Revue Web

ESSAIS

(Re)constituer l’archive

21 juillet 2016

Résumé : L’émergence des archives en ligne, dont l’ordonnancement repose sur une logique singulière, indépendante des modalités traditionnelles d’inventorisation des documents, oblige à poser un tout autre regard sur la nature de l’archive et sa finalité, ainsi que sur les conditions de son éventuelle diffusion. Qu’advient-il alors du caractère mythique du document jauni, de la photo et de l’objet décolorés ou des pistes sonores abîmées par le passage du temps, conservés dans des lieux pratiquement abandonnés et inaccessibles ? Quelle importance accorde-t-on aujourd’hui au travail méticuleux et patient de l’archiviste ? Ne devient-on pas tous, en cette ère technologique, archivistes du quotidien, par tout ce qu’on consigne, sans véritable filtrage ou hiérarchisation des contenus, via les plateformes des nouveaux médias et des réseaux sociaux ? C’est pour alimenter la réflexion entourant ces vastes interrogations sur l’archive et les nouvelles représentations qui en émergent dans le contexte médiatique et à l’ère du numérique qu’ont été rassemblés les six articles de ce dossier, qui abordent l’objet à la fois dans une perspective théorique et d’un point de vue pratique.






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En 1967, Louis Aragon évoquait, dans Blanche ou l’oubli, l’utilisation du magnétophone et, plus largement, l’archive sonore, dont il associait l’exploitation à une volonté excessive de laisser des traces du présent pour la postérité :

à chaque minute du jour ou de la nuit […] s’accumule une telle quantité de confidences, d’aveux, d’imprudences, de vœux, qu’il ne suffirait pas de la vie de tous ceux qui respirent à cette minute pour la déchiffrer seulement, cette minute, ce que les appareils abandonnés à eux-mêmes par l’univers enregistrent d’elle. L’univers humain accumule ainsi dans ses valises sans nombre les témoignages illimités, inconscients, d’une époque, et rien ne permet de croire qu’un temps vienne où l’on arrivera par je ne sais quelles inventions à lire plus vite qu’on ne parle. [...] Nous allons étouffer, l’humanité tout entière, dans cette immense poubelle des secrets… [...] On va tellement en savoir de tout et de tous qu’il sera tout à fait impossible de s’y reconnaître. Et les appareils atteindront à des rapidités par quoi toute lumière apparaisse balbutiée, bégayée, obscure. La science va s’emparer de ce qui n’a jamais été jusqu’ici sa matière. Et l’impensable mettra son pied dominateur sur la pensée1 .

Pourquoi, s’interroge le romancier, verser dans cette démesure ? Pourquoi emmagasiner autant de matière ? Pourquoi laisser tant de traces, alors qu’on sait pourtant qu’il sera impossible de tout consulter, de tout comprendre, de se reconnaître dans cet amas de « mots saignants, de mots ébouriffés, de mots qui pantèlent2 » ? Est-ce seulement pour résister au temps qui file, pour conserver autant de souvenirs possibles de la vie qui nous échappe ? S’agit-il, comme le dirait Pierre Nepveu, de se donner les moyens de « lutter contre l’oubli et l’effacement3 » ?

 

I. L’archive numérique

Ce passage du roman d’Aragon, qui met en cause la conservation excessive de tous ces « détails insignifiants4 » pour les générations futures, annonce, de manière étonnamment presciente, l’ère des bases de données et de l’archivage numériques dans laquelle on évolue depuis une vingtaine d’années, et qui ne cesse d’ailleurs de prendre de l’ampleur. En effet, ce que Jacques Derrida a nommé, à la fin des années 1990, la « fièvre de l’archive5 », paraît désormais directement proportionnel aux capacités de stockage du Web et aux potentialités des bases de données qu’il abrite. Derrida a suggéré, plus spécifiquement, que le « pouvoir de consignation » que possède l’archive traditionnelle, qui lui permet de regrouper « en un seul corpus, en un système [...] dans lequel tous les éléments articulent l’unité d’une configuration idéale6 », se voit multiplié par les outils numériques.

Qu’advient-il alors, dans ce contexte où on chercherait davantage, selon Matteo Treleani7, à exposer et à valoriser les objets d’archives qu’à les comprendre, du caractère mythique du document jauni, de la photo et de l’objet décolorés ou des pistes sonores abîmées par le passage du temps, conservés dans des lieux pratiquement abandonnés et inaccessibles ? Quelle importance accorde-t-on aujourd’hui au travail méticuleux et patient de l’archiviste, qui veillait à la collecte et à l’organisation des pièces d’archives, ainsi qu’à leur classement sous la forme d’un instrument de recherche, tout un chacun pouvant désormais s’improviser « archiviste » à l’ère du numérique8, et ainsi constituer ou reconstituer une archive parallèle ? Ne devient-on pas tous, de surcroît, en cette ère technologique, archivistes du quotidien, par tout ce qu’on consigne, sans véritable filtrage ou hiérarchisation des contenus, via les plateformes des nouveaux médias et des réseaux sociaux ? Enfin, ce qu’on a gagné en capacité de stockage et de systématisation, en délocalisant l’archive de cette façon, a-t-il fait en sorte d’évacuer complètement l’idéalisation et le fétichisme rattachés à l’objet archivistique ?

