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Faut-il être fou pour être un homme juste ?

21 avril 2015




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Salim Bachi, Le consul, Gallimard, 2015.

 

En juin 1940, épouvanté autant par une Europe qui perdait ses principes, que par son Salazar de maître qui n’en avait pas, un homme décidait de braver la circulaire n°14 du 11 novembre 1939, signée de l’homme fort de Lisbonne, et excluant les juifs de l’obtention de visa de réfugiés, aux motifs qu’ils auraient été « ennemis des Allemands », face auxquels Salazar voulait rester neutre.

Le Consul portugais de Bordeaux délivra en masse, et même à un rythme forcené, des dizaines de milliers de visas en quelques jours, sauvant autant d’humains de la barbarie, du massacre et du néant. Jusqu’à y perdre sa place, son rang, son salaire, ses amis, son avenir, et finir par mourir dans un hospice, pauvre et abandonné. Mais il restera de lui l’image d’un juste, qui a tranché : il ne serait pas complice d’un mélange de sauvagerie, d’horreur, de petitesse et de peurs ouvrant chez tant d’autres les portes de la lâcheté et du déshonneur.

Salim Bachi n’a pas juste mis en scène Aristides de Sousa Mendes dans le beau rôle du sauveur convaincu de sa mission. Bien au contraire, nous lisons un Consul dévoué à son métier, qui hésite, et vit un calvaire dans son hésitation, avant de se résigner à désobéir. Sa décision vient de sa foi profonde, de l’image qu’il a de lui et de son pays, de rencontres, et du poids de la pression de ces milliers de réfugiés qui s’amassent et l’implorent devant sa porte. Le Consul de Salim Bachi se décidera après un long conflit intérieur, où jouent ses convictions comme des contingences extérieures, qui auraient pu ne pas se présenter. Ce n’est pas la figure fière et déterminée que la soupe des super-héros américains nous sert à coup de sauvetages répétitifs, plus navrants les uns que les autres, de l’humanité toujours attaquée par des monstres, humains, extra-terrestres et plus récemment aquatiques, et qui joue à se faire peur le temps d’une toile au cinéma. Le 14, avenue Louis XVIII, place des Quinconces à Bordeaux en juin 1940, dans Le Consul, ce n’est pas ça.

L’ouvrage est même écrit comme une confession, comme si Aristides avait un peu regretté. S’il a regretté, suggère le livre, ce n’est cependant pas son geste, qu’il assumera avec force - on sent parfois poindre un doute ténu, l’écriture de Bachi a ceci de remarquable que c’est infiniment subtil et discret, et l’on serait bien en peine de dire exactement où Sousa hésite ou n’assume pas totalement). Ce que le Consul à Bordeaux regrette, ce sont les conséquences sur sa famille : ruinée, désagrégée, et presque salie par un incompréhensible déshonneur. Incompréhensible, si la figure de Salazar n’avait été mise en scène dans sa présence onirique, permanente, obsessionnelle, manipulatrice et destructrice dans la vie d’Aristides, jusqu’à ce qu’à la fin de la guerre, Salazar, antéchrist pour Sousa et anti-héros pour Bachi, s’attribue sous les yeux du vrai héros la gloire d’avoir sauvé des juifs, tout en ayant persécuté celui qui les a effectivement sauvés, et qui a daigné désobéir à son ordre.

Salim Bachi a eu raison de décoller un peu de la réalité pour écrire un roman. Non seulement le livre y gagne une valeur littéraire indéniable, puisqu’il fait parler, dans un style oral mais poignant, cet homme à l’article de la mort. En outre, faire de la véritable histoire d’Aristides Sousa de Mendes un roman confère à cette dernière une valeur plus universelle. L’homme est croyant, aristocrate, amoureux de sa femme mais la trompe ; il est rongé de désirs pour sa maîtresse et de remords face à son épouse légitime ; il est un royaliste, pourtant un temps rallié à la République, arcbouté sur de hautes valeurs d’autrefois, qui provoquent la moquerie, et qui lui donnent un sentiment de solitude dans sa façon d’être au monde, d’être incompris ; il prend peur face au risque qu’il se sent devoir prendre en son âme et conscience ; et ce dont il n’a pas conscience, c’est que contre toute l’évidence, contre toute la force de son geste, il sera condamné, et ne sera jamais réhabilité de son vivant. Parce que la veulerie n'a pas été simplement la réponse face à l’invasion nazie, elle a aussi duré après guerre chez tous ceux qui, au Portugal, n’ont pas dénoncé le dictateur Salazar de son vivant. Mais savaient-ils même ce qu’avait fait Sousa ?

