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ESSAIS

Les éditorialistes arabes lecteurs de la philosophie occidentale et la promotion d’un humanisme sécularisé

22 février 2018

Résumé : Nous nommons « nouveau mouvement humaniste arabe » un phénomène intellectuel grandissant sur les réseaux sociaux du monde arabe qui rejoint par certains aspects la Renaissance en Europe et l’Âge d’or de la civilisation arabo-musulmane. On distinguera un courant religieux-réformiste, qui essaie de concilier le rationalisme scientifique moderne avec la religion, un courant très hostile envers la religion comme à tout mysticisme et un courant laïc décidé à combattre le fondamentalisme sans se déclarer antireligieux.

Mots-clés : progressisme arabe, humanisme arabe contemporain, révolution intellectuelle dans le monde arabe, irréligion arabe, réforme de la religion dans le monde arabe

Abstract : This article talks about a new cultural and intellectual phenomenon witnessed lately in the Arab world. We call it here “new humanist Arab movement” in view of its resemblance with what happened in Europe during the Renaissance and what happened in the Islamic world during the Golden Age. We believe this movement can be divided into 3 branches : Secular, reformist and anti-religious.

Keywords : Arab progressive movement, contemporary Arab progressives, cultural revolution in the Arab world, secularization in the Arab world, religious reform in the Arab world






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Source : Pluton Magazine
Source : Pluton Magazine

Introduction

Doit-on s’étonner du fait que de plus en plus de personnes lisent les classiques de la philosophie occidentale dans le monde arabe ? Nos observations de la Toile montrent que des dizaines d’éditorialistes et blogueurs arabes lisent, synthétisent, vulgarisent, commentent et diffusent des idées philosophiques « humanistes1 » : Nietzsche et la mort de Dieu, Kant et sa critique de la raison pure, Francis Bacon, Berkeley, Hume et leur empirisme, Descartes et son rationalisme, Platon et son idéalisme, Aristote, sa logique et ses catégories, Auguste Comte et la sociologie, Hegel et sa dialectique, Freud et sa psychanalyse, Lévi-Strauss, Michel Foucault et leur structuralisme, Derrida et sa déconstruction, Sartre et son existentialisme, etc. sont monnaie courante sur les comptes de ces nouveaux commentateurs arabes.

Internet et les réseaux sociaux fournissent une plate-forme libre et sans contrainte (peu de chance d’être poursuivi) à beaucoup de libres penseurs du monde arabe. Ils ouvrent des sites, des chaînes YouTube et des pages Facebook par centaines. Ils s’expriment, se révoltent et s’adressent à la masse avec des objectifs divers comportant toujours un enjeu idéologique et politique.

Le courant humaniste laïc prend d’autant plus d’ampleur au vu des effets catastrophiques sur la région de la pensée salafiste fondamentaliste. Avant les révolutions arabes, la corruption et l’autoritarisme étaient les deux problèmes majeurs. Si la récupération du mouvement révolutionnaire par des factions islamistes salafistes n’a en rien transformé cet état de fait, elle a permis que s’y ajoute le drame du sectarisme, plus dangereux encore pour avoir créé des guerres civiles entre sunnites et chiites. Par conséquent, l’expansion révolutionnaire s’est arrêtée au Yémen et en Syrie : les gens peuvent, jusqu’à un certain degré, supporter l’autoritarisme et la corruption, mais pas l’insécurité et la menace d’être tués à n’importe quel moment pour des raisons identitaires.

Cela explique pourquoi ces chroniqueurs se multiplient et rencontrent un public attentif. Le moteur principal de ce nouvel engagement intellectuel est le constat de l’indispensable « révolution intellectuelle et culturelle ». L’échec des révolutions à améliorer la vie des sociétés arabes incite beaucoup de gens à écouter ces activistes, à reprendre leurs idées, à changer de convictions et à considérer autrement les problèmes du monde arabo-musulman.

