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CRÉATIONS

Dante à Notre-Dame

29 mai 2019

Résumé : Après le terrible incendie de Notre-Dame de Paris au mois d’avril de cette année 2019, beaucoup d’articles ont été publiés sur le sujet. Bien entendu, le cliché bienpensant est à l’ordre du jour. Répondant à un appel de Gérard Wormser, le fondateur de Sens public, j’offre ici aux lecteurs de SP un extrait de mon intertexte La Guérison, où il est question de Dante (réincarné sous les traits d’un Indien Araucan) et de ses séjours à Paris à cheval (c’est le cas de le dire) entre le XIIIe et le XIVe siècles et de ses promenades dans le quartier de la Sorbonne et de la cathédrale. Le comique est un bon contrepoids du tragique.

(Le lecteur peut trouver sur mon site – http://roberto-gac.com – le début de l’ouvrage, publié sous la rubrique « roman » par les Éditions de la Différence, mais en tant qu’intertexte par Create Space. Les traductions des textes écrits dans une langue autre que le français se trouvent dans le volume II, De l’Éloquence en langue d’oïl).

Mots-clés : Dante, Jean de Meung, rue de Fouarre, Tour de Nesle, Notre-Dame, Jacques de Molay, Saint Julien le Pauvre, Sorbonne

Absract : After the terrible fire of Notre-Dame de Paris in April of this year 2019, many articles have been published on the subject. Of course, the cliché wellpensant is the order of the day. Responding to a call from Gérard Wormser, the founder of Sens public, I offer here to the readers of SP an excerpt from my intertext La Guérison, where it is about Dante (reincarnated under the guise of an Indian Araucan) and his stays in Paris on horseback (it is the case to say it) between the XIIIth and XIVth centuries and his walks in the district of the Sorbonne and the cathedral. The comic is a good counterweight to the tragic.

(The reader can find on my website – http://roberto-gac.com – the beginning of the book, published under the heading "novel" by the Editions of the Difference, but as an "Intertext" by Create Space). Translations of texts written in a language other than French are found in Volume II, De l’Éloquence en langue d’oïl).

Keywords : Dante, Jean de Meung, rue de Fouarre, Tour de Nesle, Notre Dame, Jacques de Molay, Saint Julien the Poor, Sorbonne






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La Guérison, I, extrait du chapitre II

L’envol de Beatrice vers l’American Paradise me jeta dans une ténébreuse dépression, aussi noire que celle où j’étais tombé en août 1290, après la mort de Bice Portinari. Mais tandis que ma Bice florentine s’était envolée vers le Paradis pour de bon, laissant sur terre toutes ses affaires, y compris son corps, ma Bice new-yorkaise avait emporté avec elle, en plus de ses bagages, les colliers de llancas, les trariloncos et les tupus d’argent, les ponchos et les choapinos de laine vierge que je lui avais offerts en échange de la jouissance de son coñihue et de son llí. Pour oublier ma peine, je commençai à boire en compagnie de mes patients, très contents de constater que leur toubib antialcoolique leur donnait, enfin, raison. Ce furent des beuveries dantesques dans le vrai sens du mot, tant étaient violents les cahuines auxquels elles donnaient lieu. Irrité par le vacarme, la Direction de la Société finit par me congédier, me privant au passage de ma ruca, construite dans l’enceinte des scieries et donc, d’après eux, leur appartenant.

C’est ainsi que je me suis retrouvé dans une chambre obscure et humide d’un hôtel de Temuco, où j’entrepris d’écrire l’histoire de mes malheurs pour tenter d’y voir plus clair et d’apaiser mon chagrin. Petit à petit, poussé par la solitude, je cherchai la compagnie des mengüeves de la ville, d’excellentes professionnelles prêtes à tout pour se faire quelques sous. En général, elles étaient jeunes et jolies et celles qui l’étaient moins compensaient leurs défauts par un savoir-faire digne de l’Araucanie. Néanmoins, leur amour était un peu ambigu, plutôt d’ordre monétaire et très vite mes maigres économies s’évanouirent, ce qui décida la propriétaire de l’hôtel à me jeter dehors.

Je retournai alors chez la Machi pour lui demander encore une fois son aide de sorcière et de guérisseuse. En silence, elle lut mes pensées, puis elle prit un pimuntuhue en pierre et prépara un philtre végétal que j’avalai, suivant ses ordres, d’un seul trait. Quelques instants plus tard, sous les effets ravageurs du cocktail magique, je fus propulsé à travers le temps et l’espace, comme si mon âme avait été un oiseau libéré de sa cage, de ce corps inerte que je pouvais voir maintenant comme n’importe quel autre objet de la nature. Je ne me rappelle pas exactement quelles contrées et quelles époques je traversai, puisque la mémoire ne suit pas toujours l’intellect dans son désir de connaissance, mais plusieurs jours après, lorsque je réintégrai mon corps dans un lit de l’hôpital de Temuco, je ressentis qu’un changement profond s’était produit en moi. Oh ! miracle ! Malgré la confusion dans laquelle je demeurais (les médecins qui me soignaient parlaient de « coma », de « bouffées délirantes », de « psychose réactive »), une certitude lumineuse et chaude comme le soleil s’imposa avec force à ma conscience : je n’étais pas du tout le pauvre Indien que l’on pensait (et que je croyais être), mais bien le plus grand poète de la chrétienté, Dante Alighieri réincarné sous les traits d’un Métis Araucan. Et la mission divine pour laquelle j’étais revenu au monde, consistait à écrire une nouvelle Comédie, ce qui me permettrait de récupérer le chrochrollí de Beatrice et, du même coup, d’arracher mes contemporains à l’emprise maléfique de la Société des Hommes Célestes. But pas très différent, en fin de compte, de celui qui avait été le mien au Moyen Âge : soustraire à leur misère les vivants exilés dans cette vie et les conduire à l’état de félicité, comme je l’avais expliqué dans une lettre adressée à mon ami et protecteur de jadis, Cangrande della Scalla, en 1316.

Tout était donc parfaitement clair, à l’exception d’un détail : écrire une nouvelle Comédie est un truc assez difficile, d’autant plus difficile que dans cette réincarnation je ne possède pas tout à fait les mêmes capacités de versification qui étaient autrefois les miennes. C’est pour cette unique raison que j’acceptai l’assistance de mon ancien professeur de psychiatrie, le Docteur Virgilio Pazzi, un vieux médecin d’origine italienne qui, prévenu de mes ennuis, vint à mon chevet. Tout d’abord, je ne le reconnus pas, tant j’étais dans le cirage. Peu à peu, cependant, je parvins à l’identifier et je lui confiai mes projets et mes doutes, surtout ceux qui concernaient l’histoire de Beatrice et de la Société des Hommes Célestes, récit que j’avais commencé à rédiger à l’hôtel. Il m’écouta avec attention, puis me proposa de le suivre à l’hôpital psychiatrique où il exerçait ses fonctions de psychothérapeute. Ainsi – me promit-il – j’aurais la tranquillité nécessaire pour écrire, et il serait à mes côtés pour m’aider et me servir de guide dans mon cheminement. C’est ce que je raconte dans un cahier écrit à l’hôpital et dont je t’offre ici, lecteur, quelques fragments rédigés en français et en espagnol, saupoudrés d’un peu d’anglais et d’italien, avec quelques pincées de latin et d’araucan, le tout agrémenté par les souvenirs de ma vie médiévale.

