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ESSAIS

Amour et limites ou amour sans limites dans Manon Lescaut

19 septembre 2006

Présentation : Si je vous propose une lecture, ou plutôt une relecture de l’Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, si je veux revenir encore une fois sur cette incomparable histoire d’amour, c’est qu’il me semble que la question des limites et de leur dépassement s’y pose inévitablement.






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Si je vous propose une lecture, ou plutôt une relecture de l'Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, si je veux revenir encore une fois sur cette incomparable histoire d'amour, c'est qu'il me semble que la question des limites et de leur dépassement s'y pose inévitablement.

Le roman de l'abbé Prévost représente en effet une des réponses à la situation complexe que les romanciers du 18e siècle héritent de leurs prédécesseurs. En schématisant la problématique, nous pouvons parler d'une éternelle dialectique entre l'amour et la vertu. D'un côté, le roman classique met en scène la conception idéaliste de l'amour comme recherche de l'absolu, donc de l'inaccessible ; d'où la conviction pessimiste de ne pas pouvoir concilier l'idéal et la vie terrestre. La vertu apparaît alors comme une exigence intérieure qui s'accomplit dans le renoncement héroïque à la passion. De l'autre côté, les classiques considèrent le sentiment amoureux comme obscur et dangereux ; effectivement, l'époque qui veut tout soumettre au contrôle de la raison et des bienséances ne peut insister que sur le caractère désastreux et excessif de la passion. La vertu consistera dans la maîtrise de soi, se traduisant également par le renoncement à l'amour et par le retour au devoir. Dans cette optique, le roman classique apparaît essentiellement comme un « roman des limites », où l'amour représente le désir, la tentation, le mouvement vers l'être aimé, et la vertu la limitation de ce désir, l'interdit, le repli sur soi.

Or le 18e siècle est avant tout un siècle d'ouverture : ouverture à autrui, ouverture à l'aventure. Ce repli sur soi ; qui caractérise si bien l'attitude d'une princesse de Clèves, n'est plus possible. Et l'abbé Prévost nous en donne un magnifique exemple dans Manon Lescaut, où le désir de vivre le bonheur avec la personne aimée l'emporte sur tout.

Ce qui rattache ce roman à la tradition classique, c'est la vision de l'amour comme d'un idéal. Pour Des Grieux, la passion amoureuse est un sentiment absolu, qui suppose un dévouement total. Cependant, à la différence des classiques, Des Grieux ne conclut pas que l'idéal signifie l'inaccessibilité et l'impossibilité ; son amour idéal, il veut le vivre. Tout comme les personnages des Illustres Françaises, le chevalier cherche à conquérir son bonheur sur terre. La vertu ne représente donc plus un frein pour l'élan amoureux ; ce n'est plus une limite infranchissable qui conduit au sacrifice héroïque. S'il y a un sacrifice, c'est bien celui de la vertu, de l'honneur, du devoir ; et s'il y a un héroïsme, il ne consiste pas dans le renoncement à la passion, mais dans cette course effrénée au bonheur malgré la dégradation progressive. Car le chevalier est un aristocrate de bonne famille, dont l'avenir est assuré non seulement par sa naissance mais aussi par ses études excellentes. Or sa « brillante carrière » est brisée d'un seul coup, à la simple vue d'une très belle jeune fille. La rencontre de Manon change donc tout : de fils respectueux, il devient un fils « ingrat et rebelle » (p. 192)1 ; de bon ami, il devient celui qui abuse de l'amitié d'autrui ; d'homme vertueux, il devient un « fieffé libertin » (p. 109) ; enfin de celui que « tous les honnêtes gens de la ville » (p. 57) estimaient, il devient le proscrit de la société. Pour Des Grieux, l'amour constitue désormais la seule « limite », c'est-à-dire le seul point infranchissable, la seule référence et le seul guide de sa conduite.

