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Voyage au cœur du capitalisme français

Lecture d’"Antoine Bernheim, Le parrain du capitalisme français", de Pierre de Gasquet (Grasset, 2011)

10 mars 2011

Résumé : On connaît le dédain des Français pour leurs entrepreneurs, leurs financiers et leurs capitalistes ; on fera pourtant, par ces temps de crise, un voyage utile au cœur du monde des affaires français en se plongeant dans la biographie non-autorisée mais richement documentée consacrée à Antoine Bernheim, surnommé « le parrain du capitalisme français », et rédigée par Pierre de Gasquet, le correspondant du quotidien Les Échos à New York.






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Une fois n’est pas coutume ! On connaît le dédain des Français pour leurs entrepreneurs, leurs financiers et leurs capitalistes ; on fera pourtant, par ces temps de crise, un voyage utile au cœur du monde des affaires français en se plongeant dans la biographie non-autorisée mais richement documentée consacrée à Antoine Bernheim, surnommé « le parrain du capitalisme français », et rédigée par Pierre de Gasquet, le correspondant du quotidien Les Échos à New York.

Antoine Bernheim : bien sûr, ce nom est loin d’être connu du grand public. Et pourtant, « d’une certaine manière, c’est le dernier grand "parrain" d’un capitalisme de bâtisseurs, par opposition au capitalisme d’héritiers issu des "deux cents familles" actionnaires de la Banque de France dans l’entre-deux-guerres », précise d’entrée de jeu l’auteur de la biographie. Conseiller des puissants, « doyen de la finance française », faiseur de rois, « Talleyrand des affaires », octogénaire plus heureux dans l’ombre, en coulisse, que son rival Claude Bébéar, mentor des riches industriels Bernard Arnault et Vincent Bolloré, ainsi que d’un certain Nicolas Sarkozy à ses débuts ; l’ouvrage de Pierre de Gasquet est une plongée passionnante dans le cercle très restreint des capitalistes et autres hommes de pouvoir français, dans lequel Bernheim a joué de son influence au long de sa carrière avec beaucoup d'habileté, souvent, ou en engrangeant quelques échecs amers, parfois.

Tour à tour en poste en Italie, à Paris et à New York au cours de ces dernières années, Pierre de Gasquet a pu suivre l’évolution d’Antoine de Bernheim et reproduit au fil des pages ses entretiens avec celui qui eut pour mentor André Meyer, lui-même décrit par le magazine Fortune comme « le plus important banquier d'investissement du monde occidental » et qui fut l’un des dirigeants de la grande banque d’affaires Lazard.

Alors qu’il est encore à la tête de Generali, l’un des groupes financiers les plus riches d’Europe, quand tant de ses coreligionnaires sont déjà à la retraite depuis longtemps, Antoine Bernheim en est brutalement remercié en 2010 à cause de son âge, ce dont il ne décolère pas tout au long de l’ouvrage. Agnostique au caractère indépendant et au regard perçant, l’homme a pourtant eu une existence riche. Ses parents – son père était un grand militant sioniste – disparaissent à Auschwitz au cours de la Seconde guerre mondiale, ce qui l’affectera pour toujours, même si l’homme, entré en résistance, semble ne jamais vouloir rouvrir cette blessure secrète. Après la guerre, le voici à donner des cours de droit à des assureurs, dont il apprend ce faisant le métier ; plus tard, on le retrouve parmi les piliers de la banque Lazard, avant de le voir atterrir chez l’italien Generali. Son flair, tant pour réussir dans les affaires que pour débusquer les futurs talents, lui sert tout au long de sa vie. « C’est moi qui les ai faits », dit-il même de Bernard Arnault et de Vincent Bolloré.

