Revue Web

LECTURES

Comment définir le marxisme ?

22 décembre 2016

Résumé : Cette lecture met en discussion la définition du marxisme proposée par Alain Badiou. L’objectif est d’étudier la place de cette théorie dans son système philosophique, et la manière dont il l’a différenciée du communisme. En définissant le marxisme comme une pensée, Alain Badiou nous offre une délimitation conceptuelle dont l’interdisciplinarité est centrale.

Mots-clés : Philosophie, marxisme.






  • Texte en PDF





Masquez la colonne info

Alain Badiou reste l’un des philosophes contemporains qui a réussi la cohabitation entre activité philosophique et militance politique. Son originalité réside dans la systématisation de ses idées dans une doctrine dénommée « théorie de l’événement ». Elle est élaborée dès L’Être et l’Événement (1988), puis se poursuit avec la Théorie du sujet (1982) et se rencontre encore dans Logiques des mondes (2006). De conviction maoïste, il se réclame du communisme tout en précisant son contenu, d’abord en tant qu’idée (L’hypothèse communiste), ensuite comme politique. Quant au marxisme, il a chez lui un usage particulier au point qu’il est parfois taxé de communiste sans être marxiste (Toni Negri). Il écrit même, dans Abrégé métapolitique (1998), que « le marxisme n’existe pas ». Quel est alors son rapport au marxisme ? Quelle est sa place dans son système de pensée ? Ce sont ces questions qui traversent Qu’est-ce que j’entends par marxisme ?, une conférence donnée le 18 avril 2016 au séminaire « Lectures de Marx » à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, venant de paraître aux Editions sociales Editions sociales dans la collection « Les propédeutiques ».

Au travers de ces pages, Alain Badiou, tente d’exposer le contenu du marxisme afin de saisir le lien qu’il peut y avoir avec sa propre pensée. Il délimite l’idée du marxisme tout en évitant le risque réductionniste à un seul aspect. Dans un premier temps, il le confronte à sa doctrine philosophique en essayant de le faire entrer dans une des cinq strates de la pensée et de la création : les politiques, les sciences, les arts, les amours et la philosophie. Cela le conduit à constater que face à une de ces « procédures de vérité », des difficultés s’imposent, car, dit-il, « le marxisme ne se loge pas dans des cases toutes faites1 », vu qu’il est « l’invention constamment renouvelée d’une pratique politique2 ». Donc, il n’est ni une philosophie, ni une science, ni une théorie politique. Plus loin, il déclare qu’il est plutôt une « pensée » avec le concept de classe faisant le lien entre ses trois éléments constitutifs. Une telle définition exige de Badiou un « point de départ nouveau » qu’il trouve dans Les sources et les trois parties constitutives du marxisme (1913), ouvrage de Lénine. Ce qui s’explique par sa définition de la vérité qui ne se rapporte pas à la véracité d’un jugement mais à la « valeur potentiellement universelle d’une création issue de la pratique humaine ».

L’auteur remet en question la thèse classique de Louis Althusser selon laquelle le marxisme serait une science et une philosophie. La première identification s’appuie sur Le Capital (1867) pour évoquer une « science révolutionnaire de l’économie ». L’auteur estime fausse une telle assertion car, précise-t-il, le sous-titre du Capital (« Critique de l’économie politique ») évoque plus une critique qu’une nouvelle science de l’économie. Il ajoute que « le système général des idées vraies ne peut pas être déduit, de façon transitive, de l’économie ou même d’une critique de l’économie3 ». Louis Althusser se réfère beaucoup plus au matérialisme historique comme science nouvelle créée par Karl Marx, le marxisme devenant ici une science de l’histoire mais sans sujet. L’auteur dénonce l’absence de politique dans cette thèse. « On ne peut pas parler du marxisme en absence totale de cette référence à la pratique politique révolutionnaire, ou à la politique communiste4 », déclare-t-il, afin de signaler l’importance du sujet politique. Au vu des objections précédentes, le marxisme ne peut être ni une science économique ni une science historique.

Est-il alors une philosophie ? A cette question, l’auteur répond négativement. Il voit en Karl Marx un antiphilosophe, tout comme Freud. Avec Thèses sur Feuerbach, il souligne la dimension pratique de la philosophie qui devrait « s’engager dans un protocole effectif de transformation du monde » : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, ce qui importe c’est de le transformer ». Dans une telle dynamique, la philosophie ne peut qu’être au service de la politique communiste en élaborant son intellectualité. Ainsi, toute la pertinence de la philosophie se trouve au niveau de la politique. Par là, l’auteur rejette l’idée selon laquelle le matérialisme dialectique est la philosophie du marxisme, ce qui conduirait à considérer le marxisme comme une philosophie. Ce matérialisme dialectique, un renversement de la dialectique hégélienne, serait l’essence philosophique du marxisme. En plaçant la politique au cœur de ce dispositif, la philosophie perd ses repères formels classiques (antiphilosophie) pour se tourner vers le marxisme, qui est essentiellement révolutionnaire.