Bref, un homme qui, parce qu’il a passé le cap du geste beau et fatal, sort du commun, et qu’il est un exemple de tant et tant de bassesses qu’une âme noble doit subir dans le monde. Voilà pourquoi faire de ce Juste un roman, c’est aider à faire de son histoire une sorte de conte philosophique.

« Faut-il être un homme fou pour être un homme juste ? », rétorque-t-il à l’ambassadeur du Portugal en Espagne, qui vient l’informer que Salazar l’a relevé de toutes ses fonctions, et que va commencer sa descente aux enfers. Phrase clé de l’ouvrage, qui donne le ton de ce dernier dès les premières pages, et qu’Aristides de Sousa Mendes répète à sa belle maîtresse, à côté de lui en ses derniers instants : « Ne faut-il pas être fou pour être un homme juste ? ».

Dans la répétition, entre le début et la fin de l’ouvrage, de cette même phrase que l’on sent résonner dans la tête du mourant, le questionnement de Sousa semble y avoir gagné en certitude. De la question d’abord ouverte, on est passé à une formule interro-négative, qui donne la réponse dans la question, sans plus d’espoir. Aussi, Salim Bachi s’adresse évidemment à nous, dans notre regard sur le monde qui nous entoure – aujourd’hui, qui pourrait penser que son but serait seulement de nous donner à mieux comprendre cette période terrible ?

Quelques belles pages, souvent douloureuses, peuvent être aussi repérées en marge de l’intrigue principale – récit du chemin mental et psychologique qui conduira le Consul à sa décision fatale, au sens de celle que lui dicte son destin. Le roman de Salim Bachi met en scène sa vie privée – essentiellement sa vie de Consul frivole mais précautionneux, vivant sur un grand pied, mais dévoué à sa tâche ; la disparition de deux de ses enfants avant guerre ; et sa relation à sa maîtresse. C’est dans la mort de son fils Manuel que Salim Bachi trouve le chemin du sublime :

Puis cet amour insensé qui s’élève avec les voix de l’abîme et toi qui cherches ma main dans le noir et l’enserre si fort que me voilà revenu parmi les vivants, car j’étais mort, Andrée, enseveli le jour où Manuel, mon bel et tendre garçon, s’était éteint à Louvain (…). Le voir devant moi, froid et rigide, fut effroyable. Il avait le visage tourmenté, comme vaincu par la terrible bataille menée contre le jour. Son beau visage. J’étais anéanti comme peut l’être un père par la mort de son fils, qui préfigure la sienne, la lui vole même. Vois-tu, Andrée, je suis parti le jour où Manuel a rendu son dernier souffle, je suis parti avec lui, et il ne reste plus qu’une enveloppe de chair, des os, un pauvre esprit.

Mais en fait, c’est sans aucun doute Salim Bachi qui se met un peu en scène, ou du moins qui avance ses idées en animant son personnage. Non pas pour se flatter ou s’auto-congratuler, parce que l’auteur est parvenu de façon convaincante à s’insérer dans l’esprit d’un homme mort en 1954, et qu’il le fait parler sur les grands classiques du monde humain, que la déferlante nazie sur l’Europe ne fait qu’accentuer, comme une allergie irrite violemment une peau en fragilité chronique.

C’est bien le rôle de la littérature que de décoller des champs de contextes qu’un historien devra restituer dans l’exactitude du détail circonstanciel, pour atteindre, par l’histoire contée, une sorte d’universel. C’est ce souffle qui fait écrire à Salim Bachi au sujet du Consul, dans la bouche de son frère : « Aristides, tu ne veux jamais plier, alors qu’il suffirait d’un peu de souplesse, ces gens ne demandent que cela de la souplesse, de la servitude, un sourire hypocrite sur un visage épanoui mais rien n’y fait, tu es comme notre père, Dieu ait son âme, droit, juste, fou peut-être. »

Ou encore, dans la bouche du Consul lui-même, en fin d’ouvrage et en annonce de conclusion :

À quoi bon juger et condamner ses semblables s’il faut se dérober quand l’exigence de justice est si grande que les petites infractions ne sont en comparaison que des atomes dans l’espace infini ? Combien de juges, emplis de leur propre importance, sont restés les bras croisés quand la justice elle-même s’enguenillait et rampait dans le caniveau, tendant une main implorante ? À quoi riment toute cette comédie, ces croyances qui font l’homme, si, en temps de misère, les justes se comptent sur les doigts d’une main ?



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