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ESSAIS

Science et Politique

La science comme expression du rapport vivant de l’homme au monde

9 novembre 2007

Résumé : Les définitions classiques de l’homme à la fois comme animal politique et sujet de raison renvoient à une profonde unité : la politique comme mode d’organisation sociale des corps et la science comme mode d’organisation expérimentale des faits se définissent à travers un processus de coévolution. De fait, la raison comme puissance « transcendantale » d’organisation du divers opère moins à partir de catégories abstraites que par une stratégie de gestion des données du monde. Inversement, le social se constitue comme un essai de rationalisation des rapports entre ses membres. La conséquence épistémologique de cette hypothèse est que s’il y a bien une vérité produite par la science, elle ne relève ni de la découverte du réel comme tel ni de la révélation de l’esprit humain mais elle est l’expression du mode d’organisation des esprits et des corps. La conséquence éthique de cette hypothèse est que si l’homme, pour connaître le monde, agit sur le monde, la limite de son pouvoir de connaître n’est pas celle de son entendement, ni celle de son pouvoir technique d’agir, mais celle de sa capacité à survivre aux changements induits, à la fois sur lui-même (biologiques) et sur le monde (environnementaux), par sa pratique connaissante. La raison est l’instrument du jeu dangereux par lequel la nature se teste elle-même à travers l’homme.
Abstract : The classical definitions of man as a political animal and a reasonable subject reflect a deep unity : politics as social organization of bodies and science as experimental organization of facts are both defined through a process of coevolution. In fact, reasoning as a "transcendantal" potential for organizing variety does not so much operate through abstract categories as it constitutes a strategical way to manage the world data. Conversely, the social field results from an attempt to rationalize the relationships between its members. The epistemological outcome of this assumption is that, if we admit there is a truth produced by science, it is neither brought about by the discovery of reality as such nor by a revelation of the human mind ; it rather manifests how bodies and minds get organized. The ethical outcome of this assumption is that, if man affects the world in order to know it, his power to know is not limited by his understanding or by his technical skills but by its ability to survive the changes produced by his quest, both in himself (biologically) and on the world (environmentally). Reason is the dangerous tool by which nature tests itself through man.






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Présentation

Il y aurait une vérité de l'esprit humain que la science exprimerait de façon éternelle et nécessaire à travers la connaissance du monde qu'elle permet :

« Toutes les sciences ne sont en effet rien d'autre que l'humaine sagesse, qui demeure toujours une et identique à elle-même, quelque différents que soient les objets auxquels elle s'applique...1 »
« La Science étant un des éléments vrais de l'humanité, elle est indépendante de toute forme sociale et éternelle comme la nature humaine2. »

De ce point de vue, positiviste, la science semble partager avec la religion la prétention à atteindre une Vérité abstraite du processus de sa constitution, de son ancrage local et temporel et de son rôle social (la religion pensant une Vérité que ne peut atteindre aucune critique objective et la science pensant une Vérité que ne peut atteindre aucune critique subjective) :

« Pourquoi la science a-t-elle décidé d'ignorer sa propre singularité créative ? pourquoi n'a-t-elle cessé de se présenter comme accédant à une universalité neutre, indépendante de toute culture ? pourquoi n'a-t-elle pas célébré comme des créations la production des dispositifs, des questions, des narrations qui ont fait exister des phénomènes toujours nouveaux selon les exigences et les obligations de sa propre culture, c'est-à-dire des modalités qui permettent aux scientifiques de vivre et travailler ensemble ?3 »

Il s'agira de mettre en examen les divers aspects de cet idéalisme cognitif en portant la critique sur les principes même d'une Vérité unique, universelle et nécessaire, trônant détachée au royaume des idées et attendant d'être cueillie par une Science pure, exempte de toute détermination historique, politique et sociale. Pour penser la production historique et contingente du vrai, on étudiera donc les rapports effectifs de la science et du politique et leur répercussion au niveau de la définition même de la vie.