Quelles sont donc les limites que Des Grieux franchit ? Dans un premier temps, nous nous apercevons que dans le roman, le héros franchit un certain nombre de limites que nous pourrions appeler « géographiques » ou « spatiales » : il part d'Amiens pour prendre un appartement à Paris ; il s'enfuit du séminaire à Saint-Sulpice pour s'installer avec Manon à Chaillot, village voisin de la capitale ; il s'évade de Saint-Lazare pour enlever sa maîtresse de la Salpêtrière ; il quitte la France pour suivre Manon en Amérique ; enfin, tous les deux s'évadent de la Nouvelle-Orléans pour traverser le désert. Tous ces « changements d'espace » correspondent soit à une fuite (Saint-Sulpice ou Saint-Lazare par exemple) soit à une recherche de l'endroit où les amants pourraient vivre leur amour (par exemple Chaillot).

Cependant, parmi ces franchissements purement physiques, il y en a deux qui portent une haute valeur symbolique. Premièrement, c'est la fuite de Des Grieux d'Amiens. Cette transgression initiale constitue le point de départ de tout le récit. Nous apprenons que jusqu'alors, Des Grieux était un jeune homme que l'on proposait pour « modèle » de toutes les vertus :

« J'avais dix-sept ans, et j'achevais mes études de philosophie à Amiens, où mes parents, qui sont d'une des meilleures maisons de P..., m'avaient envoyé. Je menais une vie si sage et si réglée, que mes maîtres me proposaient pour l'exemple du collège. [...] je m'appliquais à l'étude par inclination et l'on me comptait pour des vertus quelques marques d'aversion naturelle pour le vice. [ ...] J'achevai mes exercices publics avec une approbation si générale, que Monsieur l'Evêque [...] me proposa d'entrer dans l'état ecclésiastique, où je ne manquerais pas, disait-il, de m'attirer plus de distinction que dans l'ordre de Malte, auquel mes parents me destinaient. » (p. 56-57)

Nous voyons donc un jeune homme de bonne famille, naturellement porté vers la vertu, et dont l'avenir est tout tracé. La rencontre de Manon provoque un véritable bouleversement dans sa vie. Lorsque le chevalier quitte au petit matin son auberge avec celle que son cœur a choisie, c'est une véritable frontière qu'il franchit, frontière entre deux mondes foncièrement différents. Le fuite d'Amiens ouvre au héros un monde nouveau, inconnu, mais séduisant parce que marqué en premier lieu par la découverte de l'amour. Il laisse derrière lui toute sa vie passé pour s'abandonner à sa « fatale passion ». Cette frontière spatiale correspond donc à un dépassement intérieur : Des Grieux dit clairement à l'Homme de qualité que jusqu'alors, il n'avait absolument pas pensé à la différences des sexes et qu'il était naturellement timide. Or, la vue de Manon dans cette cour de l'hôtellerie opère un véritable « miracle » : le chevalier s'avance hardiment vers la « maîtresse de [son] cœur » (p. 59) et lui propose d'employer toutes ses forces pour la sauver de la nécessité d'entrer dans le couvent. Élève brillant, fils respectueux, ami dévoué, il abandonne tout, entraîné par l'amour. Ce franchissement est donc décisif, mais il n'est pas réfléchi. Des Grieux ne pense pas, il suit son désir ; la volonté et la raison semblent s'être évanouies. Cette période est celle du bonheur pur, absolu : le jeune amoureux ne se pose pas de questions, il vit entièrement son amour idéal et romanesque, loin de la réalité sociale. Le retour vers cette réalité sera d'autant plus dur lorsque le chevalier apprendra la trahison de Manon ; et il aura bien du mal à l'accepter.

La seconde frontière géographique, mais que nous pouvons regarder également comme symbolique, est celle entre la France et l'Amérique. Cette fois-ci, le franchissement est parfaitement conscient de la part de Des Grieux, mais tout aussi « brutal » que le premier. Le chevalier quitte l'espace qui lui est familier pour suivre Manon. Le Nouveau Monde est pour lui littéralement un monde nouveau, monde où la réalisation de l'amour idéal semble finalement possible. Encore une fois, il abandonne toute son existence antérieure, et encore une fois, c'est une période pleinement heureuse, parce que le chevalier croit avoir bravé tous les obstacles qui s'opposaient à la vie amoureuse qu'il souhaitait partager avec Manon. Mais ce rêve, tout comme le premier, va s'évanouir au contact de la réalité sociale.

À la suite des Illustres Françaises de Robert Challe, le roman de Prévost s'interroge sur le rapport entre l'individu et la société, et sur la façon de concilier le rêve du bonheur personnel avec les préjugés sociaux ou familiaux. Mais tandis que Challe nous offre une « version douce » de cette confrontation, Prévost va beaucoup plus loin en entraînant son héros dans un abîme sans issue.

