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ESSAIS

L’anglophobie est morte ! Vive l’antiaméricanisme ?

Continuités et ruptures d’un anti-hégémonisme

5 mai 2005

Résumé : Beaucoup de séminaires, émissions, conférences, publications ont traité récemment des relations franco-américaines ou transatlantiques, à l’occasion de la guerre en Irak puis des élections américaines en 2003 et en 2004. Peu ont abordé la question de l’antiaméricanisme dans une perspective historique. L’antiaméricanisme contemporain en France a pourtant une longue histoire, que Philippe Roger vient récemment de retracer depuis la guerre de Sécession. L’antiaméricanisme y apparaît comme singulier, l’Américain étant bien toujours perçu comme différent des autres, du Français qui émet le jugement, mais aussi des autres peuples, et en particulier des Anglais. On peut, en revanche, reprocher une approche isolée du problème, lorsqu’une approche comparée des antiaméricanismes pourraient beaucoup apporter. Nous nous bornerons ici à l’antiaméricanisme récent en France.
Abstract : Many press articles were dedicated to the French-American relations in the recent years, especially on anti-americanism (or (antiamericanism)in France today. There seems to be a trend to consider that the divorce cannot be avoided. The French perception doesn’t take into account the dangers of uncontrolled negative feelings ; on the other side, there is a strong propension to see in the French reactions towards the American policy under Bush Administration as the protest of a jealous actor. None of this visions is sufficient to analyse the relations between France and the United States today. The comparison with anglophobia 100 years ago can help defining the true nature of these relations. Whereas the use of the term "antiamericanism" tends to be overused, the tension relies more on different visions of the globalization today, than on passions or feelings. Photo : poster américain antérieur à 1923 (public domain).






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Un antiaméricanisme ancré dans la longue durée

Beaucoup de séminaires, émissions, conférences, publications ont traité récemment des relations franco-américaines ou transatlantiques, à l'occasion de la guerre en Irak puis des élections américaines en 2003 et en 20041. Peu ont abordé la question de l'antiaméricanisme dans une perspective historique. L'antiaméricanisme contemporain en France a pourtant une longue histoire, que Philippe Roger vient récemment de retracer depuis la guerre de Sécession2. L'antiaméricanisme y apparaît comme singulier, l'Américain étant bien toujours perçu comme différent des autres, du Français qui émet le jugement, mais aussi des autres peuples, et en particulier des Anglais3. On peut, en revanche, reprocher une approche isolée du problème, lorsqu'une approche comparée des antiaméricanismes pourraient beaucoup apporter. Nous nous bornerons ici à l'antiaméricanisme récent en France.

L'antiaméricanisme contemporain est-il aussi pur en effet, au sens où la conscience des traits propres aux Américains resterait toujours distincte des autres images de l'autre ? Nous pensons bien plutôt qu'il y a eu contamination des deux phénotypes, et même transfert de l'anglophobie à l'antiaméricanisme au cours d'un siècle américain où l'hégémonie américaine a remplacé l'ancienne hégémonie britannique. Malgré ses différences, l'antiaméricanisme contemporain nous semble devoir être éclairé par la comparaison avec une autre phobie française, l'anglophobie. La comparaison servira ici de révélateur aux mécanismes de l'antiaméricanisme contemporain.

