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CHRONIQUES

Europrose. Horizons pour l’Europe

27 juin 2014




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En septembre 2012, les revues participant au congrès Eurozine à Hambourg étaient généreusement accueillies dans le nouveau quartier Hafen-City, symbolique de la mondialisation vue d’Allemagne. Les immeubles de L’Oréal et de Procter&Gamble voisinent avec le terminal des croisiéristes, côtoient le Musée maritime et la rédaction du grand hebdomadaire der Spiegel, qui tire à plus d’un million d’exemplaires (et dont le concurrent, die Zeit, également hambourgeois, plus intellectuel, est diffusé à 500 000 exemplaires). En voie d’achèvement après moult péripéties, la Philharmonie de l’Elbe est appelée à devenir un nouveau symbole de ce port que son dernier historien Wolfgang Michalski présente sous le signe d’un ville qui a su capitaliser sur le changement (voir en ligne). A proximité des portraits des armateurs des temps anciens qui ennoblissent l’hôtel de ville, non loin de la statue de Heinrich Heine, des restaurants portugais lovés au creux des canaux de l’Elbe servent du bacalau authentique. Situé entre la gare centrale et le bassin qui forme le cœur historique de la ville, le Musée fait voisiner les lumières de Caspar David Friedrich avec des œuvres contemporaines, à ce moment, sous l’intitulé « Lost Places » une grande exposition photographique représentant un ensemble de lieux dégradés, une ancienne piscine datant de la DDR et de l’idylle socialiste, ou symboliques du stress contemporain, ainsi de grands ensembles chinois. Les congressistes pensaient se retrouver à Barcelone l’année suivante. Nous préparions dans cette perspective un espace d’échanges euro-espagnol, certains de pouvoir travailler avec certains journalistes d’InfoLibre licenciés d’El Pais à Madrid, des éditeurs de la revue Turia de Saragosse et de rencontrer des collègues engagés à comprendre les voies de transformation de leur pays qui avait trop bien vécu d’une bulle immobilière et touristique, du culte de la voiture et des aides structurelles européennes. Tout cela s’est effondré, et aussi le congrès à Barcelone : l’abdication du roi d’Espagne après que les élections européennes ont manifesté le peu de crédibilité des partis politiques et la fragilité des institutions ouvre une phase critique pour un pays en peine d’affronter ses fantômes (voir ce texte de Claudio Tognonato sur Baltasar Garzon et les disparus du franquisme – et Carlos Benguigui sur le problème politique posé par l’abdication de Jan Carlos).

Les subsides manquèrent donc. Le congrès de 2013 se déroula finalement à Oslo par un début d’hiver clément. La ville résonnait encore de la grande commémoration d’Edward Munch et nous rencontrâmes l’auteur d’une biographie de l’artiste national en bande dessinée. La Maison de la Littérature verra probablement ses soutiens financiers réduits mais c’est pour l’heure un lieu prestigieux, librairie, café, salles de conférences à quelques centaines de mètres du Palais royal et des anciens ports Viking situés au fond d’un fjord inviolable, une assurance récemment remplacée par le fonds financier souverain où s’accumulent une partie des revenus tirés du pétrole par la compagnie Statoil et les concessions de forage aux majors. A Hambourg, nous avions évoqué les migrations et les métissages des villes portuaires, à Oslo, le thème portait sur les espaces publics : nous signâmes une pétition de soutien aux manifestants de la Place Maïdan de Kiev que les milices anti-émeutes tentaient de déloger. Soudain, à la veille d’une année commémorative de la Grande guerre, le sens de l’Europe unie réapparaissait.

Loin de l’épopée des Cap-horniers et des forges de navires, loin du Bidermaier et du design, les images des insurgés de Maïdan renvoyaient bien davantage à l’iconographie des expéditions norvégiennes en haute mer, quand l’espace manque, que de la promiscuité naît le scorbut, ou que le pack de la banquise comprime les membrures les mieux doublées. L’Europe s’expliquait avec elle-même et les Occidentaux réintégraient les plaines orientales dans leur imaginaire : Gogol n’est-il pas un autre Cervantes, un autre Chaucer ? Le Maître et Marguerite n’est-il pas aussi emblématique de l’époque récente qu’En attendant Godot ? Brusquement, nos horizons s’élargissaient.

Bien sûr, le roman égyptien d’Alaa el Aswani, l’Immeuble Yacoubian, devenait notre prose, et nous pouvions relier ce texte à notre Balzac, Garcia Marquez nous faisait rejoindre Rabelais, et nous lisions à travers les horribles récits des camps, ou les témoignages des rares survivants, cette Europe que le temps laissait derrière nous, livrés que nous le sommes aux data et autres applis dont la fonction première consiste à déréaliser nos existences. Par écrans et cartes de crédit interposés, nos drames intimes et nos soucis matériels sont filtrés en autant de droits d’accès. Notre monde s’est peuplé de digicodes, de mots de passe, de stockages stochastiques, de caches et de requêtes, de péages et d’abonnements, de taux et de taxes, de billets-prime et de forfaits, de tarifs négociés et de carte-adhérents... Vous êtes surveillés, nous dit-on, protégés, encadrés, éduqués, assurés, pensionnés, médicalisés, remboursés, managés.

