristiques de cet espace politique dans lequel des acteurs apparaissent, donné pour un simple « fond de carte » où s’inscrivent normes et pratiques qui ne lui doivent rien et ne l’altèrent pas. Il apparaît comme un espace sans qualités, interchangeable et naturel, alors qu’il conditionne les actions tout autant que celles-ci le produisent. Une comparaison réglée entre les problématiques centrées sur les notions de société civile et celles centrées sur les concepts d’espaces publics permettrait d’approfondir l’analyse du caractère lacunaire de ces modélisations, mais elle serait trop longue à développer ici[23]. Contentons-nous de noter que les pensées politiques centrées sur la notion de société civile accordent leur faveur aux diverses formes de négociation des intérêts particuliers, au point que des ONG se soient spécialisées dans la formation au lobbying et au plaidoyer des associations des pays du Sud. Ces pratiques s’accommodent mal, en général, d’une trop grande visibilité et préconisent l’action « discrète » auprès des pouvoirs publics pour obtenir une décision favorable, au détriment de la valorisation des pratiques de délibération publiques pour produire des décisions communes dont la légitimité est renforcée précisément par leur publicité (Leclerc-Olive, 2003a).

La seconde observation porte sur les angles morts du modèle. Des acteurs – notamment les pouvoirs publics locaux – échappent à ces modélisations dichotomiques. Ces collectivités territoriales ne sont pas des regroupements dont les caractéristiques justifieraient de les inclure dans la liste des acteurs de la société civile (adhésion volontaire, pluri-appartenance, etc.). Elles ne sont pas non plus un simple démembrement de l’État[24] (elles jouissent en effet d’une personnalité juridique, d’une autonomie financière, elles ne font l’objet d’un contrôle de légalité qu’a posteriori, etc.) (Leclerc-Olive, 2005). D’autres acteurs collectifs, comme les regroupements religieux, les forces militaires ou les mouvements armés, restent impensés dans leur spécificité ou renvoyés dans les marges de ces modélisations sociétales[25].

Cette difficulté théorique n’est pas une simple défaillance qu’un approfondissement de l’analyse permettrait de combler. Elle est consubstantielle à la théorie elle-même. Dès lors, feindre de croire qu’il s’agit d’une notion purement descriptive, sans dimension performative, revient de fait à promouvoir un modèle de société particulier, où l’espace politique (style politique, procédures de travail, registre argumentatif, grammaires légitimes de l’action, etc.) est un espace par défaut, celui qui est arrimé aux programmes d’aide au développement, expérimenté sans être nommé et, donc, renvoyé dans les coulisses de la pensée. Laisser cet espace en dehors du champ de l’analyse revient à gommer l’écart qu’il peut y avoir (et qu’il y a le plus souvent) entre les préséances normatives de la société locale et les préférences normatives portées par les actions de développement (Leclerc-Olive, 2006). Pourtant, les procédures et les pratiques politiques qui se déplient autour de ces programmes de développement méritent d’être analysées et pensées car elles actualisent des conceptions distinctes de la démocratie.

En même temps que l’on dénie à certains acteurs des espaces sahéliens une existence théorique, ils se sont renforcés dans l’espace socio-politique. Alors même que le président de la République disqualifie le conflit proprement politique en prônant le consensus, et que les théories politiques en vigueur, apportées par les programmes de coopération internationale, sont inaptes à distinguer les différents styles de pratique politique – l’espace politique est sans qualité –, ils reviennent sur la scène publique en recourant à la violence physique.