La fondation politique de la science

Le schème du politique : de l'union des corps à la réunion des données

Pour penser une vérité immanente aux processus qui la constituent dans le temps, nous tâcherons de mettre à jour les rapports multiples qui se tissent entre le savant et le politique. En effet, il nous semble que la double singularité de l'homme en tant qu'être connaissant et être social s'exprime parfaitement dans le phénomène Culture dont la Science est une expression. Nous ferons donc l'hypothèse que si la connaissance comme liaison du divers semble « le propre de l'homme », c'est peut-être du fait qu'une certaine forme de vie en société semble un fait spécialement humain. D'où cette idée que nous nous proposons de tester que c'est à partir de la politique, comme art de conjonction des hommes, que s'est construite la science comme mode de liaison des faits :

« L'idée que l'univers est un kosmos, un ordre, que les phénomènes naturels sont réguliers et soumis à des séquences ordonnées de causes et d'effets, utilise notamment pour s'exprimer des images et des analogies empruntées au droit et à la politique. Dans cette perspective, c'est l'expérience d'une société régie par des institutions juridiques régulières qui fournit le contexte indispensable dans lequel pourra se développer l'idée que le monde est un tout ordonné4. »

Une telle hypothèse épistémologique se relie à une hypothèse métaphysique. En effet, mettre en rapport l'organisation politique et l'ordre du savoir, c'est établir un parallélisme direct entre le niveau des idées et celui des corps. C'est dire que tout ce qui existe en esprit existe aussi dans les corps et inversement, au même moment mais de façon différente. Cette lecture anthropologique de la science se rattache donc en certaine façon de la sentence spinoziste :

« l'ordre et l'enchaînement des idées est le même que l'ordre et l'enchaînement des choses5 »
 

Le savant et le politique : le cas de la médecine

Pour étudier de façon plus précise le rapport du savant et du politique, nous considérerons l'histoire entremêlée de la médecine, de la physiologie et de la biologie, à travers trois exemples montrant que les moments fondamentaux de genèse de la science médicale sont étroitement en rapport avec des changements spécifiques du mode de domestication politique.

Prenons pour premier exemple, la transition entre médecine empirique et médecine savante : la vulgate positiviste veut que celle-ci résulte d'un progrès dans la compréhension rationnelle du monde. Pourtant, le moteur d'un tel changement est tout autant politique et culturelle. En effet, là où la médecine primitive était à la fois individualiste et cosmologique6, la médecine moderne sera au contraire sociale et humaine :

« ... [dans la médecine archaïque] la maladie apparaît ainsi comme une conséquence d'un mauvais mode de vie personnel alors que la pensée médicale des Lumières insistera davantage sur les effets des modes collectifs de vie : la "civilisation" ou le "milieu"7. »

Or cette importance nouvelle donnée au milieu vient d'une nouvelle lecture de la maladie collective, débarrassée de son arrière-plan mythique, faite déjà par la médecine hippocratique :

« Originellement, seules les maladies individuelles existent, non les maladies collectives. En effet, si nous soulignons cette différence entre maladies et maux collectifs, c'est que dans cette distinction s'inscrit l'écart historique entre notre époque qui médicalise tous les événements du corps et l'Antiquité où la médecine se voit attribuer prioritairement le domaine plus restreint des maux individuels du corps privé. Toute extension du champ de la médecine du côté des maux collectifs, qu'il s'agisse de ce que les hippocratiques appellent des "épidémies" ou de ce qu'ils appellent "maladies pestilentielles" se fait aux dépens d'une autre conception des maux collectifs, étrangère à la médecine, conception mythico-politique qu'il serait historiquement désastreux de vouloir réduire et traduire en termes biologiques8. »

En écrivant le traité Des airs, des eaux et des lieux, Hippocrate explique ainsi la maladie collective par des facteurs naturels. On pourrait donc voir dans ce changement de conception concernant la définition de la maladie collective le signe évident d'un progrès de l'esprit humain rationnel contre la superstition. Cependant, il faut voir là plutôt la marque d'un changement de « gouvernementalité » : la conséquence de la conception hippocratique de l'épidémie étant de « débarrasser de leur dimension politique les maux collectifs, [d']en faire des maladies innocentant le pouvoir9 ». Ainsi, la rationalisation du mal collectif dans la médecine naturelle semblent découler du passage d'une politique de la souveraineté mythique et tyrannique prétendant agir sur la nature à une politique du gouvernement laïque et démocratique qui accroît l'intensité de son pouvoir en réduisant le champ de son exercice : du pouvoir sur la nature et les morts, on passe au pouvoir sur l'homme vivant10.

