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CHRONIQUES

Le printemps arabe, entre guerre et révolte

7 mars 2011




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Le printemps arabe ne fait que commencer. Après la Tunisie et l’Égypte, c’est presque toute la région qui fait écho au désir de changement profond. Chemin faisant, les spécificités locales retrouvent leur position décisive : en Libye, c’est une guerre civile sanglante qui s’annonce, au Bahrein, c’est le spectre d’un conflit sectaire à haut risque, au Yemen, c’est une forme de négociation indécise entre le pouvoir et les opposants, en Arabie Saoudite, les premiers signes d’une vraie contestation du pouvoir monarchique. En Iraq, c’est la légitimité même de la démocratie née de la guerre qui est en cause, alors qu’ailleurs, au Maroc, en Jordanie, en Syrie, les relais ne cessent de se tisser entre une population assoiffée de liberté et désireuse de vraie stabilité. Cet enchaînement fait problème et met à jour les difficultés de l’Amérique comme de l’Europe face au réveil arabe. Il suffit ici de comparer les postions officielles concernant la Libye, l’Égypte, d’une part, et le Bahrein, d’autre. On retrouve la litanie classique, celle des réformes pacifiques (pour la région du Golfe en tout cas), sortes de promesses sans fin qui ont pendant longtemps fait rêver les dictateurs et les monarques sur la sincérité de leurs bonnes volontés.

Si les révoltes sont motivées en grande partie par la misère, l’argent seul ne suffira pas à les satisfaire. On l’a déjà vu dans le cas du Bahrein et nous le verrons en Arabie Saoudite. Car la misère en cause ici est la fille non pas seulement de la pauvreté, mais surtout d’une situation politique générale : celle de l’absence de toute véritable institution autonome, de la vie sous des lois d’urgence qui ne font qu’éliminer tout processus politique et exclure toute forme de participation. C’est cette convergence entre le politique et l’économique qui fait la spécificité de la révolte arabe actuelle. Les peuples ne veulent plus et ne peuvent plus être de simples spectateurs. Que s’est-il passé ?

Un changement de regard, l’émergence d’une autre culture, insoupçonnée, et portée en grande partie par le numérique. Ces changements ont fait tomber la peur. La jeunesse a saisi pleinement les outils en les transformant en véritables armes contre le silence imposé par la censure. Plus encore, le numérique a permis et permet la formation de communautés efficaces car elles ont su décrire et défendre leur cause loin de toute surenchère et toute violence. Les principes, disons même les idéaux de cette démocratie virtuelle souvent mal comprise, ont ici fonctionner en direct. Certes, la chaîne Al Jazeera a joué elle aussi un rôle déterminant (en tout cas en Tunisie et en Égypte, et comme elle continue de le faire en Libye). Mais on voit aussi les limites de son pouvoir car elle reste réservée pour ne pas dire timide quand il s’agit de l’Arabie Saoudite ou du Bahrein. En un sens, Al Jazeera ne représente qu’un moment transitoire car elle est toujours issue du modèle ancien, celui du patronage des riches et des puissants.

Al Jazeera est un agent provocateur, en tout cas pour l’Establishment. Inaccessible aux États-Unis, car longtemps soupçonnée de sympathie avec l’ennemi, elle s’est transformée, ces deux derniers mois, en symptôme d’un autre échec : celui, en premier lieu des politiques occidentales dans le monde arabe et, en second lieu, celui de la grande majorité des experts de la région. Mais au-delà de cette constatation, les mutations actuelles du monde arabe commencent à donner lieu à un regard auto-critique en Occident, et surtout aux États-Unis. Il est trop tôt pour juger des réalités politiques de cette introspection qui ne fait que commencer, mais on peut déjà soulever quelques éléments révélateurs.

Mme Clinton a exprimé cette position nettement la semaine dernière lors de son intervention devant le Sénat à Washington. Selon elle, il est temps de se réveiller et de prendre en compte la nécessité d’une véritable communication avec les populations arabes, au-delà des messages véhiculés par les films de Hollywood et les lieux communs de la publicité. Les règles ont changé car en partie les outils sont autres et surtout les utilisateurs sont, de par la nature même des plateformes, plus avisés et inclinés à faire confiance à leur réseau et non plus exclusivement aux autorités classiques. C’est ce conflit d’autorités et de légitimés au cœur de la culture numérique qui est aussi au centre la crise générée par les révoltes arabes. Voice of America et le service arabe de la BBC ne suffisent plus : ils doivent désormais fonctionner dans un champ plus complexe et plus difficile, et peuplé par une multitude de sources et de relais. Il ne suffit plus d'énoncer et de dire, il faut dialoguer et convaincre.