Sans doute, seras-tu étonné par cette pizza linguistique. L’explication est pourtant simple. Elle est contenue dans De Vulgari Eloquentia, l’un de mes plus importants écrits théoriques. Dans cet essai, que j’ai rédigé au début du XIVe siècle, je reconnais que la langue d’oïl est la plus adéquate pour écrire en prose vulgaire (“Allegat ergo pro se lingua oïl quod propter sui faciliorem ac delectabiliorem vulgaritem quicquid redactum est sive inventum ad vulgare prosaycum, suum est…”(Alighieri 1529)), tandis que la langue d’oc et en particulier la langue du (le toscan auquel je me permettrai d’ajouter, avec le recul que me donne cette réincarnation, le castillan) sont les plus appropriées à la poésie. Donc, dans cette nouvelle Comédie tout ce qui concerne la poésie est écrit soit en italien (toscano) soit en espagnol (castellano) et tout ce qui concerne le récit en prose est rédigé principalement en français et parfois en anglais, langue du iö (ja ou yes), hypocritement romanesque mais excellente pour englober et occulter tout type d’obscénités. N’aie pas peur, lecteur. Aujourd’hui, toute hôtesse de l’air parle plusieurs langues. Alors toi, intellectuel de haut vol, tu peux faire pareil. Toutefois, pour le cas où tu ne pourrais lire qu’une seule langue, je te laisserai en bas de page quelques notes qui renvoient à mon œuvre, surtout à ma première Commedia, dont le texte sert de guide à celui-ci et, en quelque sorte, de langue de référence à toutes les autres. C’est une façon inédite d’écrire et de lire qui se situe – enfin ! – au-delà du roman, mais ce n’est pas plus compliqué que de jouer avec un hypertexte sur un ordinateur, tu en auras vite la confirmation.

Encore une petite précision linguistique avant d’entrer carrément dans l’Enfer. J’ai bien choisi d’écrire en français « vulgaire » et non en français châtié (franc-latin ou franc-bourgeois), langue de choix des clercs et des romanciers-parisiens de cette fin de siècle. Comme plus d’un linguiste l’a déjà remarqué, le français dit « littéraire » risque, à l’instar du latin, de devenir une langue morte par excès de maniérisme. Si j’ai écrit ma première Commedia en toscan (la langue « volgare » à l’époque où j’étais Florentin) et non en latin, c’est parce que toute langue « vulgaire » est, par définition, infiniment plus vivante et riche que les langues censurées et torturées par les Inquisitions Académiques. Alors, lecteur, fais-moi grâce de quelques subjonctifs guindés que tu découvriras par-ci, par-là, de ma tendance hispano-araucanienne à me servir du passé simple à la place du passé composé (forme verbale habituelle de la langue parlée des Gaulois) et parfois d’une virgule un peu olé olé, et permets-moi de te guider à travers ce qui au début te paraîtra une selva oscura textuelle, mais dont la lecture, plutôt chiante, deviendra progressivement – suivant les rythmes eschatologiques de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis – moins saccadée, plus claire et plus rapide.

Bref. Voici les premiers fragments du manuscrit écrit à l’hôpital psychiatrique, que tu peux lire aussi, si ton imagination le préfère, comme une comédie où les acteurs sont, par-delà les personnages, les textes et les langues elles-mêmes, celles-ci jouant, chacune à son tour, un rôle bien spécifique. Ainsi, le français joue le rôle de la langue populaire ; l’espagnol, celui de la langue de la folie (Don Quichotte) et, alternativement selon les circonstances, le rôle de la langue de la psychothérapie (Sancho Panza) ; l’anglais, le rôle de la langue vénale des businessmen ; l’araucan et le latin, le rôle des acteurs comiques ; finalement, l’italien joue le rôle de la langue la plus noble et poétique de toutes (tu seras, j’espère, d’accord avec moi) : la langue maternelle…

Premier séjour de Dante à Paris

(La Guérison, I, extrait du chapitre IX)

Le 20 février 1288, très tôt le matin, je quittai Fiorenza pour la France sur un cheval prêté par la Fede Santa. Il faisait encore incroyablement froid en cette fin d’hiver et la neige rendait les chemins à peine praticables. Les cols des Alpes étant fermés, je ne pris pas la route du nord et ce fut par Pisa, Pietra Santa et Sarzana que je me rendis à Gênes, où j’eus la chance d’embarquer à bord d’un petit sciabecco à trois mâts qui aurait dû arriver jusqu’à Aigues Mortes. Mais la mer se faisant de plus en plus grosse, nous dûmes jeter l’ancre à Marseille après deux semaines de navigation très agitée. Ce fut cette dangereuse croisière qui m’inspira quelques vers d’Il Fiore, la petite épopée érotique que j’écrirais par la suite à Paris, dont voici un fragment :

Quand’i vidi i marosi sì ‘nforzare
per lo vento a Provenza che ventava,
ch’alberi e vele e ancole fiaccava
e nulla mi valea il ben governare,
fra me medesmo comincia’ a pensare
che’era follia se più navicava,
se quel mal tempo prima non passava
che dal buon porto mi facea lungiare…
(Alighieri 1283a)

Très affaibli par le mal de mer, je débarquai et m’installai dans une auberge qui était à la fois la maison de bains et le bordel de Marseille. Je me remis de mes émotions en me prélassant dans les étuves de l’établissement et en m’abandonnant aux caresses des filles, si câlines et soumises que j’avais l’impression de me trouver déjà au Paradis. Au bout de quelques jours de réjouissances, je repris la route ragaillardi par le vin et les baisers des petites Marseillaises, mon bourdon toujours raide, mais les bourses quasiment vides. À part une « lettre de foire » que m’avait donnée mon maître, il ne me restait presque plus d’argent, à peine de quoi acheter un mauvais cheval et de maigres provisions de bouche. Cela m’obligea à me hâter sur la route d’Avignon (je fis un court arrêt aux Baux de Provence, juste le temps de faire un croquis de ce lieu qui, dans le temps, me servirait de modèle pour l’entrée de l’Inferno), puis je longeai la future ville des papes, sans y entrer de peur de me faire estuver cette fois-ci par les Avignonnaises.

Le pont d’Avignon venait d’être achevé, heureux événement qui me permit de traverser le Rhône avec une facilité imprévue. Toutefois, mon voyage devint par la suite très pénible car je ne pouvais pas descendre dans les relais des Templiers, surveillés de près par la police de Philippe le Bel et les sbires de la papauté, déjà en collusion pour s’emparer des biens de l’Ordre. Et, comble de malchance, mon cheval mourut d’épuisement et de vieillesse. Il me fallut donc continuer mon chemin à pied. Je traversai Chalons, puis la ville de Troyes et cela après un petit détour par Clairvaux, où les moines de l’abbaye fondée par Saint Bernard refusèrent de m’héberger, me prenant pour un démon déguisé en pèlerin. À Troyes j’embarquai sur une péniche qui descendait la Seine et j’arrivai au petit port face à Notre-Dame de Paris peu avant Pâques, sous une pluie battante, mes vêtements et mes pompes dans un état déplorable et souffrant d’un rhume carabiné. La cathédrale, comparée à Santa Reparata, notre modeste cathédrale florentine d’alors, me sembla immensément plus grande. Cependant, après un siècle de travaux, elle n’était toujours pas finie. Les deux tours de sa façade, en dépit de l’absence des flèches projetées dans les plans primitifs, s’élevaient déjà spectaculairement sur la berge droite du fleuve, mais le chevet et son abside n’existaient pas encore. De prime abord, elle me fit presque peur par sa formidable masse, dont le profil tronqué rappelait un gigantesque animal apocalyptique endormi. Et pourtant, elle dégageait une sorte de vibration mystérieuse et apaisante que j’apprécierai de plus en plus au fil de mes promenades dans le quartier.