Quant à la politique, l’auteur souligne l’ambigüité de l’expression « politique marxiste ». Il estime plus courantes et acceptées les expressions « politique communiste » et « politique socialiste », pour désigner les pratiques gouvernementales des dirigeants se réclamant du marxisme. Selon lui, il est rare d’utiliser le vocable « État marxiste », lui étant souvent préféré « État socialiste ». Déjà chez Marx, écrit l’auteur, l’abolition de l’État, de la politique et de ses catégories sont posés comme primordiaux. Une « politique marxiste » devrait préparer sa propre disparition, ce qui serait subversif comme pratique politique. L’autre élément gênant dans l’expression « politique marxiste », est que, chez Marx, la politique est identifiée à l’État ; la conquête et l’exercice du pouvoir. Une « politique marxiste » devient impossible dans la mesure où, nous dit l’auteur, le communisme est une organisation non-étatique de la société. Ce qui crée une contradiction entre marxisme et communisme. L’auteur entrevoit tout de même une possibilité d’évoquer une « politique marxiste » si on redéfinit la politique en dehors de l’État et à partir de l’organisation ou de la réunion.

Considérant les difficultés d’identifier le marxisme à un de ces dispositifs de vérités (science, philosophie et politique), l’auteur part d’un autre système philosophique tout en réalisant les limites du sien. Le marxisme n’a pas de caractère de vérité et ne peut pas donner naissance à des événements historiques. Cela dit, le marxisme est absent de la « théorie de l’événement », paradigme à partir duquel il pense l’Être. Néanmoins, il le définit malgré tout avec l’aide de Vladimir Ilitch Lénine, notamment à partir de l’ouvrage Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme (1913). Comment comprendre ce détour théorique ? Comment se fait-il que le marxisme n’a pas sa place dans le cadre conceptuel d’un philosophe communiste ? Que peut être le marxisme en dehors des catégories badiousiennes ?

L’auteur puise sa définition du marxisme léninien, qui dégage trois grandes voies : l’idéalisme dialectique allemand, l’économie politique anglaise et le socialisme français. De ces dernières provient l’essence du marxisme, à savoir, l’unité de la philosophie, de la science et de la politique. Avec Lénine, le marxisme n’est ni une science ou une philosophie ou une politique, il les embrasse ensemble, ce qui diffère de la thèse selon laquelle le marxisme serait une philosophie (matérialisme dialectique) et une science (matérialisme historique). L’auteur trouve plus pertinente la définition de Lénine, pour qui le marxisme vise une certaine forme d’interdisciplinarité.

Alain Badiou relève néanmoins un problème : la question de l’unité des trois parties constitutives. « Quel est le type d’unité des trois parties qui justifie qu’on utilise un nom unique, à savoir le nom de Marx5 ? », interroge-t-il. Le concept de classe est le lien fondamental, il est censé « traverser, unir, relier entre elles, ces trois parties sans se rabattre sur l’un des trois parties constitutives6 ». Avec ce terme comme agent d’unité du marxisme, il désigne, ajoute l’auteur, « la puissance de la catégorie de classe comme catégorie à la fois transversale (éclairant aussi bien la philosophie que la science et que la politique) et centrale (constituant l’unité de ces trois termes)7 ».

L’auteur continue en ajoutant que la classe doit jouer le rôle philosophique de transformation du monde en se référant aux outils scientifiques. Ces derniers doivent permettre le discernement des intérêts, les différencier en fonction des groupes en jeu. La politique a pour objet l’organisation pratique du discernement, ce qui passe par l’éducation. D’où l’importance d’un parti politique dans ce travail de sensibilisation. Ainsi, le marxisme, nous dit Badiou, est « une pratique en même temps que l’invention en pensée de cette pratique. Ce qui signifie qu’il est le nom intellectuel d’une pratique politique, dont le noyau réel est le travail réussi d’une réunion. » Avec le concept de classe, le marxisme devient politique, sans qu’il soit une politique. L’auteur n’hésite pas à faire du rapport entre classe et politique le centre de gravité du marxisme.

N’étant ni une science, ni une philosophie, ni une politique mais leur unité, le marxisme est à ses yeux une « pensée ». D’où sa définition générale :

On peut appeler marxisme une pensée qui situe de façon complexe, englobant tous les niveau d’analyse et de compréhension, la possibilité d’une pratique politique adossée sans doute à la catégorie de classe, comme catégorie circulante, comme catégorie animant l’ensemble du dispositif, mais ce uniquement dans le but d’inventer une pratique nouvelle dont le cœur est de surmonter autant que faire se peut les divisions qui apparaissent toujours dans le discernement de la situation, et, à partir de là, de tisser selon une orientation vers l’irréversible les conséquences unifiées du discernement8 .

La définition de Badiou respecte l’esprit du marxisme qui traverse plusieurs disciplines. Le mot même, voire ses éléments constitutifs, n’est pas univoque, d’autant plus que ses sources sont plurielles (Angleterre, la France et l’Allemagne). Il désigne une pensée où s’entremêlent la science, la philosophie, la politique, l’anthropologie, et même les arts. Alain Badiou trouve le mot le plus pertinent pour désigner ce système de pensée. C’est ce qui a coûté à l’auteur de véritables sauts conceptuels pour déchiffrer une pensée qui était, et qui est toujours « l’horizon indépassable de notre temp » (Sartre). Ce petit livre mobilise Lénine contre Althusser et manifeste un double intérêt : il passe en examen les grandes catégories du système philosophique badiousien et ouvre une nouvelle perspective définitionnelle où la pratique politique fonde la philosophie en se nourrissant de la science.

 

 

1 Alain Badiou, Qu’est-ce que j’entends par marxisme ?, Les éditions sociales, 2016, Page 6.

2 Ibidem.

3 Idem, p. 16.

4 Idem, p. 19.

5 Idem, p. 40.

6 Idem, p. 41.

7 Ibidem.

8 Idem, p. 61.



|