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ESSAIS

Après les élections à Taiwan : choses pensées et vécues des deux côtés du détroit

10 avril 2012




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Le contexte

Les élections présidentielles et législatives de la République de Chine à Taiwan ont inauguré le 14 janvier 2012 une année riche en élections importantes (France, Russie, Etats-Unis) et en changements politiques majeurs (renouvellement des dirigeants du Parti Communiste Chinois). En lice, à Taiwan, trois principaux candidats : Ma Ying-jeou (KMT, Parti nationaliste 國民黨), Tsai Ing-wen (DPP, Parti Démocratique Progressiste 民主進步黨), Soong Chu-yu (FPP, Parti du peuple en premier 親民黨). Ma Ying-jeou et Soong Chu-yu d’un côté et Tsai Ing-wen de l’autre sont situés sur les deux bords opposés d’un échiquier politique caractérisé le plus souvent par la question géopolitique du rapport à la Chine : entre rapprochement accéléré, distance conservée ou éloignement consenti.

Le résultat

Le président sortant Ma Ying-jeou a remporté les élections avec 51.6 % des votes (6,891,139 voix) devant Tsai Ing-wen qui a totalisé 45.63% des votes (6,093,578 voix). Par rapport aux élections précédentes de 2008, le KMT a perdu 767,000 voix et le DPP en a gagné 648,000. Les résultats sont conformes à la distribution statistique des forces politiques dans le pays, fondée sur une différenciation géographique et « ethnique » avec au Sud (et à l’Ouest) les taïwanais dits de souche (benshengren), parlant Minan (ou bien Hakka), votant pour le DDP et au Nord (et à l’Est) les taïwanais arrivés avec Tchang Kaï-chek (waishengren) après la défaite des nationalistes contre les communistes, et parlant Mandarin, votant pour le KMT.

Le récit

1) Ordre du discours et discours de l’ordre

Vivant depuis quelques années entre l’île et le continent, vécu de l’intérieur, malgré les signes d’activités réelles des militants du DPP dont me faisaient part certaines personnes autour du moi, le résultat des élections ne m’a guère surpris pour des raisons qui tiennent largement à ce que Foucault nommait « l’ordre du discours » et Bourdieu « domination symbolique ».

Au terme d’une conférence, un collègue de l’Université Nationale de Taiwan avait cette remarque très intéressante : « il faut que l’on se demande si nous Taïwanais nous voulons toujours suivre le modèle occidental de la Démocratie et se sentir obligé de parler anglais ». Autrement dit, d'un point de vue culturaliste et conservateur, la Démocratie à Taiwan serait non pas une réussite dans l'accomplissement du modèle libéral mais ce qui empêche le rapprochement avec la Chine, elle est une excroissance occidentale qui empêche la valorisation de soi comme chinois.

Bien entendu, il faut se garder de toute généralisation hâtive. Mais il faut aussi se souvenir que le monde académique n’est pas en dehors du monde réel ; il est soumis aux stratégies communes de recherche du pouvoir : les positions plus hautes dans les enceintes les plus prestigieuses correspondent à des décisions qui sont aussi de nature politique. Comme le disait Bourdieu : « la distribution des œuvres selon leur degré de conformité aux normes académiques répond très visiblement à la distribution des auteurs selon la possession de pouvoirs proprement universitaires. » Dans ce contexte, et plus encore dans un contexte sinisant où les rapports consanguins entre pensée et pouvoir pèsent comme l’impensé le plus lourd de la tradition confucéenne, la pensée d’un universitaire de haut rang pourrait manifester plus que l’opinion d’un individu ; elle pourrait traduire la voix de ce que l’institution veut dire. Comme disait Foucault, la vérité est une qualité qui dépend de la situation sociale de celui qui parle : l’énoncé selon lequel « la crise économique en Europe traduit le déclin de l’homme blanc et atteste de la revanche de l’homme chinois après les 100 ans d’humiliation subies (百年國恥) » – selon une rhétorique toujours présente au niveau officiel1 – n’a pas la même valeur s’il émane d’un chauffeur de taxi à Pékin et d’un Full Professor à Taiwan. Mais qu’on le retrouve d’un côté comme de l’autre du détroit malgré la différence géographique et sociale dit beaucoup sur l’état des lieux politiques.