Avec ses trois points d’éclairage allumés la nuit au Petit Châtelet, à la Tour de Nesle et rue Saint-Denis, Paris, peuplée de deux cent mille habitants (ma Fiorenza aimée en comptait moins de 100 000 à cette époque), avait déjà la réputation d’être l’une des villes les mieux éclairées et urbanisées d’Europe. La Seine, fleuve profond et majestueux, beaucoup plus large que l’Arno, était d’une limpidité éblouissante et regorgeait de poissons. Certes, on y déversait directement les ordures ménagères, mais il s’agissait d’ordures propres, biodégradables, sans rien de plastique ni de chimique. La plupart des rues étaient étroites et tortueuses, parcourues par un caniveau central, comme à Florence. On y circulait à pied ou à cheval et parfois en charrette, surtout rue Saint-Jacques, soigneusement pavée, à l’égal des rues Saint-Martin, Saint-Antoine et Saint-Honoré, les quatre artères du Paris médiéval.

Avant de quitter l’Italie, Ser Brunetto m’avait fait noter sur une tablette, outre l’adresse de Jean de Meung auquel je devais remettre la liste des Templiers promis à l’assassinat, le nom d’une petite auberge rue de Bièvre, au cœur du quartier des étudiants, entre Notre-Dame, l’église Saint-Julien-le-Pauvre et la rue du Fouarre. L’auberge, à colombages et en torchis, était tenue par une famille florentine qui me reçut en compatriote et accepta d’échanger ma « lettre de foire » pour m’aider à faire face à la vie parisienne. De ma chambre, je pouvais voir le flanc nord de Notre-Dame et la rive gauche de la Seine, où venait mourir la Bièvre, jolie rivière bordée de saules, d’érables et de peupliers. Mon logement était modeste, mais très bien entretenu par l’aubergiste, une grosse veuve un peu fanée, contrairement à sa fille, Fioretta, superbe ragazzina de quinze ans.

Le lendemain de mon arrivée à Paris, je me rendis à la Sorbonne pour me dissimuler, comme prévu, parmi les étudiants. Le Studium n’était plus le petit internat fondé par Robert de Sorbon en 1257, où les étudiants pauvres pouvaient apprendre la théologie, mais maintenant on y enseignait aussi la philosophie et les sciences. Les cours avaient lieu à ciel ouvert, rue du Fouarre, à quelques pas de Saint-Julien-le-Pauvre. Le professeur criait sa leçon du haut d’une estrade montée pour l’occasion, tandis que nous l’écoutions debout ou, si nous arrivions suffisamment à l’avance, assis sur les quelques bottes de paille que la ville mettait à notre disposition. Ces conditions de travail, assez agréables et détendues, favorisaient – plus que la formation intellectuelle et morale des jeunes gens – leur éducation sexuelle, parachevée parfois sur place. Saint Thomas, qui à plusieurs reprises y avait donné des leçons, se disait scandalisé par la tendance des étudiants à prêter plus d’attention aux belles parisiennes (moulées, selon la mode du jour, dans de longues robes très ajustées et ceintes de chaînes en oripeau) qu’à la Théologie. Est-ce la raison pour laquelle les étudiants l’affublaient du sobriquet « le bœuf » ? Quant à moi, grâce à la présence de Fioretta à l’auberge, je n’eus pas besoin de « chercher la femme » dans les rangs des étudiantes…

« Chercher la femme ?, » ironizó el Doctor Virgilio, deteniendo mi relato.
“Es una manera cómoda de decir las cosas. Fue el propio Jean de Meung quien me enseñó la expresión…” precisé.
“No es muy poética”, repuso el Doctor. “¿ Dónde habíamos quedado con la historia de los Doctores ?”, cambió bruscamente el giro de la conversación.
“En mi encuentro con los doce primeros, en aquella sala que parecía una especie de laboratorio ultramoderno…”, respondí.
“Sigamos entonces con esa historia. No es muy entretenida, pero para su Curación es crucial… Adelante…”
Pues bien, yo creía que tras haber escuchado el aburridísimo discurso del Decano Celeste, el asunto estaba concluido,
cuando se produjo un fenómeno para mí tan excepcional como inesperado : el cielo raso de aquella sala donde estábamos y que hasta entonces yo había creído de material plástico o de vidrio ahumado, comenzó a cambiar de tonalidad acercándose primero al azul y luego al violeta y, después de un breve instante en el cual se hizo transparente, se transformó en un espejo que duplicaba el círculo de los Doctores,
dando origen a dos sistemas giratorios en referencia matemáticamente relativa uno al otro,
especie de carrusel que se detuvo en el momento en que la voz de otro Doctor, potente y aguda, alcanzó mis oídos,
un Doctor en apariencia tan importante como el primero, quien empezó a contar las proezas del Jefe de la Cátedra a la cual aquél pertenecía, completando y equilibrando con sus palabras lo dicho sobre el economista que había estudiado la pobreza, haciendo de ese modo un extraño y perfecto paralelo que estableció de la manera siguiente :
“Si bien es cierto que el venerable Doctor consagrado a la explotación de la miseria (y del cual soy fiel discípulo) contribuyó con sus experiencias a la propagación de la Enseñanza de los Hombres Celestes, no menos cierto es que otro sabio, a cuya cátedra pertenece el Doctor que ha tributado un elogio tan cálido a mi propio profesor (razón que me obliga a responder a elogio por elogio) recibió también una orden de Big-Boss para devolver a la Enseñanza toda su eficacia,
objetivo idéntico para ambos Profesores si consideramos sus esfuerzos con una misma perspectiva espacio temporal, aunque sus métodos son contradictoriamente opuestos pues en el caso del que ahora hablo las cosas evolucionaron con sorprendente éxito, resultado de sus teorías militares y elitistas que aplicaba con la dureza y oportunidad necesarias a la masa de iletrados del Tercer Mundo (y también del Cuarto Mundo) que se obstinan en rebelarse contra la palabra de Big-Boss,
métodos que han proporcionado frutos espléndidos, según dan fe los triunfos obtenidos por la Sociedad de los Hombres Celestes en ciertas regiones de Oriente y de América Latina,
y ahora,
en cuanto a la Cátedra de mi propio Profesor, debo decir que no puedo sino lamentar el curso que han tomado sus seguidores quienes, en vez de progresar fascistamente hacia adelante, marchan democráticamente hacia atrás…”
Pasando luego, por iniciativa propia, a repetir la interminable ceremonia de las presentaciones, constituyendo un segundo círculo idéntico al primero, aunque al revés,
hecho que acabó de equilibrar punto por punto todo lo que había dicho el primero de los Doctores, pero sin que esto hubiera significado que entre ambos y sus respectivas Cátedras hubiera oposición alguna, sino al contrario, una perfecta comunión, como era previsible que ocurriera en pleno seno de la Sociedad de los Hombres Celestes donde, por definición, todo es acuerdo y armonía,
y, en ese instante, otra vez los Doctores Celestes comenzaron a inquietarse y a moverse, aprovechando aquel intervalo para felicitarse recíprocamente como correspondía a sus altas dignidades,
pero nuevamente deteniéndose en sus puestos cuando se dejó oír la voz del Doctor que me había hablado de la pobreza en primer término, apropiándose otra vez de la palabra para decir :
“Todavía no he aclarado el segundo equívoco al que he dado origen cuando me referí al Doctor judío cuya presencia en nuestra Sociedad es fuente de la energía descubierta por su sabiduría insuperable, afirmación aparentemente contraria al principio de la Doctrina Celeste que señala que no hay sabiduría superior a la sabiduría de Big-Boss,
para convencerse de lo cual basta examinar las reglas que definen el Mercado Celeste y la influencia de éstas en el Sistema de Producción Cósmica, del cual la ciencia del gran sabio hebreo es directamente tributaria,
precisión que permite adjudicar a Big-Boss toda su grandeza y a mí advertir que en este asunto es mejor andar con botas y delantal de plomo y recomendar a los hombres ordinarios que más vale abstenerse de emitir todo juicio que guarde relación con la Sociedad de los Hombres Celestes, pues en más de una ocasión he visto una flota entera echada a pique a la entrada de su puerto de destino, así como también he visto brotar el letal hongo cuando nada lo hubiera permitido suponer”,
amenazas con las que puso fin a su abrumador discurso, haciéndome creer que después de tanta palabrería ya no había nada más que decir y que, por lo tanto, nuestra visita a aquel nivel de la Fundación (The Foundation) estaba felizmente terminada,
pero en ese instante se dejó oír a mi lado la voz de Beatrice diciendo :