Wolfang Ernst rappelle à cet égard, dans son ouvrage sur l’archéologie des médias, que :

The emergence of multimedia archives has confused the clear-cut distinction between the (stored) past and (the illusion of) the present and thus is more than just an extension or remapping of well-known archival practices. The archival phantasms in cyberspace are an ideological deflection of the sudden erasure of archives (both hardware and software) in the digital world9.

On peut dès lors affirmer que l’émergence des archives en ligne, dont l’ordonnancement repose sur une logique singulière, indépendante des modalités traditionnelles d’inventorisation des documents, oblige à poser un tout autre regard sur la nature de l’archive et sa finalité, ainsi que sur les conditions de son éventuelle diffusion. L’ordinateur, et plus spécifiquement le Web, deviennent, en somme, des médiateurs, des passeurs d’archives. Or, afin de rendre l’archive compréhensible, il faut établir des processus d’éditorialisation aptes à « mettre en valeur ce qui compte le plus10 ».

 

II. Une mémoire saturée ?

Cette crainte de l’oubli et cette idée d’exhaustivité qui animent la constitution d’archives numériques entraînent un paradoxe intéressant, tel que le souligne Micheline Cambron dans sa préface à l’ouvrage Archives littéraires et manuscrits d’écrivains : « On pourrait croire », écrit-elle, « que la quantité accrue d’images rassemblées donne lieu à plus de mémoire. Pourtant, c’est le contraire qui se produit : le trop-plein d’images empêche la fixation de la mémoire autour d’une image iconique. [...] [L]a mémoire a besoin de l’oubli11 ».

À trop vouloir emmagasiner les moindres détails, les moindres traces témoignant d’une vie, d’une œuvre, d’une carrière, par exemple, on risque de créer une surenchère, d’entraîner la démesure, d’inscrire l’archive, donc, dans une démarche d’accumulation de « signes d’une vie incompréhensible peut-être à jamais12 », pour citer de nouveau Aragon. Cette surenchère, cette démesure, cette accumulation, sont par ailleurs susceptibles de créer davantage de chaos dans l’archive que d’y mettre de l’ordre. L’essence même de l’archive se voit menacée, aux dires de certains, par l’exhaustivité visée par des entreprises comme le projet Gutenberg amorcé en 1971 ou le projet de numérisation de livres de Google lancé en 2004. Enfin, si Internet, lui-même une vaste archive, permet désormais de créer des bases de données numériques de plus en plus puissantes et volumineuses, on peut se demander qui en archivera les données, et surtout qui en organisera éventuellement le contenu pour en assurer l’accès (et la compréhension) à la postérité.

C’est pour alimenter la réflexion entourant ces vastes interrogations sur l’archive et les nouvelles représentations qui en émergent dans le contexte médiatique et à l’ère du numérique qu’ont été rassemblés ces six articles, qui abordent l’objet à la fois dans une perspective théorique et d’un point de vue pratique. Les textes, qui proposent plusieurs cas de figure liés à la consignation, à la conservation et à la diffusion d’archives, sont des versions bonifiées de communications présentées lors du colloque (Re)constituer l’archive (Laboratoire NT2-Concordia, 27 mars 2015).

 

III. Dispositifs mémoriels

Dans un premier temps, Ariane Mayer s’interroge sur les modes d’indexation des bibliothèques virtuelles, en insistant notamment sur le pouvoir symbolique de l’archive. Selon elle, les nouvelles taxonomies observées dans la constitution et l’organisation des bibliothèques numériques reflèteraient l’« atomisation sociale » et la logique de dispersion qui caractérisent le monde contemporain. Le classement des archives répondrait ainsi à la fois à des « enjeux de savoir » et à des « enjeux de pouvoir ». L’exemple des archives de Gabrielle Roy auquel Sophie Marcotte consacre sa réflexion vient ensuite illustrer certains des principes énoncés par A. Mayer. En effet, les documents d’archives de G. Roy, s’ils sont encore convoqués dans des reconstitutions statiques de l’univers de la romancière (livre, exposition), forment aussi une archive numérique parallèle qui a peu en commun avec le mode d’organisation des documents conservés à Bibliothèque et Archives Canada : le projet HyperRoy propose essentiellement un réaménagement des documents en fonction de leur apport potentiel à la production de nouvelles connaissances sur l’œuvre canonique de l’écrivaine.