Au fil des pages, l’on croise André Meyer et David David-Weil de Lazard, mais aussi Matthieu Pigasse et Xavier Niel (désormais propriétaires, avec Pierre Bergé, du journal Le Monde), l’on suit les trajectoires des richissimes Vincent Bolloré, Bernard Arnault, François Pinault, Arnaud Lagardère et Martin Bouygues, l’on rencontre l’intellectuel Alain Minc, ou encore John Elkann, le président de Fiat, l’on observe les amitiés, les rivalités et les trahisons qui scellent des destins ou créent des empires, et l’on découvre également ces sanctuaires d’influence français, comme le club Le Siècle, « le dernier salon mondain qui compte » dans l’Hexagone, ainsi que les relations entretenues par ces puissants avec le pouvoir politique français, incarné dans l’ouvrage par Nicolas Sarkozy. L’on apprend également beaucoup de leur appréciation sur les errements de Wall Street et cette crise qui a fait flancher le monde mais semble n’avoir guère abîmé leurs royaumes.

Tout l’intérêt de l’ouvrage est bien là : avoir une vue détachée sur le monde de ces banquiers et industriels qui semblent être les piliers inamovibles du capitalisme français – à l’inverse des États-Unis, où les fortunes se font et se défont (plus rarement) rapidement au fil des années. Et à la différence de tant de précis écrits à la va-vite ces temps-ci, la biographie de Pierre de Gasquet puise également dans les références livresques, culturelles et économiques du journaliste, au grand bonheur du lecteur non-initié qui se laissera guider dans ce voyage de 276 pages au cœur du capitalisme français.

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2 Messages de forum

  • Voyage au cœur du capitalisme français

    12 mars 2011 02:38, par Wormser*Gérard

    L’ouvrage de Pierre de Gasquet sur Antoine Bernheim lève le voile sur la dimension agonistique du monde de la banque d’affaires au vingtième siècle. L’exceptionnelle longévité professionnelle de celui qui accompagna quelques unes des plus saisissantes sagas du capitalisme personnel du dernier demi-siècle, chez Lazard puis en Italie, donne à l’ouvrage une portée quasi-ethnographique. Pour qui a l’imagination théâtrale, le décor et l’ambiance des grands coups financiers des dernières décennies est planté. Je me souviens encore de la manière dont l’OPA ratée de BSN sur Saint-Gobain était commentée sur l’autoradio de mes parents qui m’emmenaient à la campagne tandis que j’avais à peine dix ans ! Ce défi sidérait. La mort en 2009 de Bruce Wasserstein met-elle un terme à cette époque ? Ce financier américain avait pris quelques années auparavant les rênes de la banque Lazard des mains de Michel David-Weill, dont le dessein de réunifier les branches de la maison Lazard eut pour contrepartie, selon Antoine Bernheim et Pierre de Gasquet, une obsession de régner qui empêcha peut-être ses plus brillants financiers, Antoine Bernheim et Felix Rohatyn, de faire de Lazard LA banque d’affaire de référence sur un autre modèle que celui de Goldman Sachs. A Paris, Matthieu Pigasse a d’ores et déjà créé un modèle conforme à notre époque : proche de Dominique Strauss-Kahn et spécialisé dans le conseil aux gouvernements, il s’est associé à Xavier Niel et Pierre Bergé pour prendre le contrôle du Monde après celui des Inrockuptibles, tout en soutenant la presse numérique (voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Matthi...).