Autre exemple. On sait que l'anatomie médicale se constitue comme science avec l'anatomie statique de la Renaissance (Vésale) - avant l'ère de l'anatomie dynamique des 17e et 18e siècles (époque Baroque)11, c'est-à-dire la physiologie, de Harvey12 à Spallanzani. Or, cette première révolution médicale pourrait être mise en rapport avec une innovation politique survenue à la Renaissance : à cette époque, en effet, pour la première fois dans l'histoire, le médecin vient prendre place, dans la salle de torture, à côté du bourreau - témoins passifs mais observateurs attentifs, les médecins permettent que la victime ne meure pas trop tôt13.

Ces premiers exemples visent à montrer comment la genèse de la scientificité, notamment médicale, est un événement qui prend sens à travers l'élaboration d'une forme politique nouvelle.

Définitions et redéfinitions de la vie dans l'horizon des biopouvoirs

Cellule et prison, code et contrôle

Prenons un autre exemple tiré de l'histoire de la médecine. On sait que la médecine moderne se définit par un double progrès. En passant du siècle classique à l'époque moderne, l'anatomie devient une anatomo-clinique et la physiologie se prolonge dans une biochimie ; l'anatomo-clinique, de la fin du 18e siècle et du début du 19e siècle, est une clinique statique qui se fonde sur l'étude des lésions découvertes à l'autopsie (Lieutaud, Morganini, Pinel)14, tandis qu'avec Claude Bernard apparaît une nouvelle dynamique fondée sur l'étude des variations du milieu intérieur. Le progrès accompli par la médecine moderne est donc double : elle se constitue à la fois comme clinique organique et statistique humaine. Or, ce double progrès semble renvoyer à la double modalité d'un exercice nouveau du pouvoir nommé biopolitique : enfermement et discipline du corps individuel, contrôle et identification des masses collectives.

Ainsi le progrès médical du dix-neuvième siècle, auquel on identifie la naissance de la médecine, résulte avant tout d'un changement de stratégie politique. Si entre 1789 et 1990, l'espérance de vie augmente continûment (de 28 ans en 1789 à 77 ans en 1990), une telle augmentation a été, pour beaucoup, permise par une politique économique globale d'hygiène :

« La prospérité économique et le développement de l'instruction ont davantage contribué que les médecins eux-mêmes à améliorer la santé15. »
« La raison d'État [au 17e - mercantilisme] pousse à la productivité et on s'aperçoit alors que la santé de l'homme joue un rôle essentiel dans l'économie, puisque la productivité en dépend16. »

La première mesure d'hygiène publique est liée à la grande épizootie du milieu du dix-huitième siècle : les mesures prises alors et les techniques médicales mises en œuvre (notamment statistiques) seront directement appliquées à l'homme17. Le progrès consiste donc en ceci que l'homme n'est plus un esclave (machine) qu'on peut acheter ou détruire, mais un serviteur (bétail) que l'on doit soigner si l'on veut qu'il accomplisse le travail requis : l'homme n'est plus un mort en sursis mais un travailleur perpétuel. Ainsi, la vie sur terre commence à avoir plus d'importance que la gloire aux cieux, en même temps que cette vie sur terre devient l'objet d'un pouvoir et d'un savoir nouveaux : dans l'entrelacement des normes biologiques et politiques, le biopouvoir apparaît donc comme instance de régulation des fluctuations populationnelles18.