La situation est extrêmement difficile et alarmante. Les difficultés sont partout, que ce soit au niveau politique, économique, social ou scientifique. Beaucoup d’intellectuels, politiciens, partis, groupes et individus essaient de trouver des solutions pour sortir de ce déclin. Certains choisissent les manifestations, d’autres la violence, d’autres la politique, d’autres la religion, d’autres l’éducation et d’autres encore l’économie. Même si les acteurs ne veulent pas le reconnaître, toutes les tentatives de développement ont échoué. Les populations en ont simplement assez de voir d’autres pays avancer quand les leurs reculent. Le dernier capital sur lequel le courant religieux s’appuyait pour défendre son projet politico-social était d’ordre moral. Les guerres civiles et leurs atrocités en Irak et en Syrie ont porté des coups sévères au capital moral des groupes islamistes, dont la crédibilité est aussi fragilisée de l’extérieur : quand la Chancelière allemande Merkel, « la mécréante », accepte de recevoir près d’un million de réfugiés arabo-musulmans, quand des populations européennes « supposées ennemies de l’islam » accueillent les réfugiés à bras ouverts, des bouteilles d’eau à la main, que d’autres manifestent contre leurs gouvernements pour leur faire ouvrir les frontières, quand Angelina Jolie « l’actrice sans pudeur qui pervertit la jeunesse et la morale » abandonne son confort hollywoodien pour se consacrer à l’aide aux réfugiés musulmans, on voit des islamistes, par exemple le parti salafiste égyptien Alnour, soutenir le coup d’État contre un président islamiste élu par le peuple (Mohamed Morsi, frère musulman) et le pouvoir d’un général qui tient des positions inédites, ainsi à l’égard de la résistance palestinienne « cause primordiale pour les populations arabo-musulmanes ». Des groupes islamistes massacrent des musulmans sans aucune pitié au nom de l’islam ! Des pays musulmans mettent de l’huile sur le feu pour des raisons sectaires : chiites et sunnites se détestent entre eux plus qu’ils ne haïssent leurs ennemis traditionnels, les États-Unis et Israël. Les repères et les principes ont presque disparu. Tous les projets qui ont vu le jour depuis les indépendances arabes (projet libéral, communiste, socialiste, nationaliste, islamiste, djihadiste…) sont en faillite, ils ont tous échoué.

La question est : qui a la solution ? Ou au moins, quel est le problème ? Pourquoi les pays arabes n’arrivent-ils pas à se soulever ? Pourquoi ne progressent-ils pas comme la Turquie, le Brésil, Singapour, le Japon, la Corée du Sud, l’Indonésie ou même l’Iran ? Sont-ce les dirigeants des pays arabes qui sont en cause ? Est-ce la mentalité de la population ? Est-ce l’Occident ? Est-ce Israël ? Est-ce l’islam ? Est-ce l’hégémonie occidentale ? Est-ce les États unis ? Est-ce la dictature et la corruption ? Est-ce la situation économique ? Est-ce la non-application de la charia ? Ces questions occupent aujourd’hui de plus en plus les esprits. La nécessité d’une réforme épistémologique s’impose auprès de nombreux intellectuels après qu’on a découvert que la réforme politique ne résout pas les problèmes. Les Arabes ont fait chuter quatre régimes (en Tunisie, en Égypte, en Libye et au Yémen) : la misère est toujours là, et certains affirment que la situation a empiré, au point qu’ils regrettent l’ordre antérieur.

De plus en plus nombreux sont ceux qui en viennent à s’intéresser au discours réformiste d’un Adnan Ibrahim2 ou d’un Muhammad Shahrour3. D’autres s’ouvrent à des arguments irréligieux : des chaînes YouTube et des pages Facebook qui prônent l’athéisme, l’agnosticisme ou le déisme rencontrent un succès qui attire l’attention des observateurs. Les débats se multiplient entre tous les courants sur les réseaux sociaux.

Les représentants de ce mouvement humaniste contemporain semblent avoir compris qu’ils doivent s’adresser à la masse s’ils veulent obtenir un changement réel, durable et démocratique. Ils semblent s’inspirer des méthodes salafistes pour diffuser leurs idées. Surtout, ils savent que les populations sont actuellement sous l’emprise de l’idéologie salafiste qui s’est imposé à la suite d’un effort colossal des autorités saoudiennes pour répandre la littérature salafiste : dans tout le monde musulman, les librairies se sont remplies des livres, cassettes et CD des idéologues, théoriciens et prédicateurs fondamentalistes. L’une après l’autre, les mosquées sont tombées entre les mains des prêcheurs et imams salafistes. Les forums salafistes se sont multipliés d’autant plus aisément sur Internet que cette idéologie dispose d’une littérature inépuisable qu’il suffisait de numériser pour la mettre en ligne. Enfin, il a suffi aux salafistes de rompre avec le supposé interdit théologique de la télévision pour que les chaînes salafistes financées là encore par l’Arabie saoudite se démultiplient et touchent encore plus de gens. Des mosquées, tribunes quotidiennes et hebdomadaires, aux cassettes envahissant les transports en commun, tout cela a abouti aujourd’hui au fait que les masses arabo-musulmanes raisonnent sur le mode salafiste. Seule une élite cultivée résiste encore.