Conflit refoulé et cécité aux transgressions

Acceptabilité versus visibilité 

Si la plupart des théories centrées sur la notion de société civile n’accordent pas d’attention spécifique aux pratiques politiques, les acteurs eux-mêmes ont fréquemment recours aux diverses formes de lobbying, pratiques « non publiques » s’il en est. Et lorsque la théorie fait une place aux pratiques politiques, c’est pour rappeler qu’elles sont régies par des normes implicites. Par exemple, la notion d’arène publique (Cefaï, 2002) thématise les caractères de l’espace dans lequel les acteurs de la société civile opèrent. Selon l’auteur, ceux-ci doivent en effet respecter des règles immanentes au jeu pour accomplir des performances compréhensibles : des contraintes de publicisation, des répertoires d’argumentation informent leur comportement, délimitent ce qui est acceptable. « Sous peine de quoi, les dénonciations et les revendications des acteurs et leurs prétentions à la légitimité "tombent à plat", sont jugées inacceptables, inconvenantes ou impertinentes ; et leurs stratégies sont disqualifiées, soit parce que contraires à l’intérêt général et stigmatisées de particularistes ou de corporatistes, soit parce que non conformes aux règles en usage de la controverse publique » (Cefaï, 2002 ; p. 71). Il s’agit ainsi de s’ajuster aux préséances normatives de l’espace politique dans lequel l’arène s’ouvre et se déploie, l’imprégnant de ses contraintes, de ses normes, de ses manières de faire. Bien évidemment, des acteurs transgressent ces règles, mais leurs actions sont alors doublement « déclassées » : elles ne sont plus que des émeutes ou des actes de délinquance et les raisons de leurs actions ne sont pas entendues, surtout si celles-ci revendiquent l’égalité, luttent contre l’intolérable ou demandent de revoir les critères d’exclusion. Disqualifier ces actions et leurs motifs, c’est refuser d’admettre que : « Toute société est confrontée à une incessante interrogation sur son mode d’être, sur ses repères de discrimination permettant de juger du juste et de l’injuste, de l’égal et de l’inégal, du licite et de l’illicite, du légitime et de l’illégitime, etc. (Lefort, 1986 ; p. 258). Et si leurs actions échouent, s’ils ne réussissent pas à modifier durablement ces repères, l’histoire des vainqueurs a de fortes chances d’éclipser celle des vaincus dont l’action aura été disqualifiée par la théorie, soustrayant à la mémoire ce qui a été jugé inacceptable.

Le concept d’arène publique s’appuie, au fond, sur une philosophie « civile » du politique, où l’espace politique n’est que l’ensemble des préséances normatives, des conditions de possibilité déjà acceptées de l’action des associations, des regroupements qui forment la société civile. Mais, on le sait, ce respect des normes n’est jamais total. Les préséances normatives des espaces politiques sont toujours susceptibles d’être transgressées. Cette grille d’analyse substitue à la visibilité et à la vulnérabilité des actions et de la parole l’acceptabilité, « filtre » ou contrainte normalisatrice imposée aux actions et aux paroles. L’institution d’une scène politique – nommer ceux qui peuvent y jouer et décider des règles du jeu – est un geste de fondation qui cherche toujours à se faire oublier, à se « naturaliser ». Les actions qui dérogent à ces règles ne sont plus que des paroles illégitimes.

Dans cette problématique des arènes publiques ou de la société civile, peu de place théorique pour les transgressions : la transgression dans le champ de l’action ne peut être saisie (quand elle l’est) que comme transgression du cadre conceptuel, prenant le risque de soustraire ces actions à l’analyse, voire pire, à la mémoire.

Cette exigence d’acceptabilité peut conduire à l’oubli historique des révolutions, des « trésors perdus », en invitant au fond à ne porter le regard que sur les périodes d’ordre apparemment stabilisé. Par exemple, la Charte 77 lancée en Tchécoslovaquie à l’occasion d’une sanction frappant un groupe de rock, dérogeant précisément aux préséances normatives imposées par le pouvoir, constitua par elle-même une affirmation de la liberté revendiquée. De même, chanter Nuestro Himno, traduction en espagnol de The Star-Spangled Banner, l’hymne national étasunien, c’était déroger aux préséances normatives tacites, telles du moins que le pouvoir de Bush les concevaient (Butler, 2007). 

