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CRÉATIONS

Une nouvelle de Normandie

Par-delà Boule de Suif, hommage à Maupassant

17 septembre 2016




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Et Boule de Suif pleurait toujours ; et parfois un sanglot qu’elle n’avait pu retenir passait, entre deux couplets, dans les ténèbres.
Cependant, on arrivait à Dieppe. La nuit avancée recouvrait déjà la nature glacée lorsque la diligence s’arrêta enfin.

Le refrain cinglant du socialiste laissait dans toutes les oreilles un bourdonnement oppressant, et on sortit précipitamment de cette voiture à l’air vicié, avec de grands soupirs de nageurs reprenant respiration après une longue apnée.

Il y eut de brèves poignées de main, cordialité oblige entre gens de bonne société, puis on se sauva dignement, chacun de son côté.

D’un geste machinal, la plus âgée des bonnes sœurs avait tiré par la manche sa jeune acolyte qui lançait un regard furtif du côté de la voiture où la vile créature était demeurée.

Elles pressèrent le pas. C’est qu’elles avaient fort à faire, là-bas, au Havre, où les vies de tant de leurs chers compatriotes étaient suspendues à leurs bons offices.

Elles cheminaient péniblement sur les sombres pavés glissants de la Grand-Rue déserte, le vent giflant furieusement leurs pieuses faces de dévotes ; et, les robes gonflées d’air glacé, elles n’étaient plus que d’inquiétants fantômes dans la complainte déchirante de l’ombre.

Sur le port, un homme les attendait. C’était un de ces barbus sans âge, aux sourcils broussailleux et au regard si bleu qu’il semblait avoir absorbé la mer.

Un vieux loup de mer impie assurément, et à en croire sa bedaine épanouie, plus porté sur l’eau-de-vie que sur l’eau. Toujours est-il qu’il était l’unique marin ayant accepté de s’aventurer sur les flots à cette heure indue et on n’avait d’autre choix que de faire de nécessité vertu.

« Soir mes p’tites dames, hurla-t-il dans leurs oreilles encore endolories. Z’êtes restées bloquées en ch’min à c’qu’il paraît ? » Les gouffres dangereusement rembrunis sur le visage de la plus vieille des bonnes sœurs le foudroyèrent. « P’te ben qu’on devrait y aller comme qui dirait, ajouta-t-il rapidement. »

Elles firent un petit salut sec et montèrent avec moult précautions à bord de la petite embarcation qui voguait bientôt sur Varengeville. Le marin, désormais tout entier attentif à son « houleuse bonne femme », enveloppait d’un œil amoureux la côte couleur d’albâtre ponctuée de valleuses et dont les falaises en roche tendre étendaient leurs blanches ailes à l’infini.

Mais la sœur Ran-tan-plan, perdue en de tout autres considérations, donnait une messe muette pour son propre salut en cette cathédrale naturelle ; car elle n’ignorait pas la santé précaire de son hâve voisine. Aussi, à défaut de sels odorants lui avait-elle ordonné de réciter mentalement le Notre-Père en guise de « je ne vais pas vomir ».

La fatigue consumait peu à peu les deux voyageuses en cornettes et, aux abords de Veule-les Roses, les religieuses épuisées sombrèrent dans un profond sommeil mystique ; le ronflement tonitruant de la vielle nonne troublant seul la quiétude de la forteresse de craie.

 

Lorsque la sœur Saint-Nicéphore s’éveilla, un soleil timide ne réussissait pas à percer la brume normande et le marin crut bon de préciser qu’on se trouvait tout près de l’embouchure de la petite rivière de Valmont. La légende disait qu’un tronc de figuier contenant le sang du Christ se serait échoué là, à Fécamp, faisant jaillir la fontaine à l’origine de la ville. La religieuse se signa à cette évocation sacrée, tandis que le vieil athée ricanait sous cape. Que ne fallait-il souffrir pour complaire au Tout-Puissant ! Ce froid tenace qui vous mordait jusqu’à la moelle ; et encore, c’était une chance qu’une tempête ne se soit levée ! Et ces gros blocs de cailloux hideux autour, qui vous donnaient le vertige et l’horrible impression d’y être à jamais prisonnier. Mon Dieu, quel brouillard ! Elle frissonna.

Alors, sentant une alerte, elle se mit à psalmodier la sainte prière, en fermant les yeux pour oublier cette atmosphère tragique qui l’étouffait.

Mais soudain, elle lâcha un cri.

La bruyante dormeuse ouvrit de grands yeux effarés : on était à Etretat et les nerfs fragiles ainsi que l’estomac de la frêle religieuse avaient cédé à la vue de cette grande dent menaçante, vision d’apocalypse sous l’austère éclairage hivernal.

 

« Allons bon, pensa sa respectable voisine, elle ne m’a pas évacué dessus ». Et, rassurée, elle se rendormit tranquillement tandis que le marin réconfortait gentiment la malade qui, honteuse, se coucha elle aussi et fit semblant de dormir, torturée par la forte odeur poisson et de sel qui se dégageait de la mer.

Au Havre, le matelot fit vigoureusement sonner sa cloche, trop heureux de se débarrasser de ces filles ascètes.


On remercia et, l’homme payé, on débarqua tant bien que mal sur l’étroite jetée. Il faisait de nouveau nuit et les religieuses affamées sortirent avidement le saucisson entamé dans la diligence.