L'étude du contexte des nombreux emplois du terme « anglo-saxon » dans le vocabulaire courant nous engage sur cette voie. Stricto sensu, le terme devrait renvoyer aux Angles, mais aussi aux Saxons. Or, il est rare que le terme « anglo-saxon » englobe aujourd'hui l'Allemagne. Le terme caractérise plutôt tout un univers de pensée réuni par l'anglais, et c'est même souvent une manière déguisée de parler du Royaume-Uni ou des Etats-Unis en les noyant indifféremment dans un concept commun. La langue suffirait ici à unir dans le champ des perceptions l'ensemble des deux pays et des membres du Commonwealth comme un tout, ayant la même façon de penser. L'emploi d'une même langue, dont la diffusion est puissamment mise en évidence par Internet4, aussi bien que par les publications contemporaines, a puissamment contribué à assimiler dans les mentalités les univers anglophones, et à rapprocher, voire à identifier les conceptions des deux pays : les États-Unis et le Royaume-Uni. Dans la conscience commune, l'opinion publique rapproche d'autant plus facilement les deux pays que leurs lignes politiques se rapprochent. A l'ère de la mondialisation accélérée, les deux pays sont rapprochés, à mesure que les différences avec les autres aires de civilisation sont marquées. La saisie des différences reste l'apanage d'une élite. L'anglais reste le signe tangible d'une communauté de pensée, vue de l'extérieur, en particulier pour des gens qui le parlent encore mal5. Le processus de construction européenne ne change pas d'ailleurs grand-chose à la perception d'un univers anglosaxon spécifique, le Royaume-Uni continuant largement à être perçue comme le cheval de Troie des Etats-Unis depuis de Gaulle6.

Une comparaison historique à un siècle d'écart met un évidence un point commun fondamental : la domination géopolitique exclusive. Si l'on considère, en effet, le Royaume-Uni d'il y a un siècle, force est de constater que les États-Unis occupent aujourd'hui le même leadership mondial. Du seul point de vue géopolitique, le Royaume-Uni de 1914 exerce une puissance incontestée, l'Empire y atteint un apogée7. Or, beaucoup des critiques adressées alors de France au Royaume-Uni porte sur l'exercice de l'impérialisme britannique, de même qu'aujourd'hui de nombreuses critiques dénoncent l'hyperpuissance. Les sondages confirment l'importance de ce facteur dans la vision des Etats-Unis, qui évoquent d'abord la puissance à 73% des sondés8. C'est l'usage de ce leadership, au regard des responsabilités qu'il implique, qui fait l'objet de la critique. Il s'agit de redistribuer les cartes géopolitiques, de contester l'ordre établi, voire de redonner le cas échéant son rang à la France.

L'antiaméricanisme constitue un réservoir latent, prêt à servir, comme l'anglophobie. Ainsi, on a annoncé plusieurs fois la mort de ce sentiment. Les années 1980 auraient signé l'acte de décès de l'antiaméricanisme. Les Français seraient même devenus « américanolâtres » par la force des choses, départis de toutes préventions, de tous préjugés à l'encontre des Américains9. Les attentats du 11 septembre 2001 ont pu, un temps, renforcer cette impression. L'éditorial sous forme de slogan de Jean-Marie Colombani, dans Le Monde, au lendemain des attentats du 11 septembre, fait florès, repris en chœur par les medias : « Nous sommes tous des Américains ! » L'antiaméricanisme violent serait banni10. Et Jean Daniel de prédire : « Les débats sur l'antiaméricanisme vont devenir frivoles »11. Depuis deux ans, il n'y en a jamais eu autant. La crise irakienne12, les conférences transatlantiques autour de la réelection de George Bush montrent qu'il n'en est rien, les Etats-Unis défendant leur leadership, quand la France prône le multilatéralisme. Lors de l'émission L'Esprit public de France Culture, le 23 septembre 2001, Jean-Claude Casanova confirme : « Les gens qui disent : "Le mondialisme, c'est l'hégémonie américaine. ", on ne les entend plus ». Dans un entretien accordé au Monde, l'historien Michel Winock, s'appuyant sur un vieux sondage de mai 2000, prétend que l'antiaméricanisme avéré n'a guère progressé, l'estimant à 10% de la population13. Nos oracles seraient-ils sourds ?

Car le silence ainsi prédit ne dure guère. Jamais, au demeurant, il ne signifia « la fin de l'antiaméricanisme », mais bien plutôt sa mise au rancart, son refoulement provisoire. A y écouter de plus près, en effet, l'opinion française vis-à-vis des États-Unis s'est incontestablement dégradée. Selon l'enquête commandée à la SOFRES par la French American Foundation, le nombre de Français jugeant les États-Unis plutôt antipathiques passent de 10 à 16% de mai 2000 à septembre 200214.