“This Indian has need, though neither unexpressed – being muted of voice, nor yet in thought articulate – to trace another truth to where it’s rooted. So tell him if this radiance, floreate thus in your substance, shall as now remain unchanged with you, eternal as your state ; and if it shall, go further and explain, how shall your mutual brightness not annoy your sight, when you’re restored to sight again…”, (Alighieri et Pézard 2014a)

pidiendo que se me dieran aun más explicaciones, algo a lo cual me negué rotundamente diciendo que no era necesario pues, gracias a la Inteligencia que su femenina proximidad me comunicaba, yo había todo, todo comprendido…

“En ese caso es mejor que volvamos a su historia parisina”, me detuvo el Doctor Virgilio. “No se inquiete por la brusquedad de mis indicaciones, aparentemente caprichosas y absurdas”, agregó. “Nos acercamos al fin de su Infierno textual, y el fin del Infierno es así : áspero, rudo, vertiginoso y oscuro como un precipicio sin fondo. Apóyese sin temor en mi decir y lo conduciré, como prometido, hasta el término de su Curación. Pues bien, ahora me interesa saber algo más del París medioeval y de Jean de Meung. Su vida es mal conocida. Usted, que lo encontró personalmente, tal vez pueda contarnos algo…”
“De acuerdo”, obedecí.

Ma présence étant camouflée parmi les étudiants de la Sorbonne, je pus prendre contact, suivant les consignes de la Fede Santa, avec mon confrère, Jean de Meung. Il n’était pas très sympathique, c’est le moins qu’on puisse dire. Sa célébrité y était-elle pour quelque chose ? Tout Paris parlait du Roman de la Rose, épopée en vers de Guillaume de Lorris qu’il avait rallongée d’une deuxième partie profitant de la mort et du peu de notoriété de son auteur. Il me proposa de me vendre une copie calligraphiée destinée à mon maître Brunetto, mais il refusa d’écrire une dédicace craignant que la police de Philippe le Bel ne me tombât dessus, découvrant ainsi un lien embarrassant entre lui et des Florentins suspects. D’ailleurs, lorsque je lui communiquai la liste des Frères Templiers menacés de mort, il se contenta de la regarder et de la jeter au feu, me faisant sentir que j’étais un pauvre couillon, un bon à rien. « Ils sont tous morts », me dit-il sur le pas de la porte de sa magnifique demeure, rue Saint-Jacques, me conseillant, pour se débarrasser de moi, de rentrer immédiatement à Florence. J’eus l’impression que je ne le reverrais plus jamais, mais soudain une idée heureuse me permit de retenir son attention : je lui dis que j’étais moi-même écrivain et qu’après avoir lu la première partie du Roman de la Rose écrite par Guillaume de Lorris, je voulais lire maintenant son œuvre et la faire connaître aux Italiens.

Je ne sais pas, lecteur, si tu as eu l’occasion de rencontrer personnellement un romancier-parisien, mais je peux t’assurer qu’au Moyen Âge ils étaient déjà d’une fatuité, d’une cupidité et d’un narcissisme à toute épreuve : Jean de Meung, comprenant l’intérêt de mon offre pour sa réputation, changea aussitôt d’attitude et, me gratifiant d’un large sourire, m’assura que je pouvais désormais compter sur son amitié.

En guise d’amitié j’eus droit à quelques promenades entre les églises Saint-Séverin, Saint-Julien-le-Pauvre et Notre-Dame, au cours desquelles il me mit au courant, avec une pédanterie à peine supportable, des signes et des symboles Templiers dissimulés dans la structure de la cathédrale. Cet aperçu de l’extraordinaire complexité, à la fois mathématique et occulte, de l’édifice, allait m’inspirer plus tard, au moment de concevoir la Commedia, l’architecture ésotérique de mon poème. (Ne crains rien, lecteur, je t’épargnerai les détails car dans cette réincarnation il m’est toujours interdit de révéler des secrets dont le dévoilement peut me couter très cher). Mais, à part ces promenades pédagogiques, c’était toujours moi qui lui offrais à boire, toujours moi qui l’invitais à déjeuner à mon auberge, où il fit la connaissance de ma Fioretta qu’il allait finir, bien entendu, par me piquer. C’est vrai, je n’avais que vingt-trois ans et lui plus de quarante, il était du pays et moi un étranger qui bafouillait mal sa langue, mais – tout de même ! – il aurait pu m’inviter au moins une fois à manger chez lui. Pourtant, je ne me plains pas trop car, outre la découverte des secrets architecturales de la cathédrale, c’est grâce à Ser Jean qu’on me laissa entrer dans la Sainte Chapelle du palais de la Cité, où les souvenirs de la passion du Christ, entreposés par le roi Saint Louis, étaient jalousement gardés. Il y en avait pour tous les goûts : la couronne d’épines, un morceau de la croix, un autre de la lance qui perça le flanc du Supplicié, l’éponge qui servit à lui donner du vinaigre, une partie de son manteau, quelques clous de la crucifixion, et cætera, et cætera, reliques toutes fausses selon Ser Jean, mais que Louis IX avait payées à prix d’or à Baudoin II, le dernier roitelet français de Constantinople.

C’est justement devant ces faux symboles d’un christianisme bafoué et piétiné par ses dignitaires les plus en vue, que je ressentis cette fraternité Templière qu’il y avait entre Jean et moi, ayant tous deux – au moment de prêter serment de soumission à la règle ésotérique de l’Ordre – foulé la croix de nos pieds. Pour sûr, nous ne voulions pas par ce geste humilier le Christ (d’ailleurs, je rends hommage à la Croix véritable, la Croix faite de lumière, dans le cinquième ciel du Paradiso) mais, au contraire, nous voulions montrer notre attachement aux vraies valeurs de la chrétienté – Foi, Espérance, Charité – et non à la vénération idolâtre de ces morceaux de bois et de métal qu’on offrait à nos sens, triste butin des croisés qui pour s’en emparer avaient tué des centaines de milliers d’hommes. Voilà pourquoi Saint Louis, qui appelait les siens, au nom de Jésus, à enfoncer l’épée jusqu’à la garde dans le ventre des Juifs et des infidèles, n’a pas trouvé de place dans le Ciel de ma première Comédie.

