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CHRONIQUES

Contre le réalisme magique

18 septembre 2014




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Il n’y a pas que Gabo

Le concept de « réalisme magique » fut inventé par le critique Franz Roh en 1925 pour parler des œuvres du post-expressionisme allemand. Quelques années plus tard, en 1948, le vénézuélien Arturo Uslar Pietri rattacha le même concept à la critique littéraire latino-américaine.

Finalement, ce concept s’imposa comme règle pour mesurer la fiction de ce côté-ci du monde après que le cubain Alejo Carpentier ait commencé à parler du « réel merveilleux américain » dans son œuvre Le Royaume de ce monde, de 1949, et que Ángel Floréz l’ait diffusé dans une publication de 1954.

Bien que les définitions de chacun de ces critiques varient entre elles, la majorité s’accorde à dire que cette manière de s’approcher de la réalité suppose un regard ouvert et dépourvu de retenues rationalistes de la part de l’auteur, qui contemple et façonne le mystérieux et le merveilleux du monde qui l’entoure ; surtout quand – comme le dit Carpentier – le monde exploré est le monde américain, devenu à l’évidence depuis la conquête elle-même du territoire un espace extraordinaire.

Dans la littérature latino-américaine, plusieurs auteurs montrèrent un rapprochement avec cette approximation esthétique – bien qu’ils ne s’inscrivirent jamais formellement dans le mouvement du « réalisme magique » – comme Juan Rulfo, Miguel Ángel Asturias et, bien évidemment, le colombien Gabriel García Márquez.

Le bon sauvage

Il est probable que les créateurs de Proexport n’aient pas assez pris en compte cette tradition critique quand ils ont décidé de baptiser leur plus récente campagne publicitaire pour stimuler le tourisme : « Colombie, réalisme magique ».

Ils ont sûrement pensé qu’ils pourraient se servir du malheureux lieu commun du « réalisme magique » – habituellement attribué à l’œuvre de Gabriel García Márquez – pour vendre un pays plein de papillons jaunes, de demoiselles qui montent au ciel corps et âme ou de pluies de fleurs qui tombent spontanément du ciel.

Cet exotisme simpliste est le même qui depuis des siècles a stéréotypé le continent sud-américain comme une terre pittoresque, en dehors de l’histoire et de la modernité ; des natifs aimables et serviables qui accueillent comme des rois les touristes à la peau rouge écrevisse, chargeant sur leurs têtes des corbeilles de fruits.

À force de nous définir comme magiques et merveilleux, on nous a infantilisés comme de bons sauvages courant sur des plages paradisiaques, alors que les milieux de la pensée qui définissent le futur économique et politique de la planète appartiennent, évidemment, aux grandes puissances.

Et le pire c’est que nous l’avons cru : heureux d’offrir à l’humanité des couleurs, des saveurs et de la musique, tandis que nous attendons avec fierté un petit pourboire de Christophe Colomb pour s’être occupé de son bateau, pendant que lui fait de grandes affaires.

L’échec de Macondo

A cela s’ajoute le fait que la réitération du « réalisme magique » vide et éculé, associé à une campagne touristique, donne un coup mortel à la littérature du grand maître Gabriel García Márquez, qui, de manière ingrate, semble condamné un peu plus à chaque fois à être vu comme le chantre de « nos merveilles ».

Sans aucun doute, dans la littérature de García Márquez, les Caraïbes sont un espace plein de merveilles époustouflantes et d’histoires intenses et profondément humaines, mais, lue plus attentivement, la célèbre « magie » que l’on dit émaner de ses pages nous révèle qu’il est plus question de l’illusionnisme et du mensonge auxquels nous avons été soumis historiquement que d’une raison de fierté.

C’est pourquoi, réduire la littérature de Gabriel García Márquez à l’état de brochure promotionnelle la dépouille de sa profonde condition critique et la doterait d’un triste macondisme, qui nous caricature au lieu de nous permettre de mieux comprendre notre passé, pour commencer à changer notre futur.