Micheline Cambron et Marilou Saint-Pierre se penchent, pour leur part, sur les relations entre la presse et la radio dans les années 1920 et 1930 au Québec, en insistant notamment sur le cas des émissions poétiques de Robert Choquette diffusées de 1930 à 1932. La presse joue alors le rôle d’une véritable archive de la programmation radiophonique ; elle permet aux archives radiophoniques d’exister même en l’absence de documents sonores. Ce sont les journaux qui font ainsi en sorte de bien mesurer l’impact qu’a eu la radio dans le paysage culturel et médiatique de l’époque. Poursuivant la réflexion sur l’archive sonore, Sylvain David s’intéresse, de son côté, au projet de mise en ligne des quelque 800 prestations « live » du groupe Fugazi. L’exemple de l’auto-archivage, par Fugazi, de l’ensemble de ses concerts, s’inscrit dans une réflexion plus générale sur la préservation de la culture et du patrimoine, qui est normalement le fait des musées et des institutions publiques. S. David insiste par ailleurs sur l’exhaustivité, qui constitue l’une des principales finalités du projet du groupe américain : Fugazi archive en effet son présent (l’ensemble de ses prestations) tout en justifiant l’intérêt de la reconstitution d’une telle totalité.

L’archivage du présent et la question de l’exhaustivité – vue ici au sens d’un épuisement de l’objet – sont aussi au cœur du propos de Bertrand Gervais, qui s’intéresse aux tentatives d’« épuisement du quotidien » dans le contexte actuel de la culture de l’écran. Le numérique conférerait notamment une présence au quotidien, puisqu’il permet d’archiver des éléments comme des images, des écrits et des mémentos, tout en donnant à l’ensemble ainsi recueilli une illusion d’exhaustivité. Quant à Sandy Baldwin et ses collaborateurs, ils s’interrogent, dans leur article, sur la manière de jouer avec des archives du présent, soit la manière dont les archives et les références sont reconduites dans les performances. L’archive (ce serait le cas de Beckett dans le jeu Counter-Strike) se voit dès lors projetée dans une autre archive, qu’elle vient détourner et corrompre. Cette contribution permet de mettre en lumière le rôle de plus en plus important joué par l’archive (livres, documents) dans les jeux vidéos qui inondent le marché depuis une dizaine d’années.

 

IV. Sommaire du dossier

 

1. « (Re)constituer l’archive [Introduction au dossier] »

Sylvain David (Université Concordia), Sophie Marcotte (Université Concordia)

 

2. « Les ordres du monde. Enjeux des systèmes d’indexation des bibliothèques numériques »

Ariane Mayer (Institut de recherche et d’innovation / Université de Technologie de Compiègne)

 

3. « (Re)construire les marges »

Sophie Marcotte (Université Concordia)

 

4. « Presse et ondes radiophoniques. Sur les traces des voix disparues »

Micheline Cambron (Université de Montréal), Marilou St-Pierre (Université Concordia)

 

5. « “Archive-it-yourself”. La Fugazi Live Series »

Sylvain David (Université Concordia)

 

6. « Archiver le présent : le quotidien et ses tentatives d’épuisement »

Bertrand Gervais (Université du Québec à Montréal)

 

7. « Beckett Spams Counter-Strike »

Sandy Baldwin (Rochester Institute of Technology), Yvonne Hammond, Katie Hubbard, Kwabena Opoku-Agyemang, Gabriel Tremblay-Gaudette, Phillip Zapkin (West Virginia University)

 

 

1 Aragon, Louis, Blanche ou l’oubli, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1967, p. 157-158.

2 Ibid.

3 Nepveu, Pierre, « Archives de l’autre, archives de soi » in Martel, Jacinthe (dir.), Archives littéraires et manuscrits d’écrivains. Politiques et usages du patrimoine, Québec, Nota Bene, coll. « Convergences », 2008, p. 272.

4 L’expression est employée par Matteo Treleani dans « Le patrimoine en ligne a-t-il un sens ? », disponible en ligne : http://www.ina-expert.com/e-dossiers-de-l-audiovisuel/le-patrimoine-en-ligne-a-t-il-un-sens.html.

5 Voir Derrida, Jacques, Mal d’archive, Paris, Galilée, 1995.

6 Ibid, p. 14.

7 Treleani, Matteo, op. cit.

8 Voir Parikka, Jassi, « Archival Media Theory » in Ernst, Wolfang, Digital Memory and the Archive, Jassi Parrika (éd.), Minneapolis, University of Minnesota Press, 2013, p. 1.

9 Ernst, Wolfang, Digital Memory and the Archive, op. cit., p. 137.

10 Treleani, Matteo, op. cit.

11 Cambron, Micheline, « Préface » in Martel, Jacinthe (dir.), Archives littéraires et manuscrits d’écrivains. Politiques et usages du patrimoine, Québec, Nota Bene, 2008, coll. « Convergences », p. 9.

12 Aragon, Louis, op. cit.



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