Giano (je n’arrivais pas à prononcer correctement son prénom, « Jean ») m’emmena également à quelques réunions sorbonnardes, toujours houleuses, organisées dans l’église Saint-Julien-le-Pauvre et non pas à Notre-Dame, épouvantable glacière en hiver. C’était là qu’on procédait à l’élection du Recteur, c’était là que se tenaient les assemblées générales de la Sorbonne. Et ce fut là, au milieu d’un énorme chahut provoqué par les étudiants, mécontents d’un projet interdisant (pour cause d’adultère collectif) l’accès des femmes mariées aux cours de la rue du Fouarre, que j’osai révéler à Jean de Meung que je venais de terminer l’écriture d’Il Fiore, ouvrage inspiré de son Roman de la Rose.

Effectivement, en attendant le moment propice pour rentrer à Florence, j’avais eu le temps de lire le long poème de Ser Giano, dont l’utilité immédiate, concrète et charnelle, fut de me permettre de mieux préparer le siège de la petite Fioretta. L’exubérance de son chrochrollí rendait fous tous ceux qui la voyaient et Giano ne ratait jamais une occasion de lui pincer les fesses, ce qui favorisait tous types de médisances parmi les pensionnaires de l’auberge. Au mépris d’une virginité capiteuse que l’on flairait à l’arôme qu’elle laissait sur son passage, Fioretta était plutôt coquine et faisait bel accueil à nos plaisanteries les plus grivoises, sans éprouver ni honte ni peur. Et si sa mère (la Vieille, comme nous l’appelions) n’avait pas pris toutes les précautions pour lui imposer une abstinence forcée et la protéger de notre lascivité, elle nous aurait permis de cueillir sa rose de chair sans opposition, tant ses instincts la poussaient vers le dieu Amour.

Compte tenu de son âge mûr, Giano ne voulait pas se risquer au rituel du dépucelage et il me pressait de passer à l’Acte avant lui pour jouir à son tour des territoires ainsi conquis. Son insistance provoquait chez moi de violentes crises de jalousie, car Fioretta s’intéressait beaucoup plus à la renommée et à la richesse du romancier, qu’à mon ardeur de poète et à mon obscure pauvreté. Pourtant, après maintes hésitations, je décidai de laisser de côté tous les appels de la raison et je m’attaquai franchement à l’objet de mes désirs.

Je donnai l’assaut en pleine nuit, après un repas fort copieux et très arrosé, spécialement concocté pour endormir la Vieille et affaiblir les défenses de Fioretta, véritable Vénus adolescente qui n’avait nul besoin de cela. J’entrai dans sa chambre sans difficulté, mais, au moment de m’introduire dans son lit, elle eut un sursaut de pudeur et serra fermement les cuisses.

"Garza – lui dis-je dans ma langue –, poco pregerei il mi’ brandon, sed i’ te non potrei farti ricoverare in una fogna. Già tanto non se’ figlia di Ragione, che sempre co’ figliuoi m’ha guerreggiato, ch’io non ti metta fuoco nel groppone… Ben poco varrà ta difensione, quand’io v’avrò il fornel ben riscaldato !" (Alighieri 1283a)

C’est très grossier, lecteur, indigne de Dante Alighieri, je le reconnais. Mais lorsqu’on est dans le feu de l’action amoureuse, on ne fait pas attention aux mots. Je vais donc essayer de te raconter la suite en vers. Fioretta, remise de sa peur, ouvrit les jambes et je pus approcher mon nez de ce que Giano appellait la « meurtrière » d’une femme (et moi, plus fin tout de même, la balestriera), fente qui dans le cas précis de Fioretta était recouvert d’un hymen blanc et épais comme un drapeau, mouillé d’un suc argenté :

"E riposando sì ebbe avvisata,
come cole’ ch’era sottil’ archiera,
tra due pilastri una balestriera,
la qual natura v’avea compassata.
Su’ pilastri un’imagine avea assisa,
d’argento fin sembiava, sì lucea :
tropp’era ben tagliata a gran divisa.
Di sotto un santuario sì avea :
d’un drappo era coperto, sì in tal guisac che’l santuario punto non parea (…)
E sì non mi saria paruto oltraggio
di starvi un dì davanti ginocchione,
e poi di notte esservi su boccone,
e di donarne ancor ben gran logaggio.
(Alighieri 1283b)

Oui, j’aurais passé une journée entière agenouillé devant l’hymen de ma jolie, mais mon désir était si ardent que je ne pouvais plus attendre :

Venus allora già più non attende,
però ched ella sì vuol ben mostrare
a ciaschedun ciò ched ella sa fare.
Immantenente l’arco su’ sì tende,
e poi prende il brandone e sì l’accende.
Sì no lle parve pena lo scoccare,
e per la balestriera il fé volare,
sì che ‘l castel ma’ più non si difende…
(Alighieri 1283c)

Elle était en feu ma petite Fioretta, et après quelques soupirs elle s’abandonna en me demandant de la combler :

" …I’gli abbandono
e me e ‘l fiore e ciò ch’i’ ho ‘n podere,
e ched e’ prenda tutto quanto in dono.
Per altre volte avea alcun volere,
ma non era sì agiata com’or sono.
Or ne può fare tutto ‘l su’ piacere".
(Alighieri 1283d)

C’était facile à dire, mais beaucoup plus difficile à faire, l’hymen de Fioretta étant des plus épais et son trou tellement serré que je n’arrivais pas à lui enfoncer mon bourdon :

E poi provai sed i’ potea il bordone
in quella balestriera, ch’i’ v’ho detto,
metterlo dentro tutto di randone ;
ma i’ non potti, ch’ell’era sì stretto
l’entrata, che ‘l fatto andò in falligione.
La prima volta i’ vi fu’ ben distretto.
(Alighieri 1283e)

J’insistai souventes fois, craignant que mon harnais ne craquât, car ni mon bourdon ni mes escarcelles, malgré leur hardiesse, n’étaient en fer :

Per più volte falli’ a lui ficcare,
perciò che ’n nulla guisa vi capea ;
e la scarsella ch’al bordon pendea,
tuttor di sotto la facea urtare,
credendo il bordon meglio far entrare ;
ma già nessuna cosa mi valea.
(Alighieri 1283f)

Mais à la fin, à force de persévérance et d’endurance, je réussis, l’inondant de mon sperme :

Ma a la fine i’ pur tanto scotea,
ched i’ pur lo facea oltre passare.
Sì ch’io allora il fior tutto sfogliai,
e la semenza ch’i’ avea portata,
quand’ebbi arato, sì la seminai.
La semenza del fior v’era cascata :
amendue insieme sì le mescolai,
che molta di buon’erba n’è po’ nata.
(Alighieri 1283g)

Je faisais ainsi honneur à mon prénom – Durante –, celui-là même que j’utiliserais comme signature à l’intérieur de mon poème :

Ché pur convien ch’i’soccorra Durante,
chéd i’gli vo’tener sua promessione,
ché troppo l’ho trovato fin amante.
(Alighieri 1283h)

Voilà pour le dépucelage de ma jolie, tel que je le raconte dans Il Fiore.

