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LECTURES

La fabrique du roman

Lecture de "Un roman estonien" de Katrina Kalda (Gallimard, 2011)

25 octobre 2011




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A écouter : Entretien avec Katrina Kalda, par Christophe Premat



Katrina Kalda était présente à Stockholm lors de la dixième édition de la journée européenne des langues. Son roman Un roman estonien, écrit en français et traduit en estonien, nous plonge dans un univers où un narrateur donne naissance à un personnage qui peu à peu va s'émanciper. L'histoire de ce malentendu fictionnel permet de faire percevoir au lecteur les bouleversements connus par un petit pays, l'Estonie, qui soudainement se trouve plongé dans un tout autre univers culturel. Les fétiches d'alors (bureaucratie soviétique) se trouvent remplacés par de nouveaux (argent, consommation, mondialisation).

« L'article et la réaction d'August exprimaient une commune indignation d'ailleurs propre à leur époque, motivée par la foi nouvelle en l'argent, dont l'existence n'était plus que symbolique au début des années 1990 puisqu'il n'y avait alors plus rien à acheter ; l'argent, qui avait changé de nom, retrouvant sa valeur perdue grâce à cette transsubstantiation, et promettant de venir tout régénérer, en rendant la vie meilleure et le temps plus cher, les villes et les maisons les moins monotones, en produisant pour chacun son modèle de rideaux, sa voiture, son téléphone, sa télévision, récompensant les bons, punissant les méchants »1.

La double narration (August, Helmut) est terriblement efficace en ce qu'elle fait sentir au lecteur l'alchimie des évolutions inévitables de l'Estonie dans les années 1990. La « transsubstantiation » ne désigne pas seulement le changement idéologique, mais caractérise la nouvelle valeur que revêtent les choses. La succession des possessifs dans la phrase (« son modèle de rideaux », « sa voiture »…) illustre à merveille l'appropriation privée des marchandises.

Le récit des amours d'August et de Charlotte doublé par celui d'Helmut et de Carlotta révèle ce nouveau climat, le roman tout entier est habité par cette tentation de la nouveauté. Les incipit des chapitres sont de ce point de vue évocateurs puisque le chapitre 16 s'ouvre sur :

« Charlotte et August consommèrent donc l'adultère. À partir de là, l'essentiel est dit, du moins pour ce stade de leur histoire. »2

Et le chapitre 17 sur :

« Après les jours d'amour et les nuits adultères, après la passion et les rebondissements, il nous faut évoquer le dénouement inévitable, quand bien même celui-ci ne serait pas du goût d'August, ni de Charlotte, qui aimait les fins heureuses »3.

L'auteur joue avec les attentes convenues du lecteur et déréalise la fiction car ce conte imaginaire est à l'image d'un petit pays qui lutte pour sa culture et son identité. Au fond, l'Estonie a presque la stature d'un personnage à qui on change les habits et c'est peut-être cela qui ressort de cette double narration fictionnelle.

« Laissons donc l'apprenti couvreur s'éloigner, les yeux pleins de châteaux et de tours imaginaires, pas encore bâties, bâties depuis toujours, et refermons le rideau »4.

 

Notes

1 Katrina Kalda, Un roman estonien, Paris, éditions Gallimard, 2011, p. 88.

2 Ibid., p. 152.

3 Ibid., p. 158.

4 Ibid., p. 196.

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