Cette injonction d’acceptabilité faite à l’endroit des acteurs de la société civile des pays destinataires de l’aide est, en un sens, inverse de la notion de visibilité attachée à l’espace public, en ce que celle-ci renvoie possiblement à la « venue » dans l’espace public de ce à quoi celui-ci n’était pas préparé. En feignant de s’émanciper des concepts d’espace public, la notion d’arène publique, comme celle de société civile, nous prive de la possibilité d’accepter dans le spectre des actions proprement politiques celles qui, par la liberté manifestée par les acteurs – liberté qui déroge précisément aux grammaires et aux registres d’action convenus –, renouvellent les préséances normatives implicites de domaine politique.

Diversité versus pluralité

« Le sacre de la société civile » n’est pas le sacre de la pluralité.

La diversité que la société civile exprime est une diversité statique réglée sur des compromis entre l’adaptation passive au contexte (les programmes d’aide) et la défense d’intérêts propres. M. Gauchet rappelle que « ce n’est pas la découverte subite des vertus de la diversité qui a précipité la sacre de la société civile, c’est la disparition de l’alchimie qui était supposée se dérouler dans la société politique qui a porté au premier plan et fait apparaître en pleine lumière la société civile dans sa diversité – diversité diverse, si j’ose dire, individuelle, matérielle, intellectuelle, spirituelle. Celle-ci n’était aucunement ignorée ou réprimée ; elle était simplement ce qu’il s’agissait de dépasser, au profit de la construction d’une unité supérieure, idéalement destinée à faire se rejoindre la collectivité avec elle-même. (…) C’est ce désencadrement de la société civile qui précipite sa dissociation définitive d’avec l’État, telle que nous la voyons s’accomplir sous nos yeux » (Gauchet, 1998). L’alchimie regrettée par M. Gauchet se radicalise et s’absolutise dans le mot d’ordre de consensus promu par ATT.

La nostalgie de l’unité et la diversité de la société civile, antagoniquement associées, concourent au refoulement du conflit et de la pluralité au sens arendtien du terme, et confère à ce discours une dimension à la fois incantatoire et obscurantiste. La pluralité irréductible de toute société humaine, le rôle dans l’histoire des actions politiques qui dérogent aux préséances normatives, aux comportements convenus, acceptés, disqualifie les problématiques centrées sur la notion de société civile et condamne leur association au mot d’ordre de consensus à n’être qu’un écran détournant le regard et l’action des enjeux proprement politiques.

Le consensus impossible ?

Le déni théorique du conflit et des dissensus entrave leur reconnaissance et leur expression dans l’espace public.

Socialisme, néolibéralisme et régimes autoritaires s’accordent pour affirmer la nécessité d’une vie associative au motif que les organisations de la société civile sont des écoles de démocratie et de solidarité. Cette vision tocquevilienne, qui lie la dynamique du secteur associatif à l’apprentissage de la démocratie, est soutenue tout autant par des régimes réputés pour leur autoritarisme comme l’ex-régime de Ben-Ali en Tunisie (Desmères, 2000, 12) ou celui de Poutine en Russie (Daucé, 2012).

