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"Je ne pense pas qu’il y ait aucune musique particulière qui soit un modèle direct pour ce que je fais". Entretien avec Ellery Eskelin

21 novembre 2010

Résumé : Né en 1959 aux États-Unis, le saxophoniste tenor et compositeur Ellery Eskelin est installé à New York depuis le début des années 80. Doué d’une expressivité libre et inventive à nulle autre pareille, son style lyrique et éruptif a fait de lui une figure incontournable de la scène mondiale du jazz. Il a enregistré plusieurs dizaines d’albums, avec diverses formations, et tourne régulièrement en Europe. Comment est-il devenu musicien, de quelles manières travaille-t-il et conçoit-il le jazz ? Comment se crée sa musique en complicité avec les autres musiciens ? Dans cet entretien avec Carole Dely pour Sens Public, Ellery Eskelin nous donne quelques réponses.
Abstract : Born in 1959 in the States, the composer and tenor saxophonist Ellery Eskelin settled in New York in the early 80’s. Gifted with expressiveness and resourcefulness like no-one else, his lyrical and eruptive style has made him an important figure on the world jazz scene. He has recorded dozens of albums with different formations, and regularly tours Europe. How did he become a musician ? how does he work and conceive jazz ? How does he create his music in collaboration with the other musicians ? In this interview with Carole Dely for Sens Public, Ellery Eskelin give us some answers.






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Carole Dely – Peux-tu raconter comment tu es devenu musicien ? Le choix a-t-il été évident pour toi de te consacrer au jazz ? 

Ellery Eskelin – Le chemin qui m’a mené à la musique a été inspiré par ma mère. Elle a appris à faire de la musique dans l'église pentecôtiste et plus tard elle a joué de l'orgue Hammond B3 professionnellement, à Baltimore dans le début des années 1960. J'ai appris la musique en l’écoutant. Elle avait aussi quelques disques de jazz de Dizzy Gillespie, Sarah Vaughan, j'ai été également inspiré par le son des grands saxophonistes R & B des années 50. A partir du moment où j'ai commencé à jouer du saxophone (à dix ans, en 1969), le jazz n’a jamais fait question. C’était déjà ma musique préférée. Je détestais le rock and roll quand j’étais enfant.

C.D. – Quel genre de jazz as-tu appris et travaillé avant de jouer ta propre musique ? Charlie Parker disait au sujet du be-bop, « learn the changes, then forget them » (« apprenez les progressions d’accords, puis oubliez-les »). Es-tu d’accord avec lui, est-ce ainsi que tu travailles ?

E.E. – J'ai commencé par jouer des standards et du blues. Puis j’ai été attiré par un type de jeu plus « en-dehors » (ou avant-garde). Je suis finalement revenu au be-bop et j’ai continué d’y travailler pour apprendre à mieux jouer les progressions d’accords, d'une façon plus mélodique. Et oui, je suis d'accord avec ce que dit Parker. Une fois que j'ai compris comment ça marche, je suis plus libre pour m'exprimer musicalement.

C.D. – Tu as formé en 1994 un trio avec la claviériste accordéoniste Andrea Parkins et le batteur Jim Black. Vous avez enregistré de nombreux albums sous le label « Hat Hut ». Dans One Great Night (2009), souvent, le tempo semble se dérober, comme dit le terme rubato en italien. Des envolées au saxophone sont ponctuées par des motifs répétés à la batterie et au clavier, on entend beaucoup de contrastes rythmiques. Comment se crée cette musique entre vous trois ? A quoi ressemblent les partitions ?

E.E. – C’est une forme d'improvisation organisée. Nous négocions entre des éléments composés et des éléments improvisés, en autant de façons que je peux penser. Visuellement les partitions sont simples, mais c’est trompeur, la musique exige beaucoup d’entraînement et de travail.

C.D. – Tu as plusieurs fois joué avec des instruments à cordes. Je pense par exemple à l’album As soon as possible (2008) avec Vincent Courtois au violoncelle et Sylvie Courvoisier au piano, ou au disque Vanishing point (2001) avec le violoniste Mat Maneri et le violoncelliste Erik Friedlander. Dans ces deux albums, toi et les autres musiciens jouez beaucoup avec les couleurs de timbre, les nappes sonores, les accents, les silences. Jouer avec des instruments à corde t’emmène-t-il vers un mode de jeu particulier, que tu recherches ?

E.E. – Je pense qu'il y a un lien naturel entre le saxophone et les instruments à cordes. J'ai entendu des enregistrements avec certains instruments d’origine fabriqués par Adolphe Sax (l'inventeur du saxophone). Le timbre de ces instruments anciens est très différent du son du saxophone moderne auquel nous sommes habitués. Cela sonne plus comme un mixte entre un cuivre grave et un instrument à cordes. Je pense que le saxophone moderne conserve toujours dans une certaine mesure cette qualité de son, selon la personne qui joue. Le saxophone a une grande palette sonore, il peut se rapprocher de nombreux instruments, y compris la voix.

C.D. – Tu as enregistré avec le saxophoniste Dave Liebman Different But The Same en 2004 et Renewal en 2007. Comment s’est décidée cette rencontre musicale, dirais-tu que son jeu et sa conception du jazz sont proches des tiennes ? Que gardes-tu de cette expérience avec Dave Liebman ?

E.E. – Dans un premier temps, nombreux sont ceux qui ne voient pas le lien entre David et moi. Mais lorsqu’ils entendent notre formation ce lien devient plus clair. A mes débuts vers vingt ans, j'ai étudié avec David et j’aspirais à jouer le même style de jazz que lui. Mais après quelques années, en développant ma propre musique, je me suis retrouvé dans une sphère musicale très différente, qui avait plus à voir avec l'improvisation de groupe. Mais je partage toujours avec David certaines racines du jazz, certaines inspirations, alors c’est bien de pouvoir se produire ensemble. Il a une grande expérience du monde du jazz.

C.D. – La musique que tu écoutes ressemble-t-elle à celle que tu joues ? Tu écoutes plutôt de la musique pour te distraire ou pour trouver de l’inspiration ?

E.E. – Je ne pense pas qu'il y ait aucune musique particulière qui soit un modèle direct pour ce que je fais. Je trouve mon inspiration dans diverses sources, elles sont parfois sans rapport entre elles, et je les combine dans ma propre expression personnelle.

C.D. – Est-ce qu’il t’arrive de jouer un autre saxophone que le tenor ? A ma connaissance, publiquement tu joues uniquement du tenor.

E.E. – J'ai commencé par le tenor et, au fil des années, j'ai joué de tous les saxophones, plus la clarinette et la flûte. Mais à la fin des années 80, j'ai pris la décision de jouer seulement du tenor. J'aime l'idée de développer une expression sonore et musicale complète avec un instrument.

C.D. – Enfin, quel sens la musique a pour toi, qu’apporte-t-elle dans ta vie ?

E.E. – Pour moi il est difficile de séparer l’idée de la musique et la vie. La musique a toujours été une partie importante de ma vie, aussi loin que je remonte dans mes souvenirs.

 

Ellery Eskelin, New York, Novembre 2010

 

Entretien par email. Traduit de l'américain par Carole Dely.

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