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CHRONIQUES

Que cache le succès mondial de la pop suédoise ?

20 juillet 2012




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Peter Von Poehl, Frida Hyvönen, I’m From Barcelona, Nina Kinert, The Hives… A parcourir les rayons de disques pop indépendante ou la presse spécialisée, on est frappé par l’omniprésence d’artistes suédois qui, en plus d’infiltrer nos playlists, obtiennent la plupart du temps un succès critique et public considérable (pour ne citer que lui, The Tallest Man On Earth est ainsi comparé au jeune Bob Dylan dans Magic, revue pop moderne). Autre indice de cet essor, le festival ÅÄÖ – créé en 2009 par l’Institut suédois à Paris, et qui rassemble des musiciens suédois dans plusieurs salles réputées (la Maroquinerie, le Point Ephémère entre autres) – attire chaque année un public considérable. Plus récemment, le photographe Julien Bourgeois a publié un très beau livre1 aux éditions Microcultures, dans lequel il rassemble des portraits de musiciens suédois pris dans leur pays natal, dans des lieux importants pour eux. A la fois investigateur et témoin de cet engouement pour la pop nordique, il trace ainsi des pistes pour saisir les éléments d’une esthétique suédoise, qui se trouverait autant dans les paysages que dans la musique.

Ces différents événements témoignent d’une chose : si la pop s’est historiquement constituée et exportée autour de pays anglo-saxons, il faut désormais compter avec un nouvel acteur de taille, la Suède, troisième pays exportateur de musique au monde2, qui s’impose tant par la quantité d’artistes exportés que par leur qualité. Le phénomène n’est pas si récent : depuis les années 90 (de Ace of Base à Dr Alban), les plus grands « faiseurs de tubes » habitent à Stockholm et programment, depuis leur studio, d’importants succès mondiaux (des titres de Britney Spears, Jennifer Lopez ou encore Katy Perry sont composés par une bande de producteurs suédois spécialisés dans la fabrique de hits3). Mais à présent, ce ne sont plus seulement ces tubes formatés qui s’exportent : ce sont aussi et surtout des chanteurs compositeurs qui obtiennent du succès avec leurs créations propres.

Comment comprendre que les Suédois s’expriment de façon aussi fructueuse par la musique ? Et par quel miracle les morceaux qui en résultent, à la fois accessibles et exigeants, rencontrent-ils un tel succès ? La maîtrise parfaite de la langue anglaise, ainsi que la tendance, pour un petit pays, à absorber les modèles de la pop anglo-saxonne peuvent expliquer que ce pays soit devenu une telle usine à tubes. Mais que dire alors de la pop indépendante suédoise, bien plus personnelle, qui ne vise pas le même public ?

La première hypothèse qui vient à l’esprit convoque la géographie, à la manière de Montesquieu dans sa théorie des climats. Quoi de plus propice à l’introspection que le froid hivernal et la nuit qui n’en finit pas ? Les complaintes d’Anna Ternheim ou de Rebekka Karijord sondent d’ailleurs l’âme humaine pour en explorer les recoins les plus insoutenables. Quant à l’été et son soleil de minuit, il est connu pour stimuler la créativité, que ce soit dans la musique ou dans le cinéma – un festival portant ce nom de « Midnight Sun » s’est d’ailleurs créé en Laponie pour célébrer cette source d’inspiration.

Mais il semble difficile de s’en tenir à cette interprétation. En plus d’être relativement simpliste, une telle théorie ne rend pas compte de la spécificité de la Suède (le climat est, grossièrement, le même en Suède, en Norvège et en Finlande), pas plus qu’elle n’explique le succès international d’une telle musique. Pour mieux comprendre ce phénomène, il convient peut-être d’aller chercher du côté des politiques culturelles propres à la Suède.

Les chiffres sont sans ambiguïté : 31% du budget de la culture est alloué à l’éducation artistique, musicale en particulier. Une telle allocation est stratégique pour un petit pays dont les exportations sont précieuses, et la ministre Lena Adelsohn Liljeroth a d’ailleurs qualifié le soutien de la musique indépendante d’ « essentiel pour le développement artistique, l’accès à la diversité culturelle et la promotion de la musique suédoise à l’étranger ». La Suède est ainsi le seul pays d’Europe à avoir vu la part de son budget alloué à la culture augmenter de 12% en six ans en 2012 (elle se chiffre aujourd’hui à 6,7 milliards SEK, c'est-à-dire environ 750 millions €).

Ces choix du gouvernement irriguent le secteur de l’éducation – existence de nombreuses écoles de musique, facilité d’accès aux instruments quel que soit le positionnement géographique, heures consacrées à un enseignement musical de qualité – et valorisent la création musicale dès le plus jeune âge. Savoir jouer de la musique est aussi important qu’être bon en mathématiques, dans une culture qui n’assimile pas la réussite scolaire à la connaissance intellectuelle. Grâce à cette maîtrise technique, de nombreux adolescents forment leur groupe dès le lycée, posant ainsi les jalons d’une scène nationale où les musiciens se fréquentent entre eux, se rendent des services, s’invitent sur les albums des uns et des autres.

Le soutien à la création ne se cantonne pas à l’encouragement de la jeunesse. L’accès à un studio d’enregistrement à Stockholm est particulièrement aisé – la capitale suédoise est celle qui compte le plus de studios d’enregistrement par personne au monde. L’accompagnement et le soutien des artistes est également une priorité (16% du budget) : le soutien financier et le conseil pour le développement des carrières, l’enregistrement d’albums, la mobilité nationale et internationale sont assurés par les institutions publiques, des structures privées et des professionnels, dans un climat d’entraide et de soutien mutuels.

Les musiciens ne sont donc pas désarmés lorsqu’il s’agit de faire passer leurs compositions sur disque. Pour ce qui est de la promotion, la technique marketing qui consiste à labelliser le produit « musique suédoise » a déjà fait le succès des autres fleurons de l’export suédois (Ikea, Volvo). Estampillée bleu et jaune comme le drapeau du royaume par les professionnels de la musique et les institutions en charge de sa promotion internationale, la musique suédoise est ainsi associée aux valeurs morales et esthétiques de la Suède : honnêteté, simplicité, sincérité, solidarité, innovation, qualité et durée.

L’inspiration, le talent sont certainement décisifs dans la production d’œuvres musicales. Mais ce que nous indique le cas de la Suède, c'est que, sans politiques culturelles adaptées, sans valorisation de la création artistique dans les esprits comme dans l’éducation, les œuvres risquent de ne pas voir le jour, ou de ne pas obtenir l’ampleur qu’elles méritent.

 

Sources :

Time for culture - the culture budget in the Budget Bill for 2012

Policy Department. Structural and Cohesion Policies

Liens :

Julien Bourgeois, Swedish Landscapes

Festival ÅÄÖ

A écouter :

Playlist de pop suédoise

 

Notes

1 Julien Bourgeois, Swedish Landscapes, a Photographic Book About Indie Pop Music in Sweden, 2012, éd. Microcultures

2 Robert Burnett, The Global Jukebox : the International Music Industry, 1996.

3 Max Martin, Anders Bagge, Anthor Birgisson sont les plus connus d’entre eux.

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1 Message

  • Le premier argument évoqué, la "nordicité" est assez vite écarté de votre discours, mais ne constate-t-on pas aussi une offre riche dans d’autres pays nordiques, comme l’Écosse ou le Canada ? (mais peut être consacrent-ils aussi beaucoup de ressources à la musique...)

    Alexandre (@alung)

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