Cette victoire de l’idéologie salafiste s’est pour ainsi dire imposée à tous : les salafistes ne se sont pas engagés dans la politique, ils ont préféré miser sur le changement des individus et la prédication pour agir sur la société.

Toutefois, aujourd’hui, Internet et les réseaux sociaux rétablissent une certaine égalisation des conditions de la confrontation entre humanistes et traditionalistes. Les réformistes du passé n’avaient pas cette ressource : contraints d’écrire des livres qu’un très petit nombre de personnes pouvait lire, ils étaient traqués, menacés, censurés et interdits de s’adresser ouvertement aux populations. Le jeu a changé. Le combat consiste aujourd’hui à gagner les cerveaux des jeunes : pour cela, chacun peut dire ce qu’il veut sur Internet et les foules ont accès à tout ce vers quoi pointent leurs recherches.

Quelques exemples des nouvelles activités intellectuelles

  • Basel Rafayeh, un journaliste jordanien, publie sur sa page Facebook suivie par plus de 9000 personnes une petite chronique sous le titre « Le printemps laïc »4, dans laquelle nous pouvons lire :

Je n’ai pas de doute que le prochain printemps arabe sera laïc. Les Arabes sortiront dans les rues et sur les places pour demander un État moderne qui ne les manipule pas en utilisant le passé, l’Histoire ou les textes. Ils s’insurgeront contre l’autorité religieuse dissimulée dans les constitutions, les lois et les légitimités diverses et variées.

Les gens veulent qu’on s’occupe de leurs intérêts : ils veulent une éducation qui ne ment pas à leurs filles et fils, ils ne veulent plus d’enfants stupides qui répètent ce qu’ils ont appris par cœur, qui haïssent l’autre, qui souffrent de répression sexuelle et qui trouvent un refuge dans les groupes terroristes pour trouver le salut et la récompense. Ils veulent des législations sur la citoyenneté, un véritable développement et une vie descente, au lieu des dépenses hypocrites sur les institutions religieuses improductives et au lieu de gaspiller l’énergie des tribunaux qui pourraient poursuivre des blogueurs pour avoir discuté d’un propos attribué à un homme mort depuis des siècles.

Les gens sortiront pour protéger leur religion de l’alliance entre le pouvoir et le mode de raisonnement salafiste sous toutes ses formes. Ils réclameront un état laïc qui protège les religions et leur sacralité au sein des lieux de culte. Un État qui empêche le pouvoir de se cacher derrière la religion pour les priver de leurs droits et abaisser leur dignité. Ils veulent des pays comme ceux dont ils rêvent d’obtenir un visa, des pays qui respectent la dignité humaine et le droit d’exercer sa religion.

Quand ce jour viendra, je suis sûr que les militants de l’islam politique se contenteront tout d’abord d’observer, en ordonnant à leurs bases de ne pas participer, espérant avoir un « deal » avec le pouvoir. Mais quand les manifestants auront gagné quelques points, ils surferont sur la vague. Ils essaieront de kidnapper le printemps laïc… mais cette fois, ils n’auront pas de place, ni eux ni le pouvoir ni l’hypocrisie d’ailleurs.

Dans une direction plus philosophique :

  • Ahmad Yusuf,5 publie un long exposé de quatre pages, « À propos de la normativité : Nietzsche, une voix brusque criant dans la jungle6 », expliquant comment, pour lui, Nietzsche a influencé la vision des normes ou de la normativité :

Le beau rêve de l’Homme a subi un coup douloureux sous le marteau des découvertes darwiniennes, sous la cruauté des sociétés industrielles et sous la moisissure de la politique dans les empires coloniaux modernes. Jusqu’à ce que Nietzsche lance son cri fort annonçant la mort de l’humanité. Cette mort a été actée sur les mains de Freud et Marx. Ainsi se réalisa la prophétie de Nietzsche de la manière la plus horrible possible.

Nietzsche était un prophète. Pourtant, il n’aspirait pas à construire un paradigme, ni à présenter des théories, il fut un prêcheur apocalyptique, un iconoclaste. Il creusait dans les restes du cadavre de la « civilisation » afin d’arriver à une profondeur maximale, espérant déclencher une nouvelle résurrection. Il voulait extirper le passé jusqu’à la racine. Il n’était plus possible de restaurer quoi que ce soit. Il était temps de laisser tomber le passé et de recommencer à nouveau. Il nous fallait un Nouvel homme…

« Il n’y a pas de vérité, il n’y a que des interprétations », dit-il. Ceci est la révolution nietzschéenne, la nouvelle base structurante (ou plutôt déconstructionniste, pour être plus exact).