2) Soldes géantes : des 100 ans de la République de Chine à l’An 01 de la 23e province chinoise ?

Le hasard avait voulu que je participasse à une conférence à l’Université de Tsinghua à Pékin le jour des élections. Dans le sas de l’avion que je prends à Taipei le 13 janvier pour une conférence à Pékin le 14 et le 15, jours des élections à Taiwan, le journal taïwanais qui s’offre à moi déclare :

台灣未來 不能賣 ! Le futur de Taiwan n’est pas à vendre !

C’est là une réponse, venant d’un journal plutôt favorable au DPP, à la déclaration d’un grand nombre d’entrepreneurs taïwanais défendant massivement la candidature de Ma Ying-jeou ou plutôt non directement sa candidature mais son motif de campagne phare, à savoir « le respect du consensus de 1992 », que Tsai Ing-wen avait laissé entendre vouloir réviser.

Le « consensus » de 1992 affirme que la République de Chine (Taiwan) et la République Populaire de Chine (Chine continentale) font partie d’une seule et même Chine même s’il est sujet à des interprétations très différentes puisque Taiwan comme la Chine continentale revendiquent être cette seule Chine : c’est un consensus « à la chinoise », au sens de François Julien, c’est-à-dire qui ne vaut que tant qu’on n’en explicite pas les termes. Ajoutons que c’est précisément une revendication du KMT qu’on ne l’explique pas !

九二共識越少解釋越好 : le Consensus de 92 moins on l’explique, mieux c’est.

2

Première dans l’histoire de Taiwan, ce soutien massif du capital pour le KMT n’est un secret pour personne. A Taiwan, une blague courait avant les élections : si Ma gagne, la bourse (100 points de base) descend de 20 points, si Cai gagne la bourse descend à 20 points.

Taiwan semble ainsi vérifier le slogan selon lequel, dans le monde contemporain, l’économique prime sur le politique. De fait, la sociologie économique des élections montre que celles-ci dépendent moins de la somme des décisions individuelles des gens que de la capacité des prétendants à influer sur l’opinion publique grâce à l’utilisation des fonds privés pour financer leur campagne. Or tant que le grand patronat taïwanais, qui finance les candidats, trouvera le plus à gagner dans l’investissement massif du capital en Chine, rendu rentable par la pression salariale sévère imposée aux ouvriers du continent, la position du KMT restera assez difficile à ébranler.

Il est vrai que cela aussi pourrait être amené à changer : en effet, l’inflation jointe à des revendications salariales de plus en plus fréquentes aboutissant à une hausse du salaire de base va rendre la Chine à terme moins compétitive et donc entraîner une diversification des investissements des entreprises taiwanaises. Quand le grand patronat taiwanais, votant avec sa poche, investira plus en Thaïlande, en Philippines et en Indonésie qu’en Chine, la plateforme pro-chinoise du KMT pourrait être aussi conduite à changer…

En tout cas, la perception du poids important de la réalité économique dans le choix des électeurs (la victoire du KMT aux élections) est évidente aussi de l’autre côté du détroit.