De même que la naissance de la médecine coïncide avec l'invention de la gestion médicale de la démographie collective, de même l'apparition de la biologie et de l'idée du vivant, comme empire dans un empire, coïncide avec la mise en place du système disciplinaire (école, hôpitaux, usines, casernes, prisons...). C'est en même temps que la biologie se renouvelle à travers la théorie cellulaire et que l'Europe entière se couvre de prisons : même mot « cellule » dans les deux cas. Nos conceptions communes de l'espace, parcellaire et totalitaire, et du temps, linéaire et progressif, sont comme le produit intellectuel du travail physique des disciplines :

« Progrès des sociétés, genèse des individus, ces deux grandes "découvertes" du 17e siècle sont peut-être corrélatives des nouvelles techniques de pouvoir, et, plus précisément, d'une nouvelle manière de gérer le temps et de le rendre utile, par découpe segmentaire, par sériation, par synthèse et totalisation19. »

Le lien entre le savant et le politique se poursuit quand, du dix-neuvième à la deuxième moitié du vingtième siècle, on passe des sociétés disciplinaires20 aux sociétés de contrôle21. Si le deux-neuvième est tout autant naissance des nationalismes et des structures closes (prisons, hôpitaux, écoles, casernes) que naissance du libéralisme marchand et du flux des échanges, ce n'est qu'au vingtième siècle que cet aspect flux sera pris en compte comme tel. Dès lors, le pouvoir qui, à l'époque disciplinaire, signifie droit d'enfermer les corps, devient droit de canaliser les flux. Il ne s'agit plus d'enfermer dans un espace confiné mais de contrôler à travers un espace ouvert. Le pouvoir n'est plus de type « Cellule » mais du type « Autoroute », il a pour tâche de repérer et guider à distance au moyen de l'imposition à chaque chose d'une marque et d'un code22.

Le codage remplace l'enfermement : numérisation digitale de tout le réel point par point, surveillance satellite de tout le globe place par place et « informatisation » et décodage de la vie gène par gène vont de pair. Dès lors, la définition même de la vie biologique change : à l'époque des disciplines, organiques et fermées, la vie signifie possibilité d'isolation relative par rapport au monde matériel ; à l'époque des sociétés de contrôle, la vie se définit, par opposition au virus qui ne peut vivre que dans un hôte, comme pouvoir de la réplication autonome. De ce point de vue, le Politique apparaît bien comme le schème sensible à travers lequel la science unifie le divers dans ses catégories : à l'époque des disciplines, le pouvoir impose un cadre spatio-temporel d'existence composé d'un espace cellulaire et d'un temps linéaire et « évolutif » ; à l'époque du Contrôle, le pouvoir impose l'idée d'un universel Programme passant par la numérisation du monde et la reprogrammation d'une vie pensée comme Code.

La science transformante : rétroactions de l'homme sur lui-même et sur la Terre

Du biopouvoir...

L'hypothèse d'une transformation de l'homme par l'homme semble relever du fantasme « anthropotechnique23 ». Pourtant, selon François Gros : « qu'il soit "ange" ou """démon", nous sommes (hélas) déjà entrés dans l'ère de l'Homo geneticus24 ». En effet, le but déclaré de la médecine expérimentale de changer l'homme pour pouvoir le guérir25 semblerait aujourd'hui mis à portée humaine par la biologie de l'ADN : la technique génétique permettrait le contrôle direct de la normativité sociobiologique du vivant - comme le montrent les propos, à la fois polémiques et fantasmatiques, de François Jacob, en 1970, et de John Watson, en 1998 :

« Il faudra que certains aient le courage d'intervenir sur la lignée germinale sans être sûrs du résultat. De plus, et personne n'ose le dire, si nous pouvions créer des êtres humains meilleurs grâce à l'adjonction de gènes provenant de plantes ou d'animaux, pourquoi s'en priver ?26 »
« Peut-être un jour pourra-t-on intervenir sur l'exécution du programme génétique, voire sur sa structure, pour en corriger certains défauts et pour y glisser des suppléments [...]. Rien n'empêche d'appliquer dès maintenant aux êtres humains les procédés de sélection utilisés pour les chevaux de course, les souris de laboratoire ou les vaches laitières27. »

Or de tels propos relèvent moins de la vérité scientifique (l'exemple de la réduction drastique de variabilité produite par la sélection continuée des plantes comestibles montre que l'amélioration du type signifie souvent limitation du possible28), qu'ils traduisent les présupposées de la pensée économique néolibérale, qui raisonne en termes de capital humain et implique une sélection d'un pool génétique, sinon favorable, du moins non défectueux comme condition de possibilité de la reproduction :