Selon Mme Clinton, la position américaine est victime d’une double distorsion. La première est issue directement des séries télévisées, des films et de la culture populaire américaine, et la seconde est imputée aux chaînes pan-arabes, surtout Al Jazeera. Pour elle, il s’agit d’une nouvelle guerre froide de l’information opposant les grands du monde : les États-Unis et la Chine. C’est cette guerre qui compte pour elle, au-delà même de la situation actuelle dans le monde arabe, car, il va de soi, que la politique est la bonne et c’est la bonne transmission et compréhension du message qui font défaut. Il me semble que ce recours au cliché de la guerre froide est à la fois facile et surtout révélateur d’un aveuglement. La globalisation et le numérique changent la donne d’une manière radicale, surtout dans le domaine de l’information. On n’est plus dans un monde binaire (souvent bêtement reproduit dans les débats d’experts et de politiques sur les chaînes télévisées). C’est le triomphe de l’hybride, de la diversité et du complexe. Revenir à un schéma qui a pu fonctionner dans le siècle précédent ne fait qu'accentuer le détachement entre les politiques et les populations. Il faut accepter que le numérique nous impose d’abandonner la communication à sens unique, sans débat ni contestation. La voix unique n’est que l’héritage de ce qui a toujours fait problème dans le monde arabe, comme dans les rapports de l’Occident avec ce monde.

Les propos de Mme Clinton sont d’ailleurs très importants car ils expriment pour la première fois, et d’une manière on ne peut plus claire, l’importance de la culture dans la politique. C’est une position relativement neuve aux États-Unis où d’habitude c’est l’économie et les choix stratégiques qui sont les plus déterminants. Maintenant, grâce à ces outils et ces plateformes qui ont, à leur manière et selon les lieux, façonné les révoltes arabes, la culture retrouve sa juste position et invite un examen critique des représentations de soi-même et de l’autre dans le nouveau cadre global. La guerre de l’information ne doit pas se transformer en guerre de propagande car en face de la machine diplomatique américaine il n’y a pas d’URSS ni d’État. Il n’y a que les voix populaires circulant sur le réseau.

La situation actuelle dans le monde arabe peut paraître chaotique et surtout donner l’impression d’un échec ou du moins d’un ralentissement des changements. Mais il ne faut pas qu’elle devienne l’excuse d’une nouvelle guerre froide. Laissons le temps, malgré les difficultés, aux révoltes.

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  • Le printemps arabe, entre guerre et révolte

    6 avril 2011 01:08, par Temoin

    Les manifestations au Bahreïn sont essentiellement le fait de la majorité chiite (70% de la population) qui proteste contre les discriminations dont elle est victime dans un pays gouverné par une monarchie sunnite, la famille Al-Khalifa. Bien sur le roi Bahreïni en profite pour dire que les manifestants sont manipulés par l’Iran et faire jouer ainsi le soutien de l’Arabie Saoudite. Les Etats-Unis, qui ont une base navale au Bahreïn, suivent avec attention la situation et Robert Gates, le secrétaire à la défense, a qualifié « d’insuffisantes » les réformes annoncées par le gouvernement Bahreïni, pressant le roi de faire des concessions pour apaiser la population de peur que la contestation soit instrumentalisée par l’Iran. C’est ainsi qu’après avoir envoyé une douzaine de chars au Bahreïn, l’Arabie Saoudite déploie 1000 hommes armés pour aider le petit royaume vassal à rétablir l’ordre, en clair cogner sur les Chiites, histoire de les faire taire une bonne fois pour toute. Officiellement, l’Arabie Saoudite intervient dans le cadre du Conseil de Coopération des Etats Arabes du Golf (GCC) qui prévoit une intervention militaire en cas d’attaque étrangère, des troupes en provenance des Etats des Emirats-Arabes Unis sont aussi attendues sur place. En réalité, l’Arabie Saoudite craint que le vent de contestation se répande dans les régions majoritairement chiites jouxtant le Bahreïn,très riches en pétrole. Elle était déjà intervenue en 1994 dans un contexte similaire. Si vous voulez en savoir plus sur les enjeux géopolitiques au Bahreïn, regardez l’excellente vidéo du Caspian Report en Anglais.

    Le gouvernement saoudien semble oublier la répression des mouvements d’opposition au Bahreïn est déjà d’une violence inouïe, la police tire à armes réelles sur les manifestants, utilise comme au Yemen des gazs paralysant qui détruisent les voies nerveuses, et pratique aussi la torture d’enfants. Comme l’operation leakspin l’avait déjà souligné, les enfants prisonniers sont passés à tabac, violés et n’ont le droit à aucune visite y compris de leurs parents. Al Jazeera a diffusé des images tout simplement édifiantes de la répression particulièrement violente des manifestations au Bahreïn. La police tire sur tout ce qui bouge, on voit même un policier achever un manifestant blessé avec un fusil.

    Dans la vidéo, Hussein Shobokshi, éditorialiste pour le journal asharq alawsat qui est un journal saoudien pan-arabe, en réponse à la journaliste qui lui demande si on a affaire à une situation de crise, déclare que les tensions inter-religieuses vont être accrues par cette intervention militaire, concluant « oui c’est une crise« .