Au moment où les élections se déroulaient, j’écoutais un chercheur de l’Université de Pékin donner une conférence sur la pensée libérale en Chine en distinguant trois grands courants – en plus du courant officiel de l’idéologie marxiste socialiste : le libéralisme économique qui affirme que la libéralisation est le moyen pour achever le but qui est l’accroissement indéfini du PNB chinois ; la Nouvelle Gauche qui critique les excès du capitalisme et demande une protection sociale de l’État en pointant le rôle des compagnies étrangères dans l’exploitation locale ; le conservatisme culturel qui affirme que les problèmes de la Chine viennent de la perte d’influence de la culture millénaire de la Chine et du pouvoir corrosif des influences occidentales sur les modes de vie des chinois. Après sa conférence, assis à ma droite, il sortit son Ipad2 où il commença à suivre en direct… les élections à Taiwan ! A la fin de notre conférence, il annonça avec un certain soulagement le résultat. Un professeur de droit de l’Université de Tsinghua conclut : les gens ont choisi la sécurité économique à l’aventure politique. 台湾未来可以买 ! Oui le futur de Taiwan était bien à vendre.

La mue nécessaire du DPP : de la question géopolitique à la question sociale

En trente ans, Taiwan est passé du statut de pays en développement à celui d’économie développée en donnant naissance à des groupes industriels d’envergure mondiale dans le domaine des hautes technologies (ASUS, ACER, HTC, etc.). Or la particularité d’un tel développement économique est qu’il s’est produit dans le contexte de la mainmise autoritaire du KMT sur le pays, symbolisée par la loi martiale qui a sévit pendant environ quarante-années (de 1948 à 1987). Dans ce contexte de conservatisme institutionnel qui pèse et s’impose aux différents niveaux administratif, judiciaire et éducatif, l’énergie créatrice du pays s’est naturellement dirigée, hors du cadre institutionnel, dans l’innovation entrepreneuriale et technologique. La créativité taiwanaise est donc largement dépolitisée : non-institutionnelle, pragmatique et technologique.

Si l’institution paraît de l’extérieur plutôt conservatrice, l’explication commune est de dire que cela vient du fait que les sociétés asiatiques sont « confucéennes ». En réalité, l’explication culturaliste a bon dos : de même que ce n’est pas Aristote qui était chrétien mais les lettrés scholastiques qui l’ont christianisé pour satisfaire aux exigences de leur nouvel employeur (l’Église), de même ce n’est pas la pensée de Confucius qui est conservatrice, c’est l’intelligentsia académique qui l’est et qui, pour justifier théoriquement son entrisme institutionnel, a réinterprété la tradition confucéenne dans le sens d’un conservatisme paternaliste qui musèle l’originalité individuelle. Plus encore, la tendance aujourd’hui est à réinterpréter ce conservatisme dans un sens nationaliste, voire « ethniciste » : tout iconoclasme (politique, intellectuel ou bien existentiel) est par « nature » non-asiatique. Dans ce contexte, tout changement politique d’envergure (en faveur du DPP) repose sur la capacité de l’élite innovante à se politiser et sur la faculté plastique de l’institution à se défaire du discours culturaliste conservateur sur « l’homme chinois » et le « confucianisme » des élites académiques influentes.

L’autre défi pour le DPP, c’est d’arriver à sortir par le haut de l’échiquier politique traditionnel du pays, fondé sur un clivage géographique et ethnique avec le Sud et l’Est supportant le DPP et le Nord et l’Ouest (plus riches, plus urbains) supportant le KMT. Il faudra à la fois empêcher que le vieillissement des populations du Sud ne les entraînent dans l’orbite conservatrice du KMT et de l’autre favoriser l’établissement au Nord d’une population urbaine plus jeune attachée à sa culture et ses libertés, en dénonçant tout contrôle du renouvellement du personnel institutionnel qui viserait à freiner un redéploiement géographique garant d’une meilleure mixité sociale.