« Et dès lors qu'une société se posera à elle-même le problème de l'amélioration de son capital humain en général, il ne peut pas ne pas se produire que le problème du contrôle, du filtrage, de l'amélioration du capital humain des individus, en fonction bien sûr des unions et des procréations qui s'ensuivront, ne soit pas fait ou ne soit pas en tout cas exigé29. »

... au géopouvoir

Limiter l'émergence des dispositifs de contrôle aux seuls problèmes de gestion humaine serait une erreur, car le contrôle veut s'exercer sur la Terre : sur les cycles de l'oxygène et du carbone (en ensemençant la surface des océans de plancton), sur la maîtrise des catastrophes naturelles, des processus climatiques (El Niño), des courants océaniques (Gulf Stream)... Il faut penser que le biopouvoir n'est rien ; dès aujourd'hui, s'annonce l'émergence d'un géopouvoir portant sur la maîtrise des réserves telluriques et des forces météorologiques de la Terre. À l'époque post-contemporaine, une donnée fondamentale (ré)apparaît : la Terre est l'horizon immédiat de la vie de l'homme. Et le sens de l'expérimentation scientifique change : expérimenter ne signifie plus reproduire le monde en laboratoire mais produire le monde comme laboratoire30. La pollution anthropique est un test grandeur nature d'une hypothèse météorologique.

Plus encore, on comprend que lorsque l'enjeu de la vie de milliards d'individus devient la possession d'une denrée aussi élémentaire que l'eau31 (principe premier des cosmologies présocratiques32, condition de possibilité de toute vie33), on passe à un domaine de réalité où les classiques définitions de la vie comme vécu ou permanence de l'état de conscience et de la vie comme vivant ou sauvetage du microcosme organique deviennent un peu dérisoires face à la réalité immédiatement planétaire et cosmique de la vie. Se découvre alors une précarité nouvelle de cette vie de la Terre dont nous sommes une partie : ce n'est pas simplement les civilisations qui se découvrent mortelles à travers la leçon de l'Histoire et de la Guerre, c'est la Terre elle-même qui se découvre fragile à travers l'expérience de l'homme productiviste et du savant :

« La nature a longtemps été considérée par les humains comme une mère aux capacités nourricières illimitées. Mais avec l'expansion technologique et la croissance démographique son caractère fini est apparu de plus en plus nettement ; la planète Terre se révèle chaque jour un peu plus comme un monde clos, qui semble même rétrécir au rythme de l'accélération des vitesses de communication, de déplacement et d'échange. L'air, la terre, l'eau, le feu énergétique ont déserté le monde des divinités transcendantes pour entrer dans la catégorie des "ressources naturelles non renouvelables"34. »

Conclusion sur la vie et la connaissance

On a souvent défini la connaissance comme la faculté par laquelle l'homme s'abstrait de son milieu. Mais c'est au contraire parce qu'il est une partie du monde que l'homme peut le connaître, avec pour limite le fait que s'il en est une partie réelle, il n'en est aussi réellement qu'une partie. La pensée de l'homme n'est pas séparée de la nature qui vit et pense en lui :

« dire que la vie psychique et intellectuelle de l'homme est indissolublement liée à la nature ne signifie pas autre chose sinon que la nature est indissolublement liée avec elle-même, car l'homme est une partie de la nature35. »

Parce que la science est une modalité particulière de l'expression du rapport de l'homme au monde, il est évident, sur le plan épistémologique et philosophique, que les modalités pratiques de ce rapport influent sur la définition des concepts fondamentaux de la science.

Sur le plan social, il est donc normal et nécessaire que, au moment où la science peut agir directement sur l'homme et sur la Terre avec des conséquences sur l'ensemble des générations, les hommes décident de se poser la question des conséquences de la recherche scientifique au cœur du débat public comme un enjeu vital de leur propre détermination politique.

 

 

Bibliographie électronique complémentaire

Bernard Andrieu, « La fin de la biopolitique chez Michel Foucault », Le Portique, Numéro 13-14.

Entretien avec Agemben, « Une biopolitique mineure ».

Articles de Félix Guattari dans la Revue Chimères.