Si Platon a jeté les bases de l’unification entre le sujet (la raison personnelle/subjective) et l’objet (l’existence objective), si Kant les a séparés radicalement, si Stuart Mill a fait du sujet le miroir de l’objet et que Berkeley a fait l’inverse de Mill, Nietzsche, lui, a déconstruit le sujet (le moi). Il a déconstruit la vérité.

L’Ego n’est plus une essence, il est « composé » : par les idées, les passions, les instincts et la mémoire. L’Ego est une conséquence et non pas un principe. Les idées créent l’Ego, non pas l’inverse. Cette thèse a été ultérieurement organisée par Freud…

  • Ragy Youssef7 écrit sur la question du libre arbitre :
  1. Dans « La Distinction entre science et non-science » du professeur Mohammad al-Sayyed, ce dernier évoque une réunion qui a regroupé 186 savants spécialisés dans diverses disciplines, dont 18 Nobels scientifiques. À la fin de ce congrès, ils ont annoncé unanimement que l’astrologie est une pseudoscience.

Ce qui est surprenant, c’est que le philosophe des sciences Paul Feyerabend nous dit à propos de cette réunion : « Ces gens qui ont signé cette annonce ne savent pas de quoi ils parlent ». Comme s’il les accusait de sophisme. Parce qu’ils appellent les gens à se soumettre à une autorité épistémologique. Il considère que cette annonce est autoritaire et ne contient pas assez d’arguments qui soutiennent l’affirmation finale. Ce qui nous conduit à l’enjeu le plus dangereux auquel font face les sciences naturelles modernes : la problématique de la démarcation entre science et non-science, question à laquelle Popper a passé sa vie à tenter de répondre.

Pour moi, la méthode scientifique est une méthode réussie, elle pourrait même être la plus réussie quand il s’agit de contrôler le monde naturel et de le mettre au service de l’homme. Mais ce système contient, en lui-même les germes de sa propre critique. Et c’est exactement ce qu’a fait Popper pour arriver à un juste milieu, entre dogmatisme et liquidité intellectuelle complète…

  1. Est-ce que la neurologie (qui étudie la conscience humaine) est sûre de ce qu’est la conscience de manière définitive ? Charles Sherrington (fondateur de la neurophysiologie) a déclaré que la chimie et la physique sont incapables de décrypter la raison. John Eccles (Nobel de neurophysiologie) partage le même avis. Il a déclaré que ce qui se produit dans le dynamisme neurologique est une condition nécessaire insuffisante dans l’expérimentation de la conscience (source : AUGROS, Robert. La nouvelle histoire de la science). Eccles croit en Dieu et à la transcendance, il l’a dit dans son communiqué dans l’introduction du livre The Self and Its Brain, qu’il a écrit avec Popper. Ce livre est constitué de trois tomes, un seul a été traduit…8

D’autres initiatives plus institutionnalisées existent aussi, surtout en Égypte et au Maroc via deux organisations gérées par des universitaires :

  • Les Séculiers : ce réseau de vulgarisation des sciences historiques, sociologiques, philosophiques et théologiques fondé en 2011 et basé au Caire en Égypte constitue une initiative remarquable de laïcisation sous la forme de « salons culturels » ouverts au public généraliste. Il regroupe près d’une centaine de conférenciers et communique principalement via YouTube et Facebook. Ses fondateurs déclarent vouloir laïciser la société de bas en haut. L’un des activistes les plus remarquables dans ce mouvement s’appelle Ahmad Saad Zayed9, il a ouvert sa chaîne YouTube en 2011 : elle abrite plus de 300 heures d’enseignement.

  • Believers Without Borders for Studies and Researches (مؤمنون بلا حدود) : une fondation de recherche destinée entièrement au renouvellement intellectuel. Elle a vu le jour en 2013. Cette organisation gère une maison d’édition, trois magazines, un journal culturel électronique et un site internet sophistiqué. Elle diffuse ses colloques et conférences sur sa chaîne YouTube et produit des documentaires. Son siège est à Rabat au Maroc, mais elle regroupe des chercheurs et des administrateurs de tous les pays arabes, notamment le Maroc, l’Égypte, la Jordanie, la Tunisie et la Syrie.