Même s'il s'exprime davantage lors des crises, l'antiaméricanisme alimente un fonds durable, qui ne change que lentement. De même que pour l'anglophobie, l'antiaméricanisme s'inscrit dans les « forces profondes » (Pierre Renouvin) qui influent sur les relations diplomatiques. L'antiaméricanisme forme en France tradition, au sens où il passe, enrichi, d'une génération à l'autre15. Ce fond n'a pas empêché d'ailleurs la France d'être une alliée très fidèle. Échappant au manichéisme de l'Administration Bush, la France fait ainsi figure d'allié durable, mais critique. C'est cette attitude complexe que le 11 septembre aurait simplifiée. De fait, il n'en est rien.

Un antiaméricanisme principalement géopolitique

Sémantiquement, l'antiaméricanisme présente une première singularité. Alors que les haines nationales portent dans le lexique de l'analyse politique aussi bien en français qu'en anglais le nom de « -phobies », comme l'anglophobie, la russophobie... voire la francophobie, l'anti-américanisme est le seul « anti- »16 de son espèce. Ce préfixe le distingue des autres passions par au moins deux traits : son caractère d'opposition frontale à une politique donnée et son échelle, mondiale, comme l'antimilitarisme, l'anticolonialisme ou encore l'antifascisme. En ce sens, l'antiaméricanisme est pleinement une expression de la mondialisation contemporaine.

L'anglophobie du début du siècle comportait déjà une part d'opposition intellectuelle à un système de valeurs anglo-saxon en voie de formation, mais l'antiaméricanisme, débarrassé des affects passionnels d'une relation guerrière, se pose définitivement comme une passion intellectuelle. En outre, depuis 1945, l'antiaméricanisme ne saurait, à la différence de l'anglophobie coloniale, se poser en termes strictement bilatéraux, mais c'est un antiaméricanisme partagé qui domine. En somme, l'anglophobie, c'est la haine personnelle de l'Anglais, mélange de crainte et d'admiration, alimentée par des siècles de rivalités, une relation très personnelle ; l'antiaméricanisme, c'est l'opposition à la politique, au système de valeurs, à l'ordre imposé par les États-Unis, qui peut prendre un tour personnel mais aussi rejoindre les autres opposants sur des bases plus abstraites et générales à l'échelle mondiale.

En quoi, dès lors, l'antiaméricanisme est-il bien une passion française ? Si Theodor Zeldin n'a guère d'hésitation en ce qui concerne l'anglophobie, pourtant partagée avec l'Allemagne, la France n'a pas le monopole de l'antiaméricanisme, a fortiori depuis le 11 septembre. Toutefois, il y a bien un antiaméricanisme à la française. Derrière la contestation commune du nouvel ordre mondial, l'antiaméricanisme français se distingue par plusieurs traits.

Selon Philippe Roger, quatre courants structurent son histoire récente, depuis la Deuxième Guerre mondiale : le communisme, le gaullisme, le neutralisme et le nationalisme. De ces quatre courants, les deux premiers nous semblent avoir la tradition la plus longue.

Dénonciation du matérialisme

Les communistes reprennent un argumentaire anticapitaliste, jusque là réservé au Royaume-Uni. La dénonciation du yankee se substitue à celle de la City. Les affiches de l'homme aux cigares entre les dents, à l'époque du plan Marshall, font écho à l' « homme aux couteaux entre les dents », des années vingt, mais aussi aux caricatures de John Bull pour l'embonpoint et d'Albion pour la cupidité, au moment même où ces caricatures, employées encore un peu sous Vichy, finissent de disparaître. Cette critique est aussi celle d'un certain matérialisme effréné.