Si les régimes autoritaires adressent au monde associatif les mêmes encouragements que les régimes démocratiques, c’est peut-être que sa capacité à renforcer l’expérience démocratique dépend d’autre chose que de sa seule dynamique propre. Ce que confirment les travaux de Nina Eliasoph (2010). La vitalité associative ne se prolonge pas naturellement par des engagements politiques. L’auteur parle même à leur endroit de l’évitement du politique que génère parfois l’engagement dans la vie associative, notamment dans le secteur de l’action sociale. Les bénévoles défendent l’idée que les problèmes sociaux seraient mieux résolus s’ils étaient toujours envisagés localement, concrètement, pratiquement, dans une division du travail politique entre ceux qui agissent quotidiennement dans le monde « à leur portée », au sein de la société civile, et ceux qui pensent, critiquent et discutent dans des sphères idéalistes et coupées des problèmes immédiats. Pourtant, si le monde associatif n’est pas traversé par les divisions spécifiques et propres à la sphère économique, le conflit, en revanche, cet « impensé du monde associatif », y est bien présent (Lochart, Trenta, Vezinat, 2011), refoulé sous les discours de solidarité et de repli sur la sphère locale. De même, l’engagement dans le développement, corrélatif parfois du renoncement aux engagements politiques, renforce cette désaffection du débat politique, promouvant une conception strictement fonctionnaliste de la démocratie. Dès les premiers jours de la 3e République au Mali, la démocratie était définie par la formule : « L’homme qu’il faut à la place qu’il faut »…

Surtout, associer les deux notions de société civile et de consensus relève d’un pari qui a séduit une société inquiète de l’incertitude irrémédiablement attachée à l’ouverture de tout espace démocratique. Postuler la nécessité du consensus au présent, c’est délégitimer l’expression des divergences, les renvoyer en dehors de l’espace public, disqualifier ainsi le conflit et feindre de croire que les injustices se réduisent à des problèmes de pauvreté et de développement, et que les questions éthiques se traduisent sans reste en questions techniques.

En forçant le trait, on pourrait aller jusqu’à dire que ce binôme notionnel oxymorique vide l’espace politique de sa substance, des conflits et des possibles débats sur les enjeux majeurs de l’avenir de la société – par exemple l’exploitation des ressources minières, or et uranium, qui pourraient assurer l’amélioration des conditions de vie de la population ou encore l’exploitation du chemin de fer bradé ces dernières années – au profit de questions liées aux pratiques individuelles et à la vie privée (Code de la famille) qui ont dominé récemment l’espace politique.

Une épistémologie commune aux crises et aux stabilités historico-politiques ne peut reposer sur la notion de société civile, qui cherche à se protéger du conflit public en fragmentant les sociétés plurielles en regroupements fondés sur la mêmeté des motivations, qu’elles soient identitaires ou d’intérêts. Cette homogénéité constitutive du dedans induit d’emblée une diversité au-dehors, elle-même niée par l’injonction au consensus. La notion de société civile, avatar postcolonial de standardisation et de naturalisation d’un projet politique particulier, exprimait, au fond, une forme de « quadrillage foucaldien » qui aura eu pour effet, sinon pour fonction, tout à la fois d’absorber des énergies contestatrices, de techniciser la démocratie et d’ignorer l’émergence d’acteurs porteurs de projets intolérants et violents. Elle a doublement échoué, politiquement et théoriquement.

 

Notes


[1] Honoré De Balzac, Le médecin de campagne, Paris, Gallimard, La Pléiade, I – VIII, p. 362. Cité par Hubert Gourdon (1991).

[2] Guyora Binder, « Post-Totalitarian Politics » in Michigan Law Review, Vol. 91, No. 6, 1993 Survey of Books Relating to the Law (May, 1993), p. 1491-1528.

[3] « (…) en ce début de 3e millénaire, l’État malien n’est nullement cet appareil décomposé et sans pouvoir d’initiative que l’on décrit trop souvent en Afrique. Il a certes des carences et des défauts, et la corruption n’est pas le moindre de ceux-ci. Mais il a aussi pour lui la permanence historique et la légitimité politique dues à ses vertus démocratiques saluées un peu partout dans le monde, tandis qu’il bénéficie d’une conjoncture favorable à travers un « consensus national » imaginé et orchestré par ATT qui, paradoxalement, a abouti à une forte dépolitisation de l’espace public malien. » (Holder, 2009).

[4] Par exemple, il faut souligner l’engagement du Collectif des Ressortissants du Nord (COREN), qui regroupe des personnalités originaires des régions du Nord-Mali vivant à Bamako ; il joue aujourd’hui un rôle capital dans l’identification des exactions, des délits et des crimes perpétrés dans cette partie du pays.