Présence du mouvement de sécularisation sur les réseaux sociaux :

1- Le courant irréligieux :

Les activistes de ce courant sont radicalement contre les religions, que ce soit l’islam, le christianisme, le judaïsme ou tout autre mysticisme. Ils s’appuient essentiellement sur la science : les travaux de Darwin, Richard Dawkins, Christopher Hitchens, Sam Harris et Lawrence Krauss. Littérairement, Abdullah al-Qasimi10 et Voltaire sont des symboles très forts pour eux. Cette mouvance se compose de déistes, d’agnostiques et d’athées.

L’Islam et les Arabes ont pu s’approprier l’Histoire à partir du récit abrahamique : Dieu a créé Adam et Ève, il y a eu plusieurs peuples antiques païens et idolâtres, Dieu décida d’envoyer des prophètes : Noé et le Déluge, épisode du peuple d’Ad, celui du peuple de Thamoud, Shélah, Abraham, Moïse, Jésus, Mohammed et nous voilà… L’islam, son attrait et son expansion n’auraient pas été possibles s’il n’avait pas d’histoire qui explique le monde. Sauf que depuis Darwin, il y a un autre récit qui peut le faire, lequel frappe aujourd’hui à la porte du monde arabo-musulman. Une autre idée nouvelle, c’est celle de Nietzsche, qui a déclaré que Dieu est mort. Ce sont des idées qui ont pu remplacer chez certains ex-musulmans l’idée majeure de l’islam, qui repose sur l’existence de Dieu. Une troisième conception, plus ancienne, reprend aussi vigueur dans les débats : il y a une force qui a créé le monde, mais on ne peut pas savoir ce qu’elle est. Ou bien Dieu existe, mais n’intervient pas sur terre. Le monde arabe avait fait renaître le traditionaliste Ibn Taymiyyah. Grâce à Internet, des activistes irréligieux essaient de faire renaître des gens comme Abu-l-Ala al-Maari11 et Ibn al-Rawandi12.

Parmi les sites les plus connus :

Parmi les chaînes YouTube les plus connues :
  • Sherif Gaber avec 74 102 abonnés.
  • The black ducks (chaîne supprimée) avec 20 516 abonnés.
  • The Other avec 15 131 abonnés.

Parmi les personnages les plus connus :

La plupart des militants de ce courant vivent en dehors du monde arabe, surtout en Occident, car ils sont en danger et courent des risques considérables. Des critiques qui n’étaient même pas dans un processus de rupture violente avec l’islam, ont été tués, par exemple Omar Batawil, Nahed Hattar, Farag Foda, etc. D’autres ont été menacés. Les plus jeunes s’appuient principalement sur YouTube pour communiquer leurs idées.

2- Le courant laïc :

Contrairement aux militants irréligieux, les représentants du courant laïc vivent dans le monde arabe. S’ils prônent la rupture avec la propagande fondamentaliste, ils prennent en compte la religiosité élevée des populations. Ils sont pour la plupart des universitaires spécialistes de religion et d’histoire islamiques. Ils jugent impossible toute rupture nette avec la religion et la foi dans les sociétés arabes et savent au demeurant qu’une telle position de rupture réduirait leur audience. Dès lors, ils admettent que l’objectif du processus d’« éclaircissement » n’est pas de débarrasser les individus de leur foi.

Parmi les plus connus :

D’autres personnalités très importantes marquent ce courant comme Youssef Seddik, Nasr Hamed Abu Zeid, Mohammed Arkoun, Georges Tarabishi, Tarek Heggi, Salman Rushdie, Ali Mabrouk13 , Hassan Hanafi, Hichem Djaït, etc. Mais ces derniers n’ont pas engagé un processus éditorial interactif sur Internet comme c’est le cas des activistes auxquels cet article est consacré.

3- Le courant religieux réformiste :

L’auteur le plus connu est Adnan Ibrahim, si influent que des chercheurs parlent déjà de l’époque « post-Adnan » ou le comparent à Martin Luther.

Parmi les plus connus :

La présence du courant traditionaliste sur les réseaux sociaux reste toutefois dominante.