En effet, le romancier dépeint un amour qui n'est pas vécu, ressenti et analysé seulement au niveau intérieur, comme il l'est dans une Princesse de Clèves. Dans l'Histoire du chevalier Des Grieux, les désirs de l'individu sont confrontés à un espace extérieur, espace social. L'amour n'est plus l'objet des exaltations subtiles et des conversations raffinées à la Mlle de Scudéry ; il est montré aux prises avec les exigences matérielles et surtout avec l'argent. Pour l'amour de Manon, Des Grieux se voit amené à la plus basse réalité ; et la constatation que l'amour, ce sentiment placé si haut dans son esprit, a besoin d'argent pour être entretenu, est très cruelle pour cet « amant délicat » :

« L'amour est plus fort que l'abondance, plus fort que les trésors et les richesses, mais il a besoin de leur secours ; et rien n'est plus désespérant, pour un amant délicat, que de se voir ramené par là, malgré lui, à la grossièreté des âmes les plus basses. »(p. 135)

Jean Sgard l'a fait très justement remarquer : il y a une « frontière d'incompréhension qui sépare un jeune aristocrate d'une femme de médiocre origine »2. Le chevalier veut vivre avec Manon un amour pur et idéal, fondé sur la fidélité des cœurs et des corps ; sa maîtresse, au contraire, considère la fidélité des corps comme une « sotte vertu »3 (p. 100). Il n'y a qu'à se souvenir de la deuxième trahison de Manon, lorsqu'elle quitte son amant parce qu'ils se sont retrouvés complètement sans argent, volés par leurs domestiques :

« [...] ne vois-tu pas, ma pauvre chère âme, que dans l'état où nous sommes réduits, c'est une sotte vertu que la fidélité ? Crois-tu qu'on puisse être bien tendre lorsqu'on manque de pain ? » (p. 100)

Et le chevalier de s'écrier :

« Elle appréhende la faim. Dieu d'amour ! quelle grossièreté de sentiments ! » (p. 101)

Issus de deux mondes différents, l'un « d'une des meilleures maisons de P... » (p. 56), l'autre « d'une naissance commune » (p. 61), ils ont du mal à se comprendre. Mais tout comme le chevalier n'hésite pas à mépriser sa naissance, son éducation et ses principes pour rester avec Manon, elle aussi comprendra et acceptera finalement l'idée d'un amour unique : et lorsqu'ils se rejoignent sur la route de Pacy, c'est non seulement la rencontre des corps, mais aussi la fusion définitive des cœurs.

Pour Des Grieux, c'est donc la société qui s'oppose fondamentalement à son rêve de bonheur et d'amour parfait, société dominée par la figure de l'autorité paternelle. Dans le roman, cette autorité est représentée essentiellement par trois personnages. D'abord par celui du père du chevalier, qui incarne le pouvoir moral, fondé sur l'honneur familial. Le père s'oppose à l'amour de son fils, parce qu'il le trouve indigne. Le deuxième personnage est celui du vieux G... M..., incarnant le pouvoir économique, celui de l'argent. C'est un pouvoir perverti, fondé sur la conviction que la richesse autorise l'injustice et l'immoralité. Enfin, la troisième figure est celle du gouverneur de la Nouvelle-Orléans. Celui-ci représente le pouvoir politique, fondé sur la loi du plus fort. Or ce sont essentiellement ces trois personnages, représentants de la société, qui veulent ravir à Des Grieux son amour. C'est pourquoi il en vient à rejeter leurs lois arbitraires et leur morale conventionnelle, pour créer sa propre morale, celle du sentiment. C'est au nom de cette « morale du sentiment » que le chevalier transgresse d'autres limites, celles que nous pourrions appeler « extérieures » ou « sociales » : il devient successivement tricheur, menteur, voleur, assassin. Il s'exclut volontairement du milieu dont il faisait partie jusqu'alors. Il se met à tricher au jeu parce qu'il a besoin d'argent pour retenir Manon près de lui ; il accepte de berner et de voler le vieux G... M... dans l'espérance de regagner l'amour de sa maîtresse ; il s'évade de la prison en tuant le portier qui veut l'en empêcher, pour aller délivrer Manon, emprisonnée elle aussi. Il va donc de plus en plus loin dans ce mouvement qui le conduit à la déchéance, trouvant sa justification dans la « longue et insurmontable passion » (p. 115) qu'il ressent pour sa maîtresse.