Enfin il faudrait s’attendre aussi à ce que la normalisation des relations entraîne une certaine lassitude du public vis-à-vis de la question géopolitique qui, en retour, pourrait ranimer et porte au premier plan le débat public sur les problèmes sociaux de l’île : vieillissement de la population, non-renouvellement des générations, renchérissement des prix, chômage des jeunes diplômés, etc. C’est le grand absent des débats politiques et surtout des analyses de la plupart des commentateurs occidentaux qui privilégient la question géopolitique au détriment de la question sociale. Or le paradoxe de la politique taiwanaise est que le KMT qui aurait le plus intérêt à faire oublier la question géopolitique pour faire passer la pilule du rapprochement avec la Chine est aussi le moins à même de répondre aux exigences sociales tandis que le DPP qui serait le plus à même d’y répondre préfère utiliser l’élément encore fortement fédérateur du refus partagé d’une assimilation totale à la Chine. Pour l’emporter le DPP devrait accepter de devenir un parti de gauche et plus simplement un parti indépendantiste : c’est en montrant au peuple que le développement économique sous domination chinoise ne leur sera pas profitable et en favorisant l’indépendance de la pensée dans l’éducation et l’esprit critique vis-à-vis de sa propre tradition que le DPP sera à même de réaliser sa mue politique.

Conclusion : le risque du non-choix

Si les années de présidence du DPP sous la direction de Chen Shui-bian (陳水扁) entre 2000 et 2008 (deux mandats) avaient parachevé le processus d’indigénisation de la République de Chine (construction d’une identité nationale « sans » nation), les années passées et à venir de présidence du KMT sous la direction de Ma Ying-jeou (2008-2012, 2012-2016) introduisent un processus de re-sinisation de Taiwan (déconstruction de l’identité nationale taiwanaise remplacée par la construction d’une identité culturelle chinoise « sans » la Chine).

Ce résultat en faveur du parti prônant le rapprochement économique accéléré avec la Chine et la « pacification » de leurs relations « politiques » ne doit pas donner l’illusion que la majorité des Taiwanais soutiendrait l’unification. En réalité, seule une petite minorité à Taiwan prône la réunification comme telle avec la Chine. Certes, le sentiment d’appartenance ethnique et culturel au « monde chinois », joint au désir de participer à l’essor économique de la Grande Chine, est assez répandu. Mais un tel sentiment semble parfois être inversement proportionnel à la connaissance directe de la Chine. A l’inverse, il est très fréquent d’entendre des étudiants taiwanais raconter combien leur contact avec des étudiants chinois, dans un pays tiers, à l’étranger, leur a fait prendre conscience qu’ils appartenaient déjà à deux mondes différents.

Sans doute l’idéal pour beaucoup de taiwanais serait de conserver la référence à une culture chinoise commune sans que cela n’entraîne de vassalisation politique et d’accéder à la souveraineté sans que cela ne provoque de guerre avec la Chine. C’est là l’enjeu majeur de la question taiwanaise où ce qui se joue dépasse le cas local, voire « marginal » de Taiwan face à la puissance continentale chinoise : penser la culture hors du cadre national et penser l’autodétermination sans conflit. A ces questions complexes, le « choix » par défaut du statut quo se contente d’apporter la non-réponse de la pesanteur de l’habitude et de l’allergie à la prise de risque.

Ce serait là pour finir peut-être le principal enseignement de ces élections : les électeurs ont préféré ne pas choisir et, plus qu’une adhésion de principe, c’est ce non-choix, motivé par la peur des conséquences du choix, qui est avant tout à l’origine de la victoire de Ma Ying-jeou.

 

Notes

1 Voir sur le site officiel de l’Ambassade chinoise, l’article de de l’Ambassadeur de la Chine en République Démocratique du Congo, WANG Yingwu, intitulé La Chine suit fermement la voie de développement pacifique : « En suivant la voie de développement pacifique, la Chine défend la paix mondiale pour réaliser son développement et apporter en même temps une contribution plus importante à la paix mondiale par son développement. Cette voie mène vers un développement scientifique, indépendant, ouvert, pacifique, coopératif et commun. Cette voie évoque 5000 ans de civilisation chinoise et 100 ans d'humiliation dans son histoire moderne. » 

2 Je remercie Stéphane Corcuff d’avoir attiré mon attention sur cette édition du Want Daily.

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