Soyons clairs : l’idéologie dominante jusqu’à présent (et ce depuis les années 1985-90 à peu près) reste le traditionalisme et le salafisme. Cette réalité est bien attestée sur les réseaux sociaux, les prédicateurs les plus suivis étant :

  1. Mustafa Hussni, (courant modéré « Frères musulmans »), avec 30 438 168 abonnés.

    Impact médiatique de Mustafa Hosny (Social Bakers)
    Impact médiatique de Mustafa Hosny (Social Bakers)

  2. Muhammad al-Arifi (courant salafiste fondamentaliste), avec 23 933 804 abonnés.

    Impact médiatique de Muhammad al-Arifi (Social Bakers)
    Impact médiatique de Muhammad al-Arifi (Social Bakers)

Tableau qualitatif des courants intellectuels dans le monde arabo-musulmans

Courant traditionnaliste Courant humaniste
Courant classique conservateur Courant de l’islam politique Courant religieux réformiste Courant irréligieux (rupture) Courant laïc
Alazhar Les Frères Musulmans Conciliation de l’Islam avec la modernité, mais en gardant la suprématie du texte sur les intérêts de la oumma Athées Universitaires et spécialistes habitant dans le monde arabo-musulman, qui ne sont pas forcément pour une rupture avec la religion
Les grandes universités religieuses (Alkairouan, Alzitouna) Le Groupe islamique en Inde Conciliation de l’Islam avec la modernité en faisant primer les intérêts de la oumma sur le texte Agnostiques  
Les asharites Parti de la Libération (Hizb Al-Tahrir)   Déistes  
Les matouridites Les groupes salafistes djihadistes   Communistes  
Les soufis Courant d’Alkhomeini      
Le salafisme apolitique Courant du Hezbollah et d’autres courants similaires (les houthis au Yémen, par exemple)      
Les partisans de l’autorité religieuse chiite principale en Iraq, représentée aujourd’hui par Alsistani et d’autres références similaires        

Conclusion : vers une sécularisation dans le monde arabe ?

Malgré la gravité de la situation, les militants voient avec optimisme se former les prémices d’un mouvement rationaliste à travers le monde arabo-musulman. De ce point de vue, les intellectuels arabes font un travail colossal. Il est donc essentiel que l’Occident campe sur ses positions humanistes et progressistes ; et tout autant que les pays occidentaux arrêtent de faire la guerre à des pays musulmans comme en Afghanistan et en Irak. Il faut également cesser de diaboliser les Frères musulmans qui ont montré une certaine ouverture à l’évolution idéologique et un pacifisme inégalé, surtout en Égypte ; il serait plus sage de les gagner à la cause des modérés. L’ennemi des peuples n’est pas les Frères musulmans, mais bien plutôt le fondamentalisme du salafisme en l’occurrence. Qu’il soit clair que nous parlons strictement de cette idéologie, et non des personnes : il s’agit bien de parvenir à libérer les individus de l’emprise salafiste dont ils sont victimes. Finalement, il faut régler le problème palestinien : tous les spécialistes s’accordent à penser que la paix au Moyen-Orient est impossible tant que demeurera cette épine.

Ce nouveau mouvement humaniste dans le monde arabo-musulman est prometteur. Il aura probablement des échos dans tous les pays arabes. Nous pensons même qu’il arrivera à terme vers les musulmans d’Europe, comme cela a été le cas pour le salafisme qui s’est répandu à partir de l’Arabie saoudite. L’enjeu principal est bien celui qui fut aperçu de longue date par nombre de réformateurs : comment les sociétés musulmanes peuvent-elles aborder le tournant de la sécularisation ? Ce dernier fut favorisé en Occident par l’intensification des échanges, l’alphabétisation et la critique du principe d’autorité dans les débats. Les réseaux sociaux auront-ils le même effet libérateur dans le monde arabo-musulman que l’encyclopédisme dans le monde chrétien ?

La conciliation entre les gouvernements mondiaux est actée : Barack Obama rencontre Vladimir Poutine, l’Israélien Netanyahou rit avec le Palestinien Abbas, les Saoudiens organisent de riches festivités pour accueillir l’Américain Trump, La France vend des armes à l’Égypte, etc. On voit les puissants lever leurs verres, danser et plaisanter quand ils se rencontrent dans les sommets, les réunions, les négociations et les visites. Mais les peuples ne trinquent pas ensemble !

Il faudrait faire comprendre aux peuples occidentaux et Arabes que les perdants, ce sont eux, que les morts dans les guerres, ce sont eux et non pas les membres de leurs gouvernements. Il faut qu’ils réalisent que leur destin est commun (Planel 2017) et qu’ils se ressemblent beaucoup de par leurs espérances et leurs souffrances. Quand les peuples feront-ils pression sur leurs gouvernements pour qu’ils arrêtent les guerres ? S’ils veulent mettre fin à leurs misères, il est temps que les peuples se parlent, négocient et s’entendent entre eux. Cela est aujourd’hui possible à cause de – ou grâce à – la mondialisation, qui est devenue une réalité irréversible. C’est aussi grâce à Internet et à l’éducation. Les peuples peuvent aujourd’hui se parler les uns aux autres, sans devoir passer par les gouvernements.