Critique des abus de l'hyperpuissance

Le gaullisme se marque par une hostilité à la puissance. On revient aujourd'hui sur les critiques adressées au président de Gaulle. A la croisée de l'anglophobie et de l'antiaméricanisme, la personnalité du Général n'était certes pas nécessairement bien disposée vis-à-vis du Royaume-Uni, comme des États-Unis. L'expérience de la Seconde Guerre mondiale avait paradoxalement mis en évidence les fractures, plutôt que la solidarité entre alliés. Toutefois, ces facteurs personnels sont secondaires : de 1958 à 1969, de Gaulle s'oppose d'abord à l'hégémonie américaine. De Gaulle est antiaméricain, en ce sens qu'il a voulu « mettre un terme à un ordre construit pour et par l'Amérique »17. Il n'est pas question d'opposition personnelle à Kennedy ou à Johnson, mais à un ordre politique dominé par les États-Unis. A Phnom Penh, le 1er septembre 1966, alors que le président Lyndon B. Johnson enfonçait son pays dans la guerre du Vietnam, il ose dire : « La France considère que les combats qui ravagent l'Indochine n'apportent, par eux-mêmes et eux non plus, aucune issue. Suivant elle, s'il est invraisemblable que l'appareil guerrier américain vienne à être anéanti sur place, il n'y a, d'autre part, aucune chance pour que les peuples de l'Asie se soumettent à la loi de l'étranger venu de l'autre rive du Pacifique, quelles que puissent être ses intentions et si puissantes que soient ses armes » A l'époque, ce discours a été interprété comme le comble de l'antiaméricanisme. La suite a montré que de Gaulle avait raison et, à l'heure de la chute de l'Union soviétique, les États-Unis n'étaient pas encore remis des conséquences internes du conflit dans lequel Kennedy et Johnson les avaient entraînés. A quoi il faut ajouter que le général de Gaulle fut toujours présent aux côtés des États-Unis aux moments critiques, en particulier lors de la crise du mur de Berlin, en 1961, et de celle de Cuba, en 1962. La réaction immédiate de la France le 11 septembre 2001 s'inscrit dans cette ligne18.

L'antiaméricanisme aujourd'hui

Les griefs contre les Etats-Unis de Bush sont nombreux. Refus de son pays de ratifier le traité de non-prolifération nucléaire. Ou celui de participer au Tribunal pénal international. Ou à celui de bannir les mines antipersonnel. Ou celui d'acquitter ses cotisations aux organisations multilatérales, de résister plus longtemps que les autres à la construction d'un « Etat-providence » (et de le démanteler plus promptement qu'ailleurs), d'accepter sans angoisse inutile un niveau d'inégalité supérieur à celui du pays le plus inégalitaire d'Europe. Ces critiques s'adressent principalement à une politique. D'où la nécessaire distinction entre le pays et ses gouvernants. De même que de nombreuses critiques, pendant la guerre des Boers, s'adressaient aux gouvernants, comme Chamberlain, cible privilégié des caricaturistes. « Je pense que l'antiaméricanisme est une pensée crétine. Je pense en revanche qu'il y a de vraies raisons d'être hostile à l'Administration Bush[...]. L'hyperpuissance américaine créée aux yeux de l'Administration Clinton des devoirs ; l'hyperpuissance américaine crée aux yeux de l'Administration Bush des droits »19 C'est cette attitude qui est dénoncée, mais comme cette politique a reçu une confirmation en novembre 2004, il est difficile de dissocier critique de l'Administration et critique des Américains. Du coup, la distinction, sitôt faite, perd son sens. Il y a bien des différences profondes dans les préférences collectives en Europe, et en particulier en France, et aux Etats-Unis.

L'antiaméricanisme vu des Etats-Unis

Cette attitude suscite de vives réactions.

La disqualification sémantique : tout est antiaméricanisme

Le Royaume-Uni avait déjà eu recours à cette technique. Il s'agit de dénoncer comme anglophobe toute expression critique. Cette confusion a d'ailleurs si bien marché qu'il imprègne encore nombre d'études sur l'anglophobie, où l'anglophobie désignera aussi bien la défense des Boers, la critique du capitalisme, la dénonciation de Chamberlain, la discussion sur les termes de l'accord de 190420. Ces critiques sont très mal acceptées aux États-Unis. La France, en particulier, y passe pour un empêcheur de tourner en rond. A l'époque, les Anglais dénonçaient la politique de coups d'épingles (pinpricks-policy). Toute critique passe bientôt pour antiaméricaine. Les articles de Newsweek qui reprennent une expression déjà reprise par Hubert Védrine sur l' « hyperpuissance » la rangent parmi les considérations antiaméricaines. Le terme même d'hyper- est perçu beaucoup plus négativement, mais surtout la critique elle même est mal acceptée.