Il suffit de lire quelques-uns de ses contes et romans pour se rendre compte que le « réalisme magique » – dont Gabriel García Márquez a pris conscience qu’il nous entourait – est celui des politiques qui embrouillent les populations ruinées au travers d’un discours inintelligible, en même temps qu’ils exhibent de grandes apparences avec des villageois souriants et des maisons bien peintes pour masquer le véritable aspect des taudis, comme on le voit dans le conte Mort constante au-delà de l’amour.

Ainsi la disproportion de notre histoire n’est pas seulement la passion vitale, mais les fastes dans lesquels le pouvoir se délecte tandis qu’il reçoit les applaudissements de ses victimes, comme dans les monumentales Funérailles de la Grande Mémé, où cette dernière accapara tout : les richesses, le pouvoir, les symboles de la nation, le divin et l’humain. Et si le reste des mortels s’extasie devant le carnaval coloré qui suit sa mort, la pure et simple réalité est que la Grande Mémé continue à transmettre ses trésors et ses invisibles ficelles aux nouvelles générations de pouvoirs monopolisateurs.

La fantaisie des romans de García Márquez se trouve chez les maires affublés d’un mal de dents qui parviennent à persuader leurs concitoyens qu’il règne dans le pays une paix ambiante, que le danger a été conjuré, alors que durant la nuit la disparition des opposants et l’expropriation des terres continuent.

Que la Colombie continue de s’enorgueillir et de s’identifier à la célèbre population de Macondo de Cent ans de solitude, comme si elle était une version magique et merveilleuse de nous-mêmes, alors que ce n’est rien de plus qu’un décourageant exemple d’un échec historique, est très révélateur de notre idiosyncrasie.

Il se peut que les scènes des fleurs jaunes qui tombent toute la nuit sur Macondo après la mort de José Arcadio Buendía ou du filet de sang qui parcourt tout le village pour confirmer à Úrsula Iguarán que son fils est mort soient inoubliables ; mais à côté de ces pièces spectaculaires on trouve histoires après histoires des conditions déplorables de notre destin.

Il n’y a pas d’autres solutions que de subir les trente-deux guerres civiles que provoqua le colonel Aureliano Buendía pour constater que pendant que les révolutions du dix-neuvième siècle s’étouffaient à quarante degrés de température, les partis politiques se répartissaient le pouvoir dans la capitale, et que malgré les supposées différences idéologiques qui les séparaient, l’unique différence entre conservateurs et libéraux (quels que soient leurs équivalents actuellement) était que les uns assistaient à la messe de cinq heures alors que les autres assistaient à la messe de huit heures.

Idiotie sans passé, attrait touristique ?

La magie dans Cent ans de solitude n’est pas celle du gitan Melquíades, mais celle des « illusionnistes du droit » qui embarquèrent les travailleurs de la banane dans un délire herméneutique pour les laisser sans rien, quand ils se soulevèrent pour protester contre leurs conditions de travail.

Illusionnisme, magie, pyrotechnie et fiction, sont des termes qui dans Cent ans de solitude s’appliquent moins souvent aux habitants de Macondo qu’aux techniciens de la compagnie nordaméricaine qui ont changé l’environnement de la population ou aux militaires qui ont réalisé l’acte de « magie » de faire disparaître plus de trois milles travailleurs pour ensuite convaincre tout le monde qu’il ne s’est rien passé ici ; que Macondo, que la Colombie, est un peuple heureux et que tout le mal n’a été qu’un mauvais rêve.

Ceci est, mes amis, le nœud de notre « réalisme magique ». Si jamais Gabriel García Márquez a écrit cette histoire il l’a peut-être fait en espérant qu’un jour ce cycle immémorial de mort, tromperie et frustration soit ravagé par un vent qui déracinerait nos erreurs historiques, et non pas pour que quarante-cinq ans après nous nous complaisions dans notre idiotie sans passé, faisant de l’ignorance, de la félicité, et de notre capacité à être trompés, un attrait touristique.

 

Version originale publiée sur le site colombien razonpublica.com le 29 avril 2013.

Traduit de l’espagnol par Viviane Petit.

 



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