Quoi encore ? Nous avons bien lu Zygmunt Bauman et la démocratie liquide qui ne séduit que des élites médiatiques affranchies des territoires, digéré Thomas Piketty et l’accumulation du patrimoine financier privé quand la paix règne longtemps et que les marchés sont souverains. Les périodes de guerre sont préjudiciables aux riches même s’ils n’en meurent pas. Nous admettons que les rêves de justice d’un John Rawls ou d’un Amartya Sen étaient vraiment lestés des scrupules d’un siècle finissant. Le droit, de quel droit ? Cette question pour étudiants bien formatés, nous devons nous la réapproprier pour saisir ce qui vient de se produire en France, et dont nous traiterons bientôt.

Pierre Birnbaum avait théorisé en France dès 1975 la Fin du politique. Je peux témoigner en effet qu’en ces années, le pouvoir « giscardien » finissait par avoir raison des manifs lycéennes qui avaient suivi 1968, et si Pierre Overney, comme Bobby Sands en Irlande, devenait une icône politique, la réalité était plutôt celle incarnée par Serge July, qui suspendait la parution de Libération à l’élection de François Mitterrand, avant que le titre ne renaisse quelques mois plus tard en posture d’accompagnement de la boboïsation de la gauche française. Cette gauche est morte avec son organe de presse et Pierre Birnbaum de citer à France-Culture (voir en ligne), devant des journalistes incrédules, les sondages de Sciences Po. et d’IPSOS de décembre 2013 et janvier 2014 selon lesquels 8 % des Français font confiance aux politiques. 60 % des sondés disent que l’opposition droite-gauche n’a plus de sens et autant disent que les politiques leur inspirent du dégoût. Si ces réponses sont agglutinées avec celles qui disent que 84 % des français plébisciteraient un chef pour mettre de l’ordre, cela nous met sur la voie de comprendre, et Pierre Birnbaum le confirme, que toutes les formes d’engagement politique sont discréditées au moment même où de grands conflits culturels passent dans la rue, à l’image de la « Manif pour tous » de 2013 et de tous ceux qui, dans le monde, débordent les formes légales devenues factices pour faire entendre leur opinion. Contemporain de la prise de pouvoir de la technostructure et du slogan thatcherien « There is no alternative », Pierre Birnbaum se dit surpris de constater que ces idéologues de la bonne gouvernance qui préféreraient que le peuple ne s’intéresse pas trop aux affaires publiques aient laissé succéder aux grands commis de l’État – il évoque Paul Delouvrier – des communicants arrivistes qui sapent sans scrupules tout leur héritage de respectabilité.

Dans la récession du Sud de l’Europe, les sociétés méditerranéennes manifestent des marges de résilience mal connues des contempteurs des PIGS. Après tout, l’économie informelle, si elle réduit les ressources publiques, amoindrit aussi l’impact collectif des réductions d’emplois administratifs. Ses ressources recréent au quotidien une forme de compétitivité que les circuits bureaucratiques peinent à obtenir. Les gouvernements n’ont guère mieux à proposer, ils accompagnent la contraction de l’économie par des déclaration et des statistiques : l’Espagne est miraculeusement sortie de la récession quelques semaines avant les élections européennes... Mais la jeunesse du pays n’est pas près de revenir ou continuera de manifester : les « partis de gouvernement » ne représentent plus la majorité de l’électorat. Assez paradoxalement, au Nord de l’Europe, qui bénéficie d’une situation à tout point de vue enviable et dont les traditions politiques et économiques ont établi de longue date une social-démocratie consensuelle, le mécontentement se fait aussi entendre. Certes, pour la première fois de leur histoire, ces sociétés voient leur population stagner et leur moyenne d’âge inexorablement augmenter. Si les jeunes Portugais peuvent émigrer au Brésil, les retraités danois ou britanniques regrettent leur jeunesse en critiquant l’Europe. Mais cette jeunesse, ne l’avaient-ils pas vouée au voyage, à la musique, à l’entreprise ? Les générations du baby boom disposent d’un capital immense comparé à celui de toutes celles qui les ont précédées et ce capital s’est constitué dans un monde ouvert. Ces générations ont bien vu que les économies fermées, même lorsqu’elles se présentaient sous l’angle d’une alternative socialiste, manquent toutes des capitaux et des échanges qui stimulent la croissance et l’effervescence culturelle. Que l’on puisse souhaiter une meilleure Europe et plus d’Europe, cela se comprend, et exige de vrais débats. Mais quel sens y a-t-il à prétendre faire machine arrière ?

Nous poursuivrons cette analyse par une contribution sur notre nouveau blog européen des idées EUROPROSE. Ce blog sera un espace de débat permanent.

Nos lecteurs peuvent proposer leurs contributions, dans la langue de leur choix, à l’adresse gwormser@sens-public.org.

 



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