La mise en sourdine ou le poids des circonstances

Après le 11 septembre, l' « antiaméricanisme » est devenu une accusation, un grief, assimilé à l'un-americanism des commissions des années cinquante. Suspect de xénophobie, l'antiaméricain doit mettre en sourdine ses critiques pour un temps après le 11 septembre. Si les attentats du 11 septembre ont pu être inspirés par un racisme foncier, ce n'est pas le cas des critiques antiaméricaines. La mention du yankee, les critiques vis-à-vis du peuple américain ne manquent pas ; mais le discours prédominant est plutôt US go home, une aspiration à l'indépendance plutôt qu'une haine de l'autre. L'antiaméricanisme, pas plus que l'anglophobie, n'est un racisme foncier.

Le choix d'un bouc émissaire

La France, dans son attitude a été isolée. Pendant la guerre des Boers , le Royaume-Uni avait fait de même. Alors que les caricatures du Simplicissimus étaient parfois bien plus violente que celles de L'Assiette au beurre, les diplomates et souverains britanniques ne se plaignaient que de celles de la France. De même, lors de la guerre en Irak, l'opposition de l'Allemagne ou de la Russie, voire des opinions publiques européennes démontraient à l'évidence le sentiment de rejet largement répandu de la guerre en Irak. Pourtant, dans une phrase célèbre, l'Administration Bush, par la voix de Mme Rice décidait de ne punir que la France seule. Cette stratégie du bouc-émissaire sert à la fois à faire croire que l'opposition est circonscrite, quand, en fait, elle est diffuse, et à préparer une contre-offensive ciblée. Seule demeurerait ainsi l'exception, stigmatisée, aux États-Unis comme en France, comme apôtre incorrigible de l'antiaméricanisme21 : Le Monde diplomatique, notamment depuis un certain article intitulé, « Les États-Unis fin de siècle », octobre 1992. L'opposition est ainsi marginalisée. « Au fond, il y a moins d'antiaméricanisme qu'on ne le croit [...] Les Européens ne sont pas stupides. En dehors des membres du comité de rédaction du Monde diplomatique, rares sont ceux qui rêvent de rivaliser avec le pouvoir militaire ou politique des États-Unis, et d'y consacrer les milliards d'euros nécessaires »22. Pour être antiaméricain, il faudrait d'abord être puissant. L'antiaméricanisme n'a-t-il donc jamais été une passion populaire ?23 Sans doute pas une passion populaire, mais une opinion populaire, certes, comme l'anglophobie.

Une révision de l'histoire et de la géographie

Certains ouvrages, aux dépens de l'évidence historique, tentent même de refaire l'histoire et de refaire de la France un ennemi héréditaire, « our oldest enemy ». Les États-Unis ont également essayé de refaire la carte de l'Europe pour trouver de nouveaux partenaires. L'expression de « vieille Europe », pour fausse qu'elle soit, est particulièrement intéressante. Nous avons pu en effet retrouver dans un ouvrage la citation : « Elles nous appellent déjà, avec un certain mépris, le Vieux Monde »24. Ainsi, cette affichage du Royaume-Uni comme monde de la modernité face à une tradition ancienne, jugée désuète, est une technique traditionnelle de disqualification de l'ennemi latin.