Jean de Meung, qui avait bien profité par la suite de mon travail de dégagement (je préfère ne pas parler du sang versé pendant la bataille), fut stupéfait lorsque je lui offris une copie de mon ouvrage. Peut-être en son for intérieur me croyait-il incapable non seulement d’écrire, mais aussi de lire, puisque je parlais le français avec un fort accent méridional. Jusqu’alors je n’avais jamais voulu évoquer son Roman de la Rose, car je trouvais son interminable poème assez ordinaire et, en tout cas, de qualité nettement inférieure à celui de Guillaume de Lorris qui, lui au moins, aurait pu se prévaloir de l’originalité de sa démarche, puisqu’il avait été le premier de nous trois à comparer le coñihue d’une femme à une rose. Et puis, autant le texte de Guillaume me semblait frais, léger, spontané et amusant, autant celui de Jean de Meung me paraissait lourd, prétentieux et pédant, surchargé de discours sur tout et n’importe quoi, ajoutés non dans le but d’instruire qui que ce soit, mais uniquement pour étaler son érudition. C’est vrai, depuis toujours la haute littérature est, par définition, nécessairement didactique, mais une chose est d’apporter quelques données utiles et valables au lecteur, et une autre de lui balancer des connaissances dont il n’a que faire. Sur ce point précis, Guillaume de Lorris est incontestablement plus adroit et subtil que Jean de Meung. En revanche, là où ils font à peu près jeu égal, c’est dans la platitude de leur versification, toujours appuyée sur des octosyllabes à rimes plates.

Empêché, pour des raisons de diplomatie littéraire, d’exprimer d’une façon ouverte mes réticences sur le Roman de la Rose, j’écrivis Il Fiore en essayant d’éviter les erreurs commises par mes prédécesseurs, tout en respectant les règles du sujet, celui de l’amour courtois. D’abord, je me limitai à un peu plus de trois mille vers, c’est-à-dire, bien moins que les quatre mille de Guillaume et très loin des presque vingt-trois mille de Giano, chiffre parfaitement excessif s’agissant d’un sujet – la jouissance du chrochrollí – assez galvaudé. Et, au lieu d’utiliser des vers octosyllabes à rimes plates, interminablement couplés dans une monotonie harassante, j’eus recours aux hendécasyllabes, vers beaucoup plus difficiles à ciseler, mais infiniment plus élégants, le tout agencé en deux cent trente-deux sonnets, l’une des formes royales de la poésie. En outre, je dédaignai toute référence culturelle sans rapport direct et nécessaire avec l’histoire et je fis de la psychomachie (spécialement au moment de la prise du château et de la rose convoitée) un véritable combat entre les protagonistes. Le résultat, lecteur, tu pourras l’apprécier toi-même si tu arrives à trouver un exemplaire d’Il Fiore quelque part, ce qui n’est pas une mince affaire. En effet, depuis sept siècles, les dantologues bigots se sont débrouillés pour passer pratiquement sous silence mon premier chef-d’œuvre, en allant jusqu’à dire que je n’en suis pas l’auteur. Dieu merci, ma réincarnation me permet de replacer les choses et de réclamer justice pour un texte qui – déjà au Moyen Âge – établit, une fois pour toutes, la distance qui sépare la littérature italienne de la littérature française. Cela dit, à tout seigneur tout honneur : en France il y aussi des savants comme le professeur Ferdinand Castets qui sut, au XIXe siècle, confirmer l’authenticité de mon œuvre et déceler le titre exact du poème.

Jean de Meung m’invita, enfin !, chez lui, pour me faire part de son opinion sur Il Fiore. C’était au début du mois de juin, un jour où l’air était à la fois transparent, frais et parfumé et d’une quiétude qui répercutait, à la façon d’une cloche en cristal, les chants d’oiseaux et les voix humaines, entrelacés dans une douce symphonie urbaine. Je dirigeai mes pas, presque en dansant, vers la rue Saint-Jacques, le cœur frémissant d’amitié et dans ma tête une petite chanson inspirée par ma Fioretta chérie et qui aurait pu aussi bien servir de dédicace à Il Fiore :

“Per una ghirlandetta
ch’io vidi, mi farà
sospirare ogni fiore.
I’vidi a voi, donna, portare
ghirlandetta di fior gentile,
e sovr’a lei vidi volare
un angiolel d’amore umile ;
e’n suo cantar sottile
dicea :”Chi mi vedrà
lauderà ’l mio signore"
Se io sarò là dove sia
Fioretta mia bella a sentire,
allor dirò la donna mia
che port’intesta i miei sospire.
Ma per crescer disire
mia donna verrà
coronata d’Amore.
Le parolette mie novelle,
che di fiori fatto han ballata,
per leggiadria ci hanno tolt’elle
una vesta ch’altrui fu data :
però siate pregata,
qual uom la canterà
que li facciate onore.
(Alighieri et Pézard 2014b)

En arrivant chez Ser Giano, je fus reçu par un valet qui me demanda d’attendre dans un salon dont les fenêtres donnaient d’un côté sur une cour dallée et de l’autre sur un jardin où, parmi les domestiques qui achevaient les préparatifs d’un somptueux festin, j’aperçus – ô garza traîtresse ! – Fioretta elle-même, apparemment engagée comme serveuse pour l’occasion. Ser Giano vint me chercher, mais avant que je n’aie eu la possibilité de le remercier pour avoir organisé une fête en mon honneur, il m’ordonna sèchement de l’accompagner dans son bureau, aménagé dans une tourelle de la maison.

Peut-être, lecteur, as-tu le malheur d’être écrivain. Si c’est le cas, je te conseille de faire gaffe aux romanciers-parisiens (je dis bien « romanciers-parisiens » et non « romanciers français », car les « romanciers-parisiens » peuvent être de toutes les nationalités). Bref : Jean de Meung, dans une colère froide, bien calculée, m’annonça qu’à son avis de Docteur en Théologie et Grand Écrivain, Il Fiore n’était qu’un immonde plagiat de son Roman de la Rose et que, par conséquent, il m’ordonnait de quitter immédiatement Paris et la France sans quoi il me dénoncerait aux flics de Philippe le Bel, en leur révélant ma condition d’étranger sans papiers. Je n’eus même pas le temps de m’excuser pour mon crime de lèse majesté et de lui expliquer, quelques siècles à l’avance, ce que « intertextualité » veut dire, car il me fit expulser par son portier, tout en me jetant à la figure mon manuscrit déchiré. Pour un fiasco, lecteur, c’en fut un !

Plus tard à l’auberge, accablé par ma méprise, je compris que malheureusement la littérature est semée d’embûches et que, loin d’être le moyen par excellence de la communication et de l’entente entre les hommes, elle n’est souvent que le théâtre des convoitises et des jalousies les plus égoïstes, les plus féroces de l’être humain. Et, tandis que je faisais mes valises pour filer à la française, je pris la sage décision de ne plus jamais faire confiance à un romancier, parisien ou pas.

Deuxième séjour de Dante à Paris

(La Guérison, II, extrait du chapitre VII)

Alagia était une femme vraiment magnifique. Mais, avant tout, elle était femme. Sans m’avoir consulté, sans même me prévenir et prétextant la gravité de ma maladie, elle avait écrit à Gemma pour lui faire part de l’éventualité de ma mort. Mon épouse se rendit aussitôt à Lucca, chez mon fils Giovanni (qui s’y était réfugié quelques années après mon bannissement de Florence), puis, prenant tout le monde de court, débarqua à Sarzana au château des Malespina.