    Il est à rappeler que les tensions inter-religieuses sont souvent évoquées par le monarque bahreïni ou l’Arabie Saoudite, les groupes d’oppositions chiite qui manifestent, scandent au contraire des slogans d’unions nationales comme « Sunnite, Chiite, nous sommes tous unis ». La famille Al-Khalifa au pouvoir au Bahreïn n’aura cessé d’instrumentaliser les tension religieuses, en faisant d’abord appel à des mercenaires sunnites, essentiellement du Pakistan, et maintenant en faisant intervenir l’armée saoudienne. Sur twitter, qui a été particulièrement actif hier y compris à des heures tardives (pas mal de tweet entre une et deux heures du matin heure, local, ce qui correspond à 23h-minuit heure française), la présence de « voyous armés » (armed thugs en Anglais) est très présente dans les tweets. Les groupes d’opposants pointent la présence d’individus étrangers :

    Confirmé : beaucoup de blessés à Saar à cause de tirs d’individus masqués, qui avaient un autre accent arabe (pas barheïni)

    Saar est une ville résidentielle huppée du Bahreïn. Les forces de l’ordre Bahreïnies, expulsent avec un grand empressement les manifestants quand ils sont dans les quartiers riches. Depuis avant-hier, des manifestants sont présents dans le quartier financier de Manama. Contacté hier soir par l’operation leakspin sur twitter, un opposant bahreïni du nom d’Anmarek nous a répondu (traduction littérale des tweets de l’Anglais vers le Français) :

    @opleakspin merci de votre soutien. Des dizaines de milliers de manifestants étaient dans les environs de lulu [NDLR : le quartier du centre-ville de Manama, la capitale proche du centre d’affaires et du quartier des ambassades]. Un bon nombre reste encore ici pour la nuit.

    @opleakspin les troupes saoudiennes sont entrées au Bahreïn… Mais ils n’ont encore rien fait … Les voyous du régime attaquent les gens dans différents quartiers du Bahreïn.

    @opleakspin les manifestants bloquent toute la rue de Lulu au centre d’affaires.

    Aujourd’hui, une manifestation a été organisée devant l’ambassade d’Arabie Saoudite à Manama pour réclamer le départ des troupes étrangères. On signale encore des attaques par des bandes armées dans différents quartiers de Manama ainsi que plusieurs villages. Des appels à l’aide visant la communauté internationale ont été formulés par les opposants qui décrivent une situation chaotique et un état très précaire des hôpitaux qui peinent à soigner les manifestants. Au moment où j’écris, le centre de soin de Sitra subit une attaque de l’armée qui depuis le début de la contestation essaie d’empêcher les manifestants blessés d’être hospitalisés. La situation étant particulièrement confuse, il est difficile de dresser un bilan du nombre de morts et de blessés. Les témoignages qui arrivent évoquent des tirs sur la foule. Un Bahreïni résume ainsi la situation :

    Bahreïn est devenu un zoo ! Pire, c’est une jungle ! Des citoyens pacifiques non armés sont attaqués par des forces armées brutales !

    manifestation devant l’ambassade saoudienne à Manama

    manifestation devant l’ambassade saoudienne à Manama le 15 mars, les manifestants scandent "Dégagez ! Dégagez ! envahisseurs !" ou encore "la révolution jusqu’à ce que gagnons notre liberté"

    Que faire quand un peuple ne ploie pas sous la répression ? Cogner encore plus dur, tel ce que font les gouvernements en Libye, au Yemen et à Bahreïn. Les gouvernements autoritaires n’ont pas compris que l’accroissement de la répression ne fera pas taire un peuple excédé, au contraire, le sentiment de haine s’accroit encore plus et les mouvements de contestation peuvent devenir encore plus violents. L’intervention militaire saoudienne n’a fait qu’éveiller un ressentiment encore plus vif vis à vis du gouvernement en place. L’Arabie Saoudite qui voulait contenir l’influence iranienne ne fait au contraire qu’accroitre les tensions religieuses. Une intervention militaire iranienne est peu probable en raison de la présence d’une base navale américaine au Bahreïn. Néanmoins, le climat géopolitique va inévitablement se détériorer, ce qui pourrait avoir des conséquences dramatiques notamment sur le plan humain et aussi économique, le prix du pétrole va encore monter pénalisant encore plus une économie mondiale en crise.
    photo op barhain 21 février

    manifestation de personnels soignants contre les meutres perpétrés par les forces de l’ordre au Bahreïn, il est écrit sur la banderole : "AUCUNE EXCUSE POUR TUER". photo du groupe facebook operation bahrain

    La communauté internationale doit condamner cette intervention militaire inique qui ne fait qu’empirer la situation. Vous pouvez signer une pétition contre les violences policières au Bahreïn ici. La situation est particulièrement critique, il ne faut pas oublier le Bahreïn et agir le plus vite possible afin de mettre fin aux massacres. Cessons de penser à l’Iran qui de toute façon n’interviendra pas. Tous les Hommes sont égaux en droits et doivent être traités dignement, qu’ils soient chrétiens, athées, musulmans chiites ou sunnites, juifs, animistes, noir, blanc, jaune, petit, grand, etc…

    http://www.thepetitionsite.com/take...

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