L'antiaméricanisme vu des Etats-Unis. Les États-Unis reconnaissent le bien-fondé de certaines accusations. Les Etats-Unis seraient ainsi très égocentriques, reprendraient de fait les comportements coloniaux des anciennes puissances européennes qu'ils ont pourtant aidés à mettre à mal en 1919 et en 1945. Ancien assistant pour les questions de sécurité nationale des présidents Ronald Reagan et George Bush, M. Brent Scowcroft déclare : « Nous ne pensons pas assez aux effets de nos actions sur les autres. Nous ne consultons pas, nous ne prévenons pas. Nous nous conduisons un peu comme une puissance coloniale »25

La réaffirmation d'une auto-image valorisante

Par contraste, les Américains sont forts26. La France est décrite comme une femme faible. La guerre est un signe de virilité. Lors de la guerre des Boers, les Anglais développaient le même argumentaire, au point que les diplomates français, Delcassé comme Cambon, ont décidé de viriliser leurs politiques, à la fois en développant l'armement et en tenant un discours ferme pour être crédible aux yeux des Britanniques.

Le front intérieur

L'antiaméricanisme trouve aussi en France ses opposants. Ces derniers préfèrent mesurer les conséquences ou analyser les raisons d'une telle attitude, comme le faisait Benda, Darien ou Demolins pour l'anglophobie. Le « problème de l'antiaméricanisme actuel, c'est qu'il substitue la pensée magique à l'analyse politique. Ce progressisme des cons instruit contre l'ennemi yankee un procès en sorcellerie, maudit tout ce qui vient d'Amérique et n'est plus capable de faire des nuances et d'établir des hiérarchies. D'où ces contorsions sémantiques grotesques, cette emphase haineuse et ces automatismes pavloviens. Il faut reprendre une critique non idéologique de l'Amérique et de la mondialisation »27. Les Américains prennent leur défense. Pour le Washington Post, l'épisode Jean-Marie Messier, et l'unanimisme politique contre lui, montre « que les Français ne haïssent pas seulement les Américains, ils détestent aussi les Français qui s'intéressent à l'Amérique »28. Malheureusement, Messier est un exemple fort mal choisi.

L'antiaméricanisme est aussi un révélateur des tensions françaises, davantage qu'un « antidote aux querelles intestines »29

En effet, l'antiaméricanisme n'a pas aujourd'hui les mêmes sources. Les souverainistes veulent redonner un rang à la France. Les altermondialistes luttent contre l'hégémonie américaine. Il ne faut non plus négliger un antiaméricanisme des banlieues, délibérément ignoré par les Etats-Unis, qui trouve sa source dans le soutien américain à Israël. Au-delà de la couverture factuelle, le Washington Post publie un éditorial particulièrement sévère envers « les étranges ressentiments français » lors de l'élection présidentielle de 2002. « Le Pen est le symptôme d'un véritable malaise politique qui s'appelle peur de la globalisation, déclin et xénophobie. » Lorsque « cette méfiance s'exprime, en France, elle se transforme en haine contre les Etats-Unis. » Nous pouvons retenir de cette présentation sinon un symptôme de la décadence, du moins une forte division des antiaméricanismes français.

La naissance timide d'un sentiment européen

Au moment où l'on débat encore de la Constitution européenne, il est bon de rappeler les nombreuses mises en garde britanniques, dont celle de M. McShane30 de ne pas construire l'Europe contre les Etats-Unis . Toute la difficulté est d'affirmer sa différence sans sombrer dans un antiaméricanisme primaire ou un nationalisme européen de base. La tentation est grande. Lors de l'une de ses dernières interventions, M. Lagardère ne flattait-il pas l'ego européen : « L'Europe est plus peuplée, plus intelligente, plus riche [que les États-Unis] », dit-il, sous les applaudissements de la salle ?31 Le défi de la construction européenne est bien là.

En somme, l'antiaméricanisme reprend à la fois les thèmes (hégémonie) et surtout suscitent les mêmes réactions (dénonciation, isolement) que l'anglophobie de l'époque par le pays cible. La différence tient au passage d'une confrontation de deux hégémonies nationales à un débat démocratique mondial sur les défis contemporains.

 

Notes 

1 « L'avenir des relations entre l'Europe et les Etats-Unis après les élections américaines », French American Foundation, 16 novembre 2004 ; Radio libre « Etats-Unis », 27 novembre 2004, en direct de l'IEP Sciences Po. Paris ; conférence de l'IFRI en novembre 2004...