L’arrivée de Gemma, plus grosse que jamais et déjà assez vieillie, me produisit un choc plutôt désagréable et le récit de ses malheurs faillit me plonger dans une dépression aussi profonde que le Malebolge que je m’acharnais à décrire dans l’Inferno. Elle ne manquait de rien grâce à l’aide de sa famille, son seul problème étant la conduite de nos enfants qui, profitant de l’absence chronique de leur père, n’en faisaient qu’à leur tête. Ils étaient insolents, désordonnés, mauvais élèves, grossiers et méchants, surtout avec leur petite sœur, Antonieta, que je ne connaissais toujours pas. D’ailleurs, étant donné la beauté hors du commun de la fillette qui excitait déjà la lascivité des Florentins, Gemma voulait mon accord pour lui trouver un fiancé convenable et signer un sponsare devant notaire, comme cela avait été jadis notre propre cas. Naturellement, toutes ces histoires me faisaient chier presque autant que le fleuve de merde du huitième cercle de l’Enfer, où je place les fraudeurs.

Je ressentais une immense lassitude, fruit sans doute de la malaria qui m’avait poussé jusqu’aux portes de la mort, mais aussi des conflits qui ne tardèrent pas à éclater entre Gemma et Alagia à propos de ma punún. Les femmes sont comme ça, lecteur, je n’ai jamais compris les raisons réelles et concrètes qui les poussent à se disputer, à s’entre-déchirer et, parfois, à s’entre-tuer pour un homme. J’étais une épave, vieux, épuisé, incapable de bander et voici qu’elles commencèrent à se jalouser, à s’espionner, à s’agresser à cause de moi ! Merde ! Et pourtant, ce fut Alagia qui, me croyant moribond, envoya chercher Gemma pour qu’elle assistât à mes derniers soupirs. Je ne trépassai pas et les deux femelles se retrouvèrent face à face, de chaque côté de mon lit de convalescent. Merde et merde ! Si par hasard, lecteur, tu n’en es pas un, mais une lectrice, écoute-moi bien : ce n’est absolument pas la peine de se bagarrer pour un homme, quel qu’il soit. Même pour un grand poète, un grand génie comme moi. C’est, en substance, ce que j’essayai de leur faire comprendre, avec le succès que tu peux imaginer : zéro ! Pire que ça : Gemma, forte de la demi douzaine de mômes qu’elle avait enfantés de moi et, compte tenu du fait que je ne pouvais pas rentrer à Florence, fit part à Alagia de son projet de venir s’installer avec toute la famille d’abord dans la ville voisine de Lucca et ensuite – si la marquise n’y voyait pas d’inconvénient – à la cour des Malespina…

Ce fut l’enfer pour de vrai ! J’abrège : dès que je fus capable de monter à cheval, je me tirai de Sarzana sans crier gare. Il me fallait absolument trouver un endroit plus sain, une atmosphère plus respirable que celle des marécages géographiques et métaphoriques où je m’étais embourbé. J’étais las, je ne voulais plus entendre parler de moustiques, de chaleurs humides et de bonnes femmes jalouses, de luttes politiques et de tueries. J’en avais marre de l’Italie, tout simplement. Et poussé par un besoin d’air frais, de nouveaux horizons et de nouvelles aventures, je décidai de me rendre pour la deuxième fois à Paris.

Si dans cette réincarnation j’ai éprouvé quelque malin plaisir, c’est bien celui de lire les conneries que mes biographes (les « dantologues », comme ils s’appellent) écrivent à mon sujet. Ainsi, ils ne se sont jamais mis d’accord sur la réalité de mes séjours à Paris. Même Villani et Boccacio, mes deux biographes les plus proches dans le temps et dans l’espace, ont dit n’importe quoi sur ces épisodes de ma vie… et sur beaucoup d’autres. Et les dantologues plus modernes, mes biographes du XXe siècle (lesquels, pourtant, peuvent compter sur l’aide de la science pour leurs recherches) ne sont pas du tout convaincus de ma présence en France au Moyen Âge. Pour les uns, c’est tout au plus une hypothèse plausible, pour les autres, une niaiserie sans fondement. Avec cela, ils sont tous d’accord pour dire que les périodes les plus obscures de ma vie, celles sur lesquelles ils ont le moins de renseignements, vont de 1288 à 1289, et de 1308 à 1310. D’après eux, il n’y a pas, curieusement, de traces nettes de mon existence en Italie pendant ces années-là. Ah ! les cons ! Précisément, je n’étais pas en Italie, mais bel et bien en France. En même temps, ils se posent d’innombrables questions sur la destination que j’aurais donnée aux Cantos de l’Inferno après mon départ de Sarzana. Eh bien, je suis là pour éclairer tous ces aspects prétendument obscurs de ma première venue au monde…

“Van a decir que usted inventa, sencillamente”, se metió la voz de Virgilio. “Además, no les gustaría nada saber que los trata de”cons“. Los dantólogos son gente muy sabia, muy respetable. Muchos han recibido medallas, diplomas, condecoraciones de toda índole. Incluso hay algunos que son académicos y miembros honorarios del instituto Dante Alighieri, diseminado en el mundo entero… Pueden denunciarlo delante de los tribunales y meterlo preso por desacato. Sin contar que los dantólogos fascistas, todavía numerosos en Italia, querrán matarlo.”
“No me cabe duda que son feroces, Doctor”, respondí asustado. “Sin embargo, usted reconocerá que cada ser humano tiene el derecho de hablar de su vida cómo, cuándo y dónde se le antoje. En realidad soy yo quien podría denunciar a esos señores que viven de mi obra y que pretenden no sólo explicarla, sino también contar mi vida. ¡ Si al menos la contaran con un mínimo de veracidad ! Y pese a que casi ninguno se ha dado la pena de leer y de estudiar mi obra en su integralidad, se han puesto de acuerdo entre ellos, tácita o explícitamente, para dar de mí la imagen de una especie de cura o de monje eunuco, enamorado de la Filosofía y de la Teología e incapaz de mezclarse con lo que ellos consideran las bajezas de este mundo. De paso, me momifican, transformando mi obra en un mausoleo glacial. Pues bien, entre ellos y yo, si hay alguien capacitado para hablar de mí, soy yo mismo”
“Por supuesto que usted puede contar su vida, pero no la de Dante, que no le pertenece en medida alguna”, insistió la voz de Virgilio. “Tomarse por otro es síntoma de locura. Por eso es que está aquí, en tratamiento psiquiátrico, en camino hacia su Curación…”
“Gracias, Doctor”, me apresuré a responder. “Debo reconocer que desde hace unos capítulos me estoy sintiendo más ligero, más aliviado.
”Así es el Purgatorio. Más uno avanza, más liviano y fácil se va haciendo el camino. Continúe entonces con su historia. Lo estoy escuchando… "

Avant de quitter Sarzana (et ceci pour mettre un point final à tous les doutes concernant l’Inferno), j’avais eu juste le temps de réviser mon manuscrit et de corriger ici et là quelques anachronismes comme, par exemple, ceux créés par la mort de Boniface VIII, et de parfaire la rime de quelques tercets maladroits. J’avais fait aussi, avec l’aide d’un copiste de la cour, Celestino Regolo da Lucca, une copie intégrale de la Cantiga pour la laisser à Alagia (beaucoup plus cultivée et soigneuse que ma pauvre Gemma), par peur d’une nouvelle perte des rouleaux, comme ceux égarés par Dino Frescobaldi après ma fuite de Florence. Finalement, craignant des conflits interminables entre mes femmes pour les droits d’auteur (c’est n’est qu’une métaphore moderne du problème, bien entendu), j’emportai mon manuscrit – l’original et la copie – dans mes bagages. Peu après, en route vers Genova, je passai une nuit au couvent Santa Croce del Corvo, entre le ravin de la Magra et La Spezia, où je fus logé par l’abbé Ilario da Pietrasanta. Sa gentillesse et son intelligence remarquables me poussèrent à lui confier la copie de l’Inferno et je le priai de la garder dans la bibliothèque de son couvent, tout en lui faisant part de mes intentions de dédicacer la Cantiga à Moruello Malespina. Soulagé, je repris ma route vers la France, voyage dont je préfère t’épargner les détails car le temps presse, lecteur, et cette nouvelle Comédie approche peu à peu de la fin.