Ainsi, Manon occupe tout l'espace intérieur de Des Grieux : il oublie tout ce qui l'entoure et ne songe qu'au bonheur avec elle. « Je verrais périr tout l'univers sans y prendre intérêt » (p. 135), dit le chevalier après avoir enlevé Manon de l'Hôpital ; cette phrase exprime en effet son attitude envers le monde. Or ce n'est pas seulement le monde extérieur qui lui est indifférent, il se détourne également de ses propres principes, de ce qui était jusqu'alors inséparable de son être le plus profond. Ainsi, si nous pouvons parler du dépassement, ce sera celui des limites « intérieures » ou « intimes ». Nous avons déjà parlé de la vertu comme d'une limite à ne pas franchir. Si le roman classique met en scène l'héroïsme de la vertu consistant dans le sacrifice de la passion, Prévost montre plutôt l'envers : l'héroïsme de l'amour sacrifiant tout, et en premier lieu la vertu. Par un curieux détournement, c'est l'amour qui acquiert toutes les caractéristiques de la vertu : « de la passion, Prévost fait [...] une sorte de vertu, susceptible comme toutes les vertus de "force " et de "persévérance" »4. L'amour de Manon, qui devient donc pour Des Grieux une « sorte de vertu », lui fait tout abandonner : toute sa vie antérieure, où le respect paternel, l'amitié, l'honneur et la religion tenaient une place bien définie. Et comme dans le dépassement des limites « sociales », c'est aussi dans celui des limites « intimes » que Des Grieux « progresse » (car il s'agit bien d'une progression, à l'envers). S'agissant du respect paternel, le héros va de la désobéissance jusqu'au reniement total du « père barbare et dénaturé » (p. 192). L'amitié n'est pas ménagée davantage : si au début Des Grieux ressent quelque honte envers Tiberge, à la fin il n'a aucune gêne à le tromper et à lui demander directement d'ouvrir sa bourse. Quant à l'honneur, c'est le « point sensible » pour un aristocrate ; et le chevalier ne fait pas exception. L'idée de devoir s'humilier devant quelqu'un le révolte : s'il emprunte de l'argent à Tiberge ou à M. de T..., s'il demande le vieux G... M... de les laisser partir, Manon et lui, ou bien s'il supplie le gouverneur de ne pas le séparer de sa maîtresse, à chaque fois il pense « mourir de honte » (p. 210). Cependant, rien ne peut l'arrêter lorsqu'il s'agit de « l'intérêt de Manon » (p. 92), pas même la considération de son honneur menacé.

Il ne nous reste qu'à dire quelques mots sur le dernier franchissement, celui qui concerne la religion. Si la fuite d'Amiens, au début du récit, est pour ainsi dire « inconsciente », l'évasion de Saint-Sulpice, au moment où Des Grieux revoit Manon après deux ans de séparation, est parfaitement assumée. Le chevalier le dit clairement :

« Je vais perdre ma fortune et ma réputation pour toi, je le prévois bien ; je lis ma destinée dans tes beaux yeux ; mais de quelles pertes ne serai-je pas consolé par ton amour ! » (p. 82)

Or ce franchissement est très symbolique car il ne s'agit pas seulement d'une perte de la réputation ou de la fortune. En s'évadant du séminaire, Des Grieux quitte les bras de Dieu pour se jeter dans ceux de Manon. Nous pourrions y voir une illustration avant la lettre de cette phrase célèbre de Voltaire qui, dans ses Lettres philosophiques, répondait à Pascal affirmant ne devoir aimer que Dieu : « Il faut aimer, et très tendrement, les créatures [...] »5. L'amour sacré est ainsi remplacé par l'amour profane, ou plus précisément, l'amour profane se trouve désormais sacralisé. Le passage où Des Grieux démontre à Tiberge que le bonheur terrestre égale la félicité éternelle, est de ce point de vue remarquable :