L'essai de Peter Sloterdijk, Règles pour le Parc humain, in extenso ; et la réponse de Bruno Latour à cet essai.

 

 

Notes

1 Cf. Descartes, Règles pour la direction de l'esprit, Règle I, Œuvres philosophiques, tome I, Dunod, 1997, p. 78.

2 Cf. Ernst Renan, L'Avenir de la science, Chapitre XXI, p. 418, document BNF Gallica.

3 Cf. Isabelle Stengers, « Qu'est-ce que la science a décidé de ne pas savoir ? », in Aux frontières de la science, Collectif sous la direction de Michel Cazenave, Albin Michel, 1998, p. 278-286 [285-286].

4 Cf. G.E.R. Lloyd, Origines et développement de la science grecque Magie, raison et expérience, chapitre IV, p. 253, traduction Jeanne Carlier et Franz Regnot, Flammarion, 1990.

5 Cf. Spinoza, Ethique, Livre II, Proposition VII, traduction Bernard Pautrat, Seuil, 1988.

6 Cf. Maria Plastira-Valkanov, "Medicine and fine Cuisine in Plato's Gorgias", L'Antiquité Classique, t. LXVII, 1998 : "The various kinds of foods are not by themselves good or bad, but beneficial for some people and harmful for others". Cf. aussi Francis Zimmermann, "Rtu-satmya : The seasonal cycle and the principle of appropriateness", Social Science & Medicine Part B Medical Anthropology, Volume 14, Issue 2, May 1980, pp. 99-106 : "The Sanskrit medical texts set forth two different cycles of the seasons... The medical treatment adapts itself to the course of time".

7 Cf. Nicole Pellegrin, « L'uniforme de la santé », XVIIIe siècle, pp. 129-140, n° 16, 1984.

8 Cf. Florence Dupont, « Pestes d'hier, pestes d'aujourd'hui », Histoire, économie et société, 1984, n° 4, pp. 511-524.

9 Cf. Florence Dupont, « Pestes d'hier, pestes d'aujourd'hui », ibidem.

10 Cf. Michel Foucault, Il faut défendre la société, Gallimard, 1997.

11 Cf. Marcel Sendrail, « La médecine au Grand siècle », 17e siècle, n° 35, 1957, pp. 163-170.

12 Cf. Stanley G. Schultz, "William Harvey and the Circulation of the Blood : The Birth of a Scientific Revolution and Modern Physiology", News in Physiological Sciences, Vol. 17, No. 5, 175-180, October 2002.

13 Cf. Giovanni Maio, « L'hydre de la torture », Pour la Science, août 2004, n° 322, pp. 12-15.

14 Cf. Mirko De Greemk, « La réception du De sedibus de Morganini en France au 18e siècle », XVIIIe siècle, pp. 59-73, n° 16, 1984. 

15 Cf. Jean-Charles Sournia, Histoire de la médecine, p. 311, La découverte, 1997.

16 Cf. Maurice Tubiana, Histoire de la pensée médicale. Les chemins d'Esculape, p. 443, Flammarion 1995.

17 Cf. Maurice Tubiana, Histoire de la pensée médical, p. 444, Flammarion, 1995 : « Dès sa fondation, la Société royale de médecine doit, de par ses statuts, renseigner le gouvernement sur la santé du pays. Son secrétaire, Félix Vicq d'Azyr, crée un réseau national de correspondants chargés de signaler les épidémies, les épizooties, l'état de nutrition de la population, etc. »

18 Cf. Michel Foucault, Il faut défendre la société, p. 216, Gallimard, 1997.

19 Cf. Michel Foucault, Surveiller et punir, III, p. 185, Gallimard, 1975. À l'inverse, c'est en même temps que Bichat invente l'histologie et que la Révolution française pose une égalité de tous dans le même tissu social, cf. Georges Canguilhem, La connaissance et la vie, P.U.F., p. 64.

20 Cf. Michel Foucault, Surveiller et punir, III, p. 161, Gallimard, 1975 : « les disciplines sont devenues au cours du 17e et du 18e siècles des formules générales de domination ».