La faim apaisée, elles longèrent le port et bifurquèrent dans la rue de la Justice au fond de laquelle était planté l’hôpital. Au guichet, on leur indiqua le bureau de la Mère Supérieure situé dans les combles de l’édifice. La sœur Ran-tan-plan tressaillit : encore une rude épreuve pour ses pauvres genoux rhumatisants !

Mais la fervente croyante boitilla vaillamment jusqu’au quatrième étage ; elle en avait vu d’autres.

En entrant dans la petite pièce, les deux bonnes sœurs essoufflées saluèrent pontificalement.

La Mère Supérieure, le visage blême et les traits tirés, posa sur elles le regard satisfait d’un écuyer sur ses meilleures bêtes.

« Bonsoir mes sœurs, répondit-elle. Nous vous attendions. J’espère que, malgré votre retard, vous avez fait bon voyage ? »

On acquiesça vivement.

« Bien, reprit-elle, et malheureusement, ce n’est pas la besogne qui manque ici. Vous vous occuperez comme convenu de la grande salle Saint-Ouen ; les hommes s’y agitent, apaisez-les. Le Seigneur soit avec vous.

- Et avec vous aussi.

- Amen. »

A peine sorties, les nouvelles recrues s’engagèrent le long du corridor où les murs laiteux soufflaient de vagues gémissements d’agonie.

Une horloge-cercueil au long corps étroit, à la taille rebondie et aux hanches arrondies, superbe pièce de Bayeux, indiquait cinq heures et demi.

Elles furent enfin dans le dortoir. Là, gisaient des centaines de corps informes, couverts des pieds à la tête et grelottant de froid sous leurs maigres couvertures.

L’œil terne de la sœur Ran-tan-plan s’alluma soudain, brillant d’une joie farouche, jubilant : ces hommes, elle les porterait tous sur ses solides épaules comme elle portait autrefois les sacs de pommes de terre, sans fléchir jamais ; c’était son territoire, et à elle seule, elle annihilerait leur mal. Sa jeune acolyte elle aussi arborait un rictus béat, amusée peut-être de la frappante ressemblance entre ces êtres défigurés, ravagés par une infinité de volcans pustuleux prêts à entrer en éruption, pareils à une nuée de crapauds, tous frères unis par la même douleur, et son honorable aînée ; révulsée au fond par la fétide haleine de mort qui emplissait les lieux.

Cependant, un murmure général s’était élevé ; on dévisageait les arrivantes avec effroi.

Car leur réputation n’était plus à faire. De régiment en régiment, on s’était passé le mot et nul n’était sans savoir les agissements de la vieille nonne illuminée : on la disait, secondée de son apprentie, si exaltée que sous son emprise le plus païen des maquignons finissait ses misérables jours plus pieux que Saint Paul, chérissant les Prussiens qui l’avaient tué comme sa propre mère.

Et le monotone alignement de linceuls anticipés était parfois rompu par une paire d’yeux ruinés, téméraires guerriers qui défiaient de leur pauvre éclat la ferveur frénétique des religieuses et semblaient clamer : « vous ne pouvez pas nous tuer nous sommes déjà morts ».

Quelque chose agrippa la sœur Saint-Nicéphore. C’était la main tremblante d’un vieillard qui tombait en poussière. Elle parut s’apercevoir qu’il pleurait : on lui avait délibérément occulté cette saleté-là, délibérément, se rendait-elle compte, et ce pour que son vaurien de petit-neveu accaparât plus tôt sa fortune !

A côté, sur le lit 28, la sœur Ran-tan-plan faisait semblant d’écouter le récit improbable d’un sexagénaire ayant sauvé une gente dame d’un bataillon de Prussiens armés jusqu’aux dents. Le misérable exhibait la balafre qu’il gardait enfouie sous sa barbe, héroïque stigmate de cette aventure…ou de quelque coup de rasoir maladroit.

Le pauvre homme se rendit compte qu’on ne lui prêtait aucune attention, et, piqué, il débita à la vieille nonne un flot de menaces de mort et d’imprécations sonores et désordonnées.

Un autre, en face, battait l’air de ces bras squelettiques, chef d’orchestre de génie d’une musique imaginaire.

A l’heure du repas, personne ne toucha à la soupe au chou : les syphiliques déclaraient faire grève de la faim. C’était la résistance menée par le rancunier occupant du lit 28 qui s’organisait. On jurait de ne rien avaler avant que du vin et du jambon ne soient servis.

Les religieuses se regardèrent, perplexes. Il y avait bien quelques cochons joufflus dans les écuries, derrière l’hôpital, mais à quoi bon gâcher de telles bêtes, mieux valait économiser. Et puis, avec tous ces Prussiens qui rôdaient dans les parages, discipline et sobriété étaient plus que jamais de mise.

Les malheureux soldats rebelles ne dinèrent point, et ce soir-là, la nuit parut plus froide.

Le lendemain matin, on trouva la sœur Ran-tan-plan sur le lit 28, tout affalée et le visage congestionné.

Il devait être sept heures ; on n’en était pas sûr cependant car la grande horloge-cercueil s’était mystérieusement bloquée.

Elle était morte, étranglée.

L’arme du crime, le lourd chapelet qu’elle portait au cou la veille encore, était resté dans les mains de l’assassin.

Le vieux fou, hébété, ne disait rien et le pensionnaire du lit 28 fut proprement arrêté en flagrant délit d’homicide volontaire.

Mais à l’heure où il rejoignait l’autre monde, qui donc songeait à la silencieuse sœur Saint-Nicéphore qui, guidée par des voix célestes aux fanatiques accents, avait impitoyablement servi de victimaire à la « volonté divine » ?



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