Pouvez-vous prétendre que ce que vous appelez le bonheur de la vertu soit exempt de peines, de traverses et d'inquiétudes ? [...] Ce bonheur que vous relevez tant [...] n'est qu'un tissu de malheurs, au travers desquels on tend à la félicité. [...] J'aime Manon ; je tends au travers de mille douleurs à vivre heureux et tranquille auprès d'elle. La voie par où je marche est malheureuse ; mais l'espérance d'arriver à mon terme y répand toujours de la douceur [...]. Toutes choses me paraissent donc égales de votre côté et du mien ; ou s'il y a quelque différence, elle est encore à mon avantage, car le bonheur que j'espère est proche, et l'autre est éloigné ; le mien est de la nature des peines, c'est-à-dire sensible au corps, et l'autre est d'une nature inconnue, qui n'est certaine que par la foi. (p. 119)

Nous ne sommes pas étonnés que Tiberge, ce bon chrétien, soit scandalisé d'une telle comparaison, qui est selon lui « une idée des plus libertines et des plus monstrueuses » (p. 119).

Cependant, Des Grieux n'est pas « de ces libertins outrés, qui font gloire d'ajouter l'irréligion à la dépravation des mœurs » (p. 206). Sa passion est devenue pour lui une « source de misères et de désordres » (p. 103), mais il n'a jamais abandonné l'espoir de concilier l'amour, la religion et la norme sociale. Le souvenir nostalgique de l'innocence perdue perce à travers son récit. En effet, il nous dit ce qui ferait son bonheur :

« J'y faisais entrer [dans ce rêve] une maison écartée, avec un petit bois et un ruisseau d'eau douce au bout du jardin, une bibliothèque composée de livres choisis, un petit nombre d'amis vertueux et de bon sens, une table propre, mais frugale et modérée. [...] un commerce de lettre avec un ami qui ferait son séjour à Paris, et qui m'informerait des nouvelles publiques, moins pour satisfaire ma curiosité que pour me faire un divertissement des folles agitations des hommes. [...] et [...] pour n'avoir rien à désirer dans la plus charmante solitude, il y fallait être avec Manon [...] » (p. 77)

Mais ce rêve ne pourra jamais être réalisé, puisque ce ne sera que la mort de Manon qui permettra au chevalier de réconcilier d'une certaine façon l'amour et la vertu : d'une part, il vivra son amour pas le biais de l'idéalisation du passé, d'autre part, il pourra consacrer sa vie « aux inspirations de l'honneur » (p. 217). Or au moment de cette « réconciliation », toute possibilité de bonheur est à jamais perdue.

Au moment de conclure apparaît une dernière limite : celle de l'interprétation du texte. Car c'est le chevalier lui-même qui raconte son histoire à l'Homme de qualité ; et ce n'est pas pour la première fois qu'il fait le récit de ses aventures. En fait, dans le temps de l'aventure, Des Grieux raconte ses « malheurs » à quatre ou cinq personnages, en les présentant toujours « du côté le plus favorable » (p. 115) puisqu'il veut susciter la pitié et la compassion chez son interlocuteur. Comment donc, cette fois-ci, pouvons-nous être sûrs de sa sincérité ? Nous ne disposons que de sa version des événements, pas de celle de Manon. Nous ne savons même pas qui Manon est, puisque nous ne voyons d'elle que l'image donnée par Des Grieux. Malgré tout ce que nous pouvons dire sur l'histoire du chevalier, le « mystère de Manon » restera à jamais enseveli sous le sable du désert américain.

 

 

Notes

1 Les références à l'Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut seront données entre parenthèses après chaque citation, renvoyant à l'édition de Jean Sgard, Paris, Flammarion, 1995.

2 Jean Sgard, Préface à l'Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, GF-Flammarion, 1995, p.16.

3 Nous tenons à préciser qu'il ne s'agit pas chez Manon d'une attitude morale générale qui ferait d'elle une vraie prostituée comme beaucoup le disent. Pour Manon, la vertu devient « sotte » en raison de certaines circonstances, notamment lorsque la vie des deux amants est menacée par la pauvreté.

4 Jean Sgard, L'abbé Prévost. Labyrinthes de la mémoire, Paris, PUF, 1986, p. 168.

5 Voltaire, Lettres philosophiques (lettre 25), Paris, Flammarion, 1964, p. 168.

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