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Où va l’Europe ? Entretien avec Hubert Védrine

15 mars 2010

Résumé : Conseiller diplomatique du président François Mitterrand, ministre des Affaires étrangères sous Jacques Chirac, auteur d’un rapport sur "la France et la mondialisation" pour Nicolas Sarkozy : à l’évidence, peu d’hommes ont exercé dans la France contemporaine une aussi grande influence sur sa politique extérieure qu’Hubert Védrine. Depuis son départ du Quai d’Orsay en 2002, il est resté un observateur engagé qui a su offrir des analyses nuancées sur l’évolution des relations internationales, une réflexion pétrie par son attachement à comprendre le monde et son histoire. Si sa ligne réaliste peut surprendre, c’est sans doute parce qu’Hubert Védrine a toujours parié sur la capacité du public à comprendre les nuances les plus subtiles de la politique étrangère. En méditant le monde qui passe et celui qui vient dans "Le temps des chimères", il ne s’éloigne guère de cette perspective.
En répondant aux questions de Sens Public, il offre à découvrir ses méditations sur l’avenir de l’Europe.






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Sens Public : Quel rôle doit-on souhaiter voir l'Europe jouer dans le monde qui vient ?

Hubert Védrine : Elle n'a pas, comme une actrice, à chercher un « rôle ». Elle est là, elle existe. En tout cas les Européens, eux, existent, même si ils doutent de l'Europe. Aujourd'hui c'est simple : les dirigeants européens, communautaires et nationaux, doivent défendre les intérêts vitaux des européens dans la compétition multipolaire, faire de l'Europe un pôle du monde en formation, peser, bien sûr, aussi, pour en améliorer les règles. Sinon... elle sera spectatrice et vite déclassée. Ils doivent expliquer sans fard à leurs opinions, longtemps idéalistes, introverties et ingénues, la nécessité d'un sursaut. Nous ne vivons pas dans une aimable « communauté internationale », mais dans une compétition générale.

SP : Mais quel rôle les peuples d'Europe peuvent-ils jouer dans la construction d'une union qui donne souvent l'impression d'être uniquement bâtie par des élites et des technocrates ? Comment inciter les Européens à rêver d'Europe ?

H.V. : L'Union est, pour l'essentiel, déjà construite, car il n'y aura pas d'autre Traité institutionnel après celui de Lisbonne. Dans ce cadre, ainsi établi, les citoyens peuvent, par leurs votes (à condition de voter), orienter dans tel ou tel sens le Parlement européen, et ainsi, largement, la commission, ainsi que les gouvernements nationaux aussi, bien sûr, par les votes nationaux. Cela sera déterminant pour les nouvelles politiques communes à mettre sur pied, et le renforcement de la coordination dans la zone euro. Quant à « faire rêver à », je suis circonspect. D'abord, le rêve n'a joué aucun rôle dans la construction européenne qui a été le produit d'une situation stratégique (menace stalinienne, réponse intelligente de Truman Acheson et Marshall, ensuite seulement pères fondateurs européens), rationnelle et disons-le, élitiste. Une partie des élites a cru dans une utopie fédéraliste européenne sur le modèle, pourtant totalement différent, des États-Unis d'Amérique, et a essayé, sans succès, d'y faire rêver les populations. Si celles-ci veulent bien qu'on exerce, en leur nom, leur souveraineté, en commun ; éventuellement qu'on la transfère, à des fins précises ; ils ne veulent pas qu'on « l'abandonne » (à qui ? au seul marché ?). Cela s'est vu dès qu'il a fallu faire des référendums. Donc ne cherchons pas à faire rêver, ce serait illusoire, voire dangereux, mais soyons ambitieux, essayons de convaincre que l'Europe doit devenir un pôle dans le monde multipolaire au lieu de s'y faire plumer, et expliquons comment, par quelle volonté politique, sans attendre des miracles des institutions et des traités.

SP : Comment voyez-vous une Europe vieillissant rapidement, faire face à l'enjeu de la démographie ? A ce titre, on peut se demander si la France, pays à la démographie dynamique, ne pourrait être un modèle...

H.V. : N'oublions pas que la Chine également vieillit vite ! Mais, c'est vrai, il y a un volet inévitable d'adaptation au vieillissement en Europe : permettre de choisir plus librement et jusqu'au bout de sa vie, y compris de travailler plus longtemps si on veut, ne pas mettre à l'écart les personnes vieillissantes, au contraire, mieux traiter le grand âge, etc. S'agissant du nécessaire dynamisme démographique, oui, on ne peut que souhaiter que d'autres pays d'Europe, et d'abord l'Allemagne, s'inspirent de ce qui marche en France, où l'on concilie bien travail des femmes et taux assez élevé de natalité.

SP : Venons-en aux frontières de l'Europe. Selon vous, où s'arrêtent ses frontières ?

H.V. : D'abord, il faut à l'Europe des frontières, des limites, quelque part. Cela a l'air d'une banalité. Cela ne l'est pas pour tout le monde. Si l'Europe a vocation à s'étendre à l'infini, au nom de vagues « valeurs » communes, ou du marché, comme certains le pensent, si elle n'est qu'une idée, un concept, elle deviendra une sorte de sous ONU, et mourra par dilution... Un peu moins de dix pays, certains avec lesquels la négociation d'adhésion a été ouverte, d'autres non, ont encore vocation à entrer dans l'Union. Après quoi il faudra supprimer le commissaire à l'élargissement, et avoir avec nos voisins des rapports normaux de voisinage qui ne seront plus obsédés par la question de l'adhésion. Cette clarification sera utile pour que les citoyens adhérent à l'idée d'Europe, qui doit, enfin, se stabiliser (institutions, géographie, projet).

SP : Comment l'Europe doit-elle se positionner face à un couple sino-américain qui peut s'imposer dans le monde par une « politique du pire » et par sa force d'entrainement ? La question du réchauffement climatique est un bon exemple : gros pollueurs, la Chine et l'Amérique semblent ne faire aucun effort sur cet enjeu mais paralysent également toute avancées puisque sans eux, il est difficile de faire des progrès. Que peut l'Europe ?

H.V. : Étant entendu que la compétition multipolaire peut tourner à la coopération (au cas par cas) comme à la confrontation et à la bagarre (il n'y aura pas de G2 Chine-États-Unis stable), les Européens devraient, à l'aube d'une décennie instable :

1) Se mettre d'accord entre eux sur des objectifs stratégiques, allant au delà des généralités sur la démocratie, exemples : coopérer avec la Russie et la Chine tout en se faisant respecter d'eux ; mettre en place une vraie régulation financière ; gérer la mutation écologique des économies et des sociétés, etc.

2) Rechercher systématiquement avec les États-Unis un accord sur ces objectifs.

3) Définir une stratégie commune adaptée à chaque grand pays émergent en particulier, comme à chaque sujet.

4) Sur chaque sujet chercher systématiquement l'accord d'un ou deux émergents.

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