[5] L’action, dans son sens arendtien, concept qui permet précisément d’articuler une critique des théories centrées sur la notion de société civile chevillées à la notion de comportement. Voir l’article d’Étienne Tassin dans ce numéro.

[6] « À l’épreuve des événements, nous faisons connaissance avec ce qui est pour nous inacceptable et c’est cette expérience interprétée qui devient thèse et philosophie. Il est donc permis de la raconter franchement, avec ses reprises, ses ellipses, ses disparates, et sous bénéfice d’inventaire. On évite même, à le faire, le faux-semblant des ouvrages systématiques qui naissent, comme les autres, de notre expérience, mais se présentent comme nés de rien et semblent donc, au moment où ils rejoignent les problèmes du temps, faire la preuve d'une pénétration surhumaine, quand ils se bornent à retrouver savamment leurs origines. » (Merleau-Ponty, 2000 ; p. 9).

[7] « (…) any comparison depends upon the translatability of diverse, linguistically stored experiences which, as experiences, remain connected to the uniqueness of the language concerned. Methodologically, we are thus faced with an aporetic situation. Not all conceptualized experiences can be reproduced in other languages by their seemingly corresponding concepts. Any descriptive translation loses the content of experience of the concrete concept. A comparative analysis of the facts relating to the concept can’t thus only be methodologically verifiable when unintegratable linguistic differentiations are also reflected. Thus, in addition to a social-historical metatheory that enables international comparisons, there also really needs to be a metalanguage that mediates the differences. But there is no such metalanguage. ». (Koselleck, 2002 ; p. 217).

[8] L’organisation annuelle d’un Espace d’Interpellation Démocratique ne suffit pas à remplacer l’ouverture d’un espace public politique. Et la torpeur actuelle des fédérations d’acteurs de la « société civile » témoigne à l’envi de cette inclination.

[9] Comme c’est le cas chez J. Habermas qui subsume simplement sous cette catégorie les acteurs (y compris politiques ou religieux) supposés contribuer par leurs prises de parole aux délibérations de l’espace public. Chez H. Arendt, les expressions civil society et société civile sont respectivement présentes dans On Revolution et Essai sur la révolution ; mais lorsque l’auteure traduit elle-même en allemand cet ouvrage quelques années plus tard, la notion de société civile a disparu.

[10] Comparable en cela aux ambitions de la notion de marché (Polanyi, 2011).

[11] En se présentant aux élections sans parti et en se revendiquant d’une culture africaine du consensus, le président a, de fait, invalidé les controverses politiques et feint de croire que l’on pouvait échapper au conflit, en prônant un unanimisme sans débat. Voir O. Sy, « Comment les Maliens pourront sortir plus unis de cette crise », mai 2012, www.corens.net

[12] Haïdara, leader de Ançar-al-Din International, s’en est publiquement désolidarisé le 3 avril 2012. Le HCI a joué cependant un rôle majeur dans la libération des militaires loyalistes détenus à Tombouctou par les djiadistes. Voir aussi l’article de G. Holder dans ce numéro.

[13] Le Républicain, 3 octobre 2011.

[14] La situation évolue rapidement et depuis le début de la rédaction de cet article, le MNLA semble avoir perdu le contrôle de l’« Azawad », nom donné au territoire formé par les régions de Gao, Kidal et Tombouctou.

[15] « Performativité » est utilisé ici dans un sens très large, pour indiquer l’ensemble des questions relatives tout à la fois aux « effets » et à la signification (Arquembourg, 2010). À ce titre, on peut dire que le binôme notionnel société civile/consensus est un échec en tant qu’acte illocutoire. Mais considéré comme acte perlocutoire, on peut dire que la gravité de ses conséquences et de ses suites sur le plan cognitif est précisément ce que cet article veut explorer.