    Le livre dessine le profil de quelques grandes figures, affairés en une incessante lutte d’egos pour qui le goût de la vie se confond avec celui du pouvoir qu’on exerce sur les autres. Celui-ci doit toujours s’actualiser. S’il n’agit plus, il disparait. L’entretien d’un vaste réseau de fidélités et de relations au plus haut niveau en est le truchement. De fragiles règles de loyauté s’écrivent à mesure qu’il faut éviter d’excessifs conflits d’intérêt et les risques de trahison : elles n’ont pas d’autre but que l’action, au sein du milieu étroit des barons du capitalisme. La rationalité des affaires se mesure en capacité à mobiliser des capitaux et de l’entregent pour contrôler des pans entiers de l’économie. La signature de Bernheim chez Lazard fut son génie pour monter des structures financières permettant à celui qui contrôle la holding de tête de consolider de nombreuses structures qui emploient le minimum légal de fonds pour constituer un vaste empire appuyé sur des participations boursières minoritaires dormantes, une stratégie optimale d’emploi des dividendes et le noyautage des conseils d’administration. Ces emboitements capitalistiques mobilisent toute la virtuosité des as de la finance. Ils cartographient les états provisoires d’incessants défis entre des barons de la finance qui connaissent très précisément leurs rivaux, les ressources qu’ils peuvent mobiliser s’ils sont attaqués, les coups "licites" et les transgressions imparables. Le banquier conseille ses protégés sur la disposition du jeu et l’emploi des vassaux et alliés que l’on place aux conseil d’administration. Plutôt que d’entrer dans la chronique des coups successifs – sur lesquels les intéressés ne se livrent sans doute qu’assez peu, l’ouvrage est rythmé par l’évocation d’incessantes rencontres en terrain neutre : remises de décoration ou diners du "Siècle" où se toisent les importants de l’heure, toujours à l’affut de l’information décisive avancer l’un ou l’autre des montages qu’ils ont en vue. Cette existence carnassière et de défis récurrents n’empêche pas quelques fidélités permanentes, ainsi celle d’Antoine Bernheim pour les familles Bolloré et Agnelli surtout, et durant longtemps pour Bernard Arnault ou François Pinault.

    Nous sommes loin des romans sur la "gouvernance du capitalisme", loin de la poésie de l’épargne, très loin également de toute conviction d’ordre moral ou scientifique sur le devenir du monde. Ici, la marchandisation générale définit jusqu’aux investissements "culturels" de ces financiers. La conversion d’une partie de leur capital en oeuvres d’art et en mécénat est vivement encouragée : en échappant à l’impôt, ces trésors forment une récompense esthétique muette pour leurs peines violentes, assignent à leur possesseur une image d’exception, et donnent aux rares intimes le privilège de les apercevoir : il s’agit bien d’une société à part et ces financiers d’élite n’ont cure du devenir des nations : de fait, aucun changement électoral récent n’a entravé leur action, pas plus l’élection d’Obama aux Etats-Unis que celle de Mitterrand en France. La figure de Nicolas Sarkozy n’est présente qu’au détour de sa capacité à entrer dans les réseaux financiers, et non en raison d’un quelconque projet politique, social ou européen. La dimension ethnographique de l’ouvrage s’atteste à l’omniprésence des relations familiales et de fréquentations mondaines : qu’un Bolloré épouse une Bouygues (p. 201), et c’est un univers de rivalités qui se recompose, autant que lorsque Nicolas Sarkozy écoute Alain Minc plutôt qu’Antoine Bernheim lui-même – lequel en éprouve une vive amertume selon Pierre de Gasquet. On regrettera cependant que l’enquête, principalement parisienne, n’éclaire pas avec le même détail les relations d’affaires italiennes entretenues par Antoine Bernheim, dont l’action à la tête des assurances Generali n’est guère illustrée. De rudes batailles ont du être livrées à Milan ou à Rome, et la mention de l’appui de Berlusconi ou de relations au Vatican ne suffisent pas à satisfaire la curiosité du lecteur. Les trahisons et les retours en grâce du capitalisme italien, différent de celui des bords de Seine, nous montreraient sans doute d’autres facettes de la finance européenne.

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    • Voyage au cœur du capitalisme français 14 mars 2011 01:46, par André Renouard

      Ne manquez pas cette semaine la sortie de l’ouvrage explosif d’Emmanuel Ratier entièrement consacré au club Le Siècle et intitulé "Au cœur du Pouvoir".
      Il s’agit de l’unique enquête sur le premier club d’influence de l’oligarchie française. 700 pages comprenant l’histoire de ce club, son système de fonctionnement, de cooptation, l’histoire de son fondateur, et surtout un dictionnaire biographique détaillé de plus de 2000 membres. Je viens de finir cet ouvrage et

      Ouvrage disponible sur le site www.lesiecle.info

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