21 Cf. Gilles Deleuze, Pourparlers, V, 16, p. 236, Minuit, 1990 : « nous entrons dans des sociétés de "contrôle", qui fonctionnent non plus par enfermement, mais par contrôle continu et communication instantanée » ; voir aussi le texte n°17 p. 240-247, même ouvrage.

22 Cf. Per Enge, « Le GPS amélioré », Pour la science, n° 320, juin 2004, pp. 56-61 : « Dans les années à venir, le GPS assurera peut-être la sécurité des automobilistes sur des autoroutes automatisées. » Cf. Richard E. Langelier, « Prolégomènes à une recherche sur la vie privée dans une perspective historique et sociologique », Lex Electronica, vol. 9, n°2, hiver 2004 : « les employeurs profitent des lacunes et silences de la loi pour utiliser [...] des badges électroniques qui assurent de savoir à tout moment où se trouvent les salariés dans l'établissement. »

23 Cf. Peter Sloterdijk, Règles pour le Parc humain, Mille et Une nuits, 2000.

24 Cf. François Gros, Regards sur la biologie contemporaine, Gallimard, 1993, Conclusion, p. 287.

25 Cf. Claude Bernard, Principes de médecine expérimentale. Ou de l'expérimentation appliquée à la physiologie, à la pathologie et à la thérapeutique, chapitre X, § 1, P.U.F., 1947 : « La médecine expérimentale est une médecine scientifique, qui est fondée sur la physiologie et qui a pour but de trouver les lois des fonctions du corps vivant afin de pouvoir les régler et les modifier dans l'intérêt de la santé de l'homme. »

26 Cité par Frank Tinland, « Du mode d'existence de l'être vivant », pp. 125-178, Kairos, n° 23, 2004.

27 Cf. François Jacob, La logique du vivant, pp. 343-4, Gallimard, 1970.

28 Cf. Stephen Goff et John Salmeron, « Céréales : le retour des gènes anciens », Pour la Science, octobre 2004, n° 324, pp. 82-89 : « La quasi-totalité (99 pour cent) de la production agricole concerne 24 espèces seulement d'espèces domestiquées [...] En ne recherchant qu'un petit nombre de plants individuels possédant des caractères recherchés à transmettre, puis en assurant leur reproduction pendant des milliers d'années, les anciens agriculteurs ont restreint la diversité génétique des espèces domestiquées »

29 Cf. Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Gallimard, 2004, Leçon du 14 mars 1979, p. 235.

30 Cf. Jean-Pierre Berlan, & al., La guerre au vivant. Organisme génétiquement modifiés & autres mystifications scientifiques, pp. 74-5, Agone, Marseille, 2001 : « ... ce n'est plus le monde que les scientifiques enferment dans leurs laboratoires, mais le monde lui-même qui devient laboratoire. »

31 Cf. Peter Gleick, « La valeur d'une goutte d'eau », Pour la science, n° 282, avril 2001, pp. 28-33 : « Selon les estimations, en 2025, au moins 40% de la population mondiale, qui atteindra alors 7,2 milliards de personnes, seront confrontés à de graves problèmes d'approvisionnement tant pour l'agriculture que pour l'industrie, voire la consommation personnelle si l'on ne trouve pas comment compléter les ressources en eau douce ».

32 Cf. Thalès, A XII, traduction Jean-Paul Dumont, Les Présocratiques, p. 17, Gallimard, 1988 : « La plupart des premiers philosophes estimaient que les principes de toutes choses se réduisaient aux principes matériels [...] Pour Thalès, le fondateur de cette conception philosophique, ce principe est l'eau (c'est pourquoi il soutenait que la terre flotte sur l'eau). »

33 Cf. Chris P. McKay, "What Is Life - and How Do We Search for It in Other Worlds ?", PLoS Biology, Volume 2, Issue 9, September 2004 : "When we scan the other worlds of our Solar System, the missing ecological ingredient for life is liquid water."

34 Cf. Félix Guattari, « Écologie et mouvement ouvrier », Chimères, vol. 1, numéro 21, Hiver 1994.

35 Cf. Marx, Manuscrit de 1844, traduction E. Bottigelli, Éditions Sociales, 1962, p. 62.

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