Mais sur quelles bases des Latino-américains, par exemple, peuvent-ils parler aux Indiens ? Les Chinois aux Africains ? Ou, dialogue essentiel dans le cadre de cet article, les Arabes et les Européens ? Les religions ne créent pas la moindre base commune. Si nous avons tous des religions différentes, voire pas du tout de religion, il faut trouver des bases universelles. Celles-là, à notre avis, se fondent sur la rationalité, la science et la philosophie. Autrement dit, sur ce que nous nommons l’Humanisme.

Étant donné que les avancées industrielles, technologiques et scientifiques sont beaucoup plus importantes dans les pays européens, l’influence européenne dans le monde arabo-musulman est prédominante, ce qui ne plaît pas aux Arabes en général, pas même aux plus éclairés d’entre eux (y compris l’auteur de ces lignes) si cela devait signifier que la culture européenne reste dominante. Ce sentiment d’humiliation intellectuelle est encore plus fort chez les derniers militants qui voient en l’islam la « solution magique » des problèmes du monde arabe et de l’humanité.

Cette humiliation n’est surmontable que si les Arabes parviennent une fois encore à s’approprier l’Histoire : si on pense que la pensée moderne est moins un produit européen qu’une production humaine. D’ailleurs, même les Grecs de l’Antiquité, tenus pour précurseurs de l’humanisme, n’ont pas inventé leurs idées ex nihilo et reconnaissaient leur dette à l’égard de civilisations plus anciennes ou voisines : sumérienne, égyptienne, cananéenne et phénicienne. Plus généralement, les voies du progrès humain furent toujours diverses, et la sécularisation s’accompagne de la reconnaissance de cette pluralité et de la nécessaire et immémoriale hybridation des cultures. Loin de se borner à affirmer une identité fermée, les mythes associés aux civilisations parlent tous de migrations, d’acquisitions de savoirs faites à plusieurs sources, ce que confirment les connaissances historiques et archéologiques, voire linguistiques. S’approprier les techniques actuelles et développer l’éducation, multiplier les échanges, c’est contribuer à enrichir l’humanité entière et à s’affranchir de rivalités dépassées et meurtrières.

Dans les circonstances actuelles, les centaines de milliers de réfugiés arabo-musulmans en Europe peuvent jouer un rôle dans le rapprochement des peuples et l’essor de l’humanisme et de la sécularisation dans le monde arabo-musulman. L’intégration de ces nouveaux arrivants dans le système éducatif européen est primordiale. Pensons particulièrement aux milliers de Syriens en Allemagne : s’ils font des études, ils influenceront sûrement en retour les mentalités au Moyen-Orient. Des intellectuels comme Mohammed Arkoun, Edward Saïd, Georges Tarabishi étaient avant tout des personnes éduquées en Occident. Pour autant, ils sont lus et intellectuellement influents au sein du monde arabo-musulman contemporain, ils ont réussi à donner une vision plus large du monde et du genre de relation qui doit prévaloir entre les peuples. Avant eux bien sûr, nous pouvons mentionner Jamal Ad-din al-Afghani (1838-1897), Muhammed Abdou (1849-1905), Rifa’a al-Tahtawi (1801-1873), qui ont été à l’origine du mouvement réformiste dans le monde arabo-musulman au 19e siècle. Ces derniers ont tous fait des études en France, et ont été influencés par les Lumières. Parmi les milliers de réfugiés en Europe, il y aura sûrement des intellectuels. À ce titre, l’éducation est l’une des clés principales pour davantage de compréhension et de rapprochement entre les peuples.

La grande question reste celle du destin de ce mouvement. On a vu par le passé beaucoup de tentatives de modernisation – celle-ci réussira-t-elle ? Son avenir sera-t-il différent ? Y aura-t-il des progrès dans le rapprochement et la coopération entre les Européens et les Arabes ? L’histoire nous le dira. Une seule chose est sûre : cela dépendra des actes et des décisions de chacun d’entre nous.

Bibliographie

Abdelrahim, Abdelrahim. 2015. « Le besoin de réforme chez nous les musulmans ». Blogs de revue. Maram, Soyons rationnels. http://blog.sens-public.org/maram/le-besoin-de-reforme-chez-nous-les-musulmans/.