2 Roger Philippe, L'ennemi américain. Généalogie de l'antiaméricanisme français, Paris, Seuil, 2002, 601 p.

3 Thèse confirmée par l'auteur dans un entretien privé.

4 Voir le débat en cours sur la numérisation par les grandes bibliothèques américaines et britanniques d'ouvrages rares, qui seraient référencés par le moteur de recherche Google.

5 Vision bien plus critique que celle du président de l'association France Grande Bretagne, dans un article pour Hérodote, « géopolitique de l'anglais ».

6 Dans son argumentaire en dix points contre la Constitution européenne, Laurent Fabius place le caractère anglo-saxon de ce projet en tête.

7 Voir la synthèse récente, en français, de Philippe Chassaigne, La Grande-Bretagne et le monde, de 1815 à nos jours, Paris, Armand Colin, 2003, 320 p.

8 Sondage SOFRES « France - Etats-Unis. Regards croisés » pour la French-American Foundation, septembre 2002.

9 Denis Lacorne, Jacques Rupnik et Marie-France Toinet, L'Amérique dans les têtes. Un siècle de fascinations et d'aversions, Hachette, 1986.

10 Guy Sorman, "Bloc-note", Figaro entreprises, Cahier Enquêtes, 17 septembre 2001, p. 3.

11 Nouvel Observateur du 13 septembre 2001.

12 Cécile Chambraud, Le Monde, 6 décembre 2002. Enquête du Pew research center for the people and the press, basé à Washington. Une seconde enquête, consacrée à l'hypothèse d'une guerre en Irak, a été faite auprès de citoyens américains, britanniques, français, allemands, russes et turcs en novembre.

13 Michel Winock, Le Monde, 25 novembre 2001.

14 Sondage SOFRES « France - Etats-Unis. Regards croisés » pour la French-American Foundation, septembre 2002.

15 Philippe Roger, op. cit.

16 Comme le remarque André Kaspi en introduction de Mal connus, mal aimés, mal compris, Les Etats-Unis d'aujourd'hui, Paris, Plon, 1999, 299p.

17 Richard Kuisel, Seducing the French : The Dilemma of Americanization, University of California Press, Berkeley, 1992.

18 Article de Thierry de Montbrial, "De la relativité de l'antiaméricanisme", Le Monde, 4 octobre 2002.

19 Alain Minc, « Comment envisager une nouvelle société ? », cité de la Réussite sur le thème des « Nouveaux mondes », grand amphithéâtre de la Sorbonne, Paris, 19 octobre 2002. (une conférence ?)

20 Par exemple la synthèse récente de Jean Guiffan, Histoire de l'anglophobie en France : de Jeanne d'Arc à la vache folle, Rennes, Terres de brume, 2005, 240p.

21 Michael Eliott, « A Target Too Good to Resist », Newsweek, 31 janvier 2000. Et Michel Winock, « L'antiaméricanisme a la vie dure », L'Histoire, Les collections de l'histoire n°7, février 2000, p. 96-101.

22 Michael Eliott, « A Target Too Good to Resist » , Newsweek, 31 janvier 2000.

23 Michel Winock, « L'antiaméricanisme a la vie dure », L'Histoire, Les collections de l'histoire n°7, février 2000, p. 96-101.

24 Demolins Edouard, A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons, Paris, Firmin-Didot, 1897, 464p., p. 3.

25 Los Angeles Times, 26 mars 2000.

26 Timothy Garton Ash, « L'antieuropéisme en Amérique", Le Monde, 20 mars 2003.

27 Pascal Bruckner, « L'antiaméricanisme, c'est le progressisme des cons », Le Figaro, propos recueillis par Joseph Macé-Scaron et Alexis Lacroix.

28 Washington Post, 22 avril 2002.

29 Cité par Jean Birnbaum, « L'Ennemi américain : américanophobie, tempête contre un désert », Le Monde, 13 septembre 2002.

30 Colloque sur les relations transatlantiques organisé par A gauche en Europe, février 2005.

31 Jean-Luc Lagardère, « L'exercice stratégique au XXIe siècle : anticiper ou créer le changement ? », 19 octobre 2002.

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