[16] Il serait trop long de mentionner ici les très nombreux ouvrages publiés depuis le tournant des années 1990.

[17] Cette citation ne préjuge pas de la validité du diagnostic posé par l’auteure. Pour une analyse approfondie du génocide, voir André Guichaoua, (2010).

[18] Chacun a pu admirer les diagrammes de Venn qui prétendent tracer le schéma de toute société. Voir par exemple sur Internet fdf3.fidafrique.net/docs/r1enda.pdf ; ou (Perlas, 2003).

[19] Recourir à des métaphores spatiales est déjà en soi une décision épistémologique dont il conviendrait d’examiner les conséquences. « Que tout tienne à la politique, comme le disait Rousseau dans le premier grand récit de l’intimité de l’époque moderne, ne signifie pas que tout est politique. Seulement que tout est en rapport avec le politique parce que le politique est en rapport avec tout, même avec ce qui n’est pas lui. La mystique citoyenne défie les séparations du public et du privé, du politique et du social, de l’État et de la famille, de la loi et de la culture, etc. Mais ce n’est pas pour les confondre ou les identifier en un tout organique. Le partage spatial est une pauvre métaphore d’une subtile différenciation entre des régimes d’intensité, des moments significatifs oscillant entre deux pôles eux-mêmes fluctuants que l’on appelle par commodité vie privée et vie publique, culture et politique, affiliation communautaire et citoyenneté politique. Une nouvelle citoyenneté renonçant à la séparation ne veut pas dire : mythe romantique d’une réconciliation avec soi-même, cicatrisation des déchirures, unité retrouvée de chacun avec son être authentique et avec tous. Il s’agit plutôt de commencer à penser en termes politiques les expériences de vie qu’on renvoie négligemment à la sphère intime de l’existence et à penser en termes existentiels les conflits politiques et les combats pour la dignité. » (Murard et Tassin, 2006). C’est moi qui souligne en italique. En réalité, les géométries contemporaines mettent à notre disposition des figures beaucoup plus subtiles que celles empruntées classiquement à la géométrie élémentaire du plan euclidien (par exemple les attracteurs étranges ou les fractals) (Leclerc-Olive, 2006).

[20] Nous rappelant opportunément qu’un écart sépare irrémédiablement une pensée et son dire, un phénomène et son nom, qu’il n’y a jamais adéquation entre une catégorie et les situations qu’elle prétend subsumer.

[21] La notion de State-Building, promue au début des années 2000, ne doit pas faire illusion. Fukuyama par exemple, qui en fut l’un des avocats les plus fervents, insiste sur la distinction entre l’étendue (scope) des fonctions de l’État et l’efficacité (strength) de ses institutions. Seules les fonctions de contrôle et de sécurité doivent faire l’objet de politiques d’aide afin de construire des États « plus stables » (Leclerc-Olive, 2008).

[22] Les biographies d’hommes politiques et les histoires d’ONG contredisent pourtant à profusion cette hypothèse.

[23] On en trouvera une illustration empirique dans (Leclerc-Olive, 2003).

[24] L’existence de ces pouvoirs publics locaux souligne au passage la nécessité de ne pas réduire le qualificatif public à l’un de ses usages, pour lequel public qualifie exclusivement ce qui est relatif à l’État. Ces pouvoirs publics locaux apparaissent en effet comme un lieu possible de l’action et de la critique, c’est-à-dire de l’expérimentation d’une citoyenneté active (Leclerc-Olive 2003b).

[25] Très curieusement, alors que jusqu’en 2010 nul bilan de la décentralisation malienne ne manquait de rappeler qu’une des raisons de cette innovation administrative et politique résidait dans la volonté de répondre aux revendications touarègue (formulées notamment par la rébellion de 1990), aujourd’hui, à l’inverse, les analyses de la crise malienne ignorent cette réforme.



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