———. 2016. « Synthèse du projet de Mohammad Shahrour ». Blogs de revue. Maram, Soyons rationnels. http://blog.sens-public.org/maram/synthese-du-projet-de-mohamad-shahrour/.

Planel, Niels. 2017. « Progressistes de tous les pays, unissez-vous ! » Sens public. http://www.sens-public.org/article1244.html.

Rafayeh, Basel. 2017. « Le printemps laïc ». Nesannews, juin. Internet. http://www.nesannews.com/article.php?view=76788.

Youssef, Ragy. 2017. « A propos du libre-arbitre ». Facebook. https://www.facebook.com/ragy.youssef.9/posts/1134810583312560.

Yusuf, Ahmad. 2017. « A propos de la normativité : Nietzsche, une voix brusque criant dans la jungle ». Facebook. https://www.facebook.com/Ahmad.G.Yusuf/posts/10209941205740467.

Zayed, Ahmad Saad. 2016. « L’avenir de la pensée dans le monde arabo-musulman passe-t-il par les réseaux sociaux ? » Sens public, mai. http://www.sens-public.org/article1194.html.


  1. Ce concept associe pour nous deux considérations principales, pour un rationalisme ouvert aux sciences et aux idées philosophiques, d’une part, pour la promotion de l’esprit critique ouvert à l’idée que l’homme doit réfléchir sur le monde par lui-même et apporter des réponses humaines à ses problèmes. Cette orientation fut celle de l’humanisme occidental selon Rabelais ou Voltaire.

  2. Penseur, théologien et directeur de l’association Rencontre des civilisations à Vienne. Pour plus d’information sur sa vision, voir la traduction de l’un de ses sermons du vendredi (Abdelrahim 2015).

  3. Muhammad Shahrour est un intellectuel réformiste musulman. Il a commencé à s’intéresser à la vie intellectuelle après la défaite douloureuse des Arabes contre l’Etat hébreu en 1967. Il a publié plusieurs livres dans lesquels il développe sa méthode, ses conclusions et ses positions. Celles-ci ont suscité beaucoup de débats et lui ont valu de nombreuses attaques, notamment de la part du courant traditionaliste. Internet a donné plus d’ampleur à son projet. Ses partisans comptent par dizaines de milliers. Pour plus d’information sur son projet, voir l’artice « Synthèse du projet de Mohammad Shahrour »(Abdelrahim 2016).

  4. Cet article a été traduit de l’arabe. Il a été publié en ligne par Basel Rafayeh le 25 Mars 2017 sur sa page Facebook.

  5. Éditorialiste égyptien, membre du mouvement Les Séculiers et écrivain sur le site Dialogue urbain. À l’origine il avait étudié l’anglais, le management et la comptabilité. Il communique essentiellement via sa page Facebook, mais aussi via le site ask.fm (réseau social très répandu en Égypte, basé uniquement sur un modèle de « Questions-Réponses » où les utilisateurs peuvent apprendre sur les avis des personnalités présentes directement en leur posant des questions. Ce site a été fondé en Lettonie en 2011 et compte aujourd’hui à peu près 215 millions d’utilisateurs enregistrés, dont 50 millions annuellement actifs. Le site prétend recevoir 20 000 questions par minute. Il est disponible en 49 langues, dont l’arabe et le français.)

  6. Cet article a été traduit de l’arabe. Il a été publié par Ahmad Yusuf le 11 mars 2017 sur sa page Facebook

  7. Éditorialiste égyptien indépendant, il travaille comme comptable à la poste en Égypte. Ses textes et ses analyses se distinguent par une franchise et une profondeur remarquables. Il communique essentiellement via sa page Facebook, mais aussi via ask.fm.

  8. Cet article a été traduit de l’arabe. Il a été publié par Ragy Youssef le 16 Mars 2017 sur sa page Facebook

  9. Sens Public a publié un entretien (Zayed 2016) avec ce chercheur sur l’avenir de la pensée dans le monde arabo-musulman. En ligne ici.

  10. Intellectuel saoudien, célèbre pour sa conversion du salafisme à l’athéisme, mort en 1996.

  11. Philosophe et poète arabe très critique vis-à-vis des religions, il assumait son irréligion. Mort en 1057.

  12. Écrivain perso-arabe irréligieux, connu pour ses débats philosophiques avec les Mutazilites et pour sa négation de la révélation divine. Mort en 911.

  13. Mort en 2016. Il a été professeur de philosophie à l’Université du Caire.



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