La situation politique française en 1308 était, à peu près, comme elle l’a toujours été depuis les Gaulois, c’est-à-dire, parsemée d’embûches et de cachotteries en tous genres, le pouvoir étant tiraillé entre le roi Philippe le Bel et le pape Clément V, récemment installé en Avignon. Philippe le Bel possédait déjà une riche expérience quant à ses relations avec le Vatican. En effet, en 1296 il avait conclu un traité secret avec Boniface VIII contre les Templiers, tout en obtenant de la part du pape la canonisation de son grand-père Louis IX, qui deviendrait ainsi, grâce à une liste de miracles bidons et malgré ses expéditions militaires aussi farfelues que meurtrières, le roi Saint Louis. Mais, par la suite, l’avarice du pape incita Philippe le Bel à demander la réunion d’un Concile pour l’accuser de simonie, sodomie, adultère, meurtre, sorcellerie, impiété et j’en passe. Boniface mourut peu après emporté par un épouvantable accès de colère (j’étais déjà en exil), suivi rapidement par son éphémère successeur, Benoit IX, empoisonné à Peruggia en mangeant une figue offerte par Corso Donati. Ces remarquables événements permirent à Philippe d’appuyer la candidature d’un évêque bordelais – Bertrand de Got – à la papauté. Moyennant l’argent nécessaire dans ce genre d’élections ecclésiastiques (le fric fut échangé entre les cardinaux Niccoló da Prato et Napoleone Orsini dans les latrines du Vatican), Philippe vit son rêve – celui d’avoir un pape français entièrement sous sa botte – enfin réalisé. Mieux encore, dès que Bertrand fut intronisé sous le nom de Clément V, le roi de France obtint que le siège de la papauté fût transféré de Rome en Avignon, juste avant ma traversée de cette ville lors de mon deuxième voyage à Paris.

Tout ceci n’est que de la politique passablement ennuyeuse, je le sais, mais il est indispensable d’en tenir compte pour comprendre aussi bien la suite des événements de ma petite vie, que l’un des passages les plus forts du Paradis Terrestre, où je dénonce l’épouvantable concubinage entre l’église catholique et le pouvoir politique :

…Sicura, quasi rocca in alto monte,
seder sovr’esso una puttana sciolta
m’apparve con le ciglia intorno pronte ;
e come perchè non gli fosse tolta,
vidi di costa a lei dritto un gigante ;
e baciavansi insieme alcuna volta.
Ma perchè l’occhio cupido e vagante
a me rivolse, quel feroce drudo
la flagellò dal capo infin le piante ;
poi, di sospetto pieno e d’ira crudo,
disciolse il mostro, e trassel per la selva,
tanto che sol di lei mi fece scudo
a la puttana ed alla nuova belva.
(Alighieri et Pézard 2014c)

C’est clair, je crois avoir été suffisamment explicite pour ne pas en rajouter. Simplement, je ne peux pas m’empêcher – moi, si peu enclin à vanter mes qualités – de me reconnaître un grand courage. Car à l’époque ma franchise et ma droiture me faisaient courir des dangers peut-être plus graves que maintenant. En tout cas, j’étais bien conscient de me trouver dans la gueule du loup. Philippe le Bel (il n’était pas vraiment beau, mais seulement très grand, géant comparé à la petite taille du très efféminé Clément V) avait donc fait installer son pape-vassal en Avignon pour, entre autre, décrocher le titre purement honorifique, mais toujours appétissant, d’« Empereur du Saint Empire Romain », laissé vacant après la mort d’Albert d’Autriche. Cependant, conscient du fait que cette fausse couronne pouvait lui apporter, somme toute, plus d’ennuis que d’avantages, il ne la réclamait plus que pour son frère, Charles de Valois, toujours à la recherche d’un royaume à se mettre sous la dent. Or, Clément V – à peine installé dans son palais d’Avignon – décida qu’il n’était pas question de faire la part belle à Philippe pour beau qu’il fût. Et, au lieu de décerner le titre d’empereur à Charles de Valois, comme convenu, il donna l’ordre aux princes électeurs d’Allemagne de l’octroyer à Henry VII, roi du Luxembourg.

L’un de mes défauts les plus tenaces au Moyen Âge fut celui de m’emballer trop facilement pour ce qu’on appelle « une grande figure politique » apte, soi-disant, à sauver le monde. C’est une attitude bien humaine, assez répandue, même chez les meilleurs écrivains. Ainsi, après avoir bavé d’une façon indigne devant Albert d’Autriche, dernier « empereur » en titre qui m’inspira quelques vers abominables :

“O Alberto tedesco (…)
vien, crudel, vieni, e vedi la pressura
de’ tuoi gentili, e cura lor magagne ;
e vedrai Santafior com’è oscura !
Vieni a veder la tua Roma che piagne
vedova e sola, e dì e notte chiama :
”Cesare mio, perchè non m’accompagne ?,
(Alighieri et Pézard 2014d)

Je portai mon admiration à son successeur, Henry VII. Or, la nomination d’Arrigo (nous l’appelions ainsi en Italie) était beaucoup plus porteuse de dangers que d’espoirs. En réalité, le pape l’avait choisi non seulement pour braver Philippe le Bel, mais aussi parce qu’Arrigo était reconnu comme un petit roi faible et peu intelligent, qui aurait dû se satisfaire de la couronne symbolique d’Empereur et en rester là. Hélas !, il était bien plus bête que prévu. Au lieu de se tenir tranquille chez lui comme tout le monde l’espérait, Arrigo prit au sérieux sa désignation et se mit en tête de reconstituer l’empire romain et de se faire couronner non en Avignon, où Clément V l’attendait, mais à Rome, là où la tradition séculaire le voulait. Il y avait de quoi jaser et Philippe le Bel, sa cour, les Français et, en général, tous les Européens, ne s’en privèrent pas. Il n’y eut qu’un seul con pour prendre Arrigo plus au sérieux qu’il ne le faisait lui-même : moi, Dante Alighieri, grand poète et génie florentin.

Dans la vie de tout être humain il y a des périodes où l’on est plus con que d’habitude, c’est une règle de la nature. Personnellement, je crois avoir battu tous les records de la spécialité entre 1308 et 1314. Mon état de niaiserie était si grand qu’en arrivant à Paris, au lieu de chercher une nouvelle Fioretta (l’auberge de la rue de Bièvre, où je m’étais logé jadis, avait été détruite par un incendie), je m’enfermai dans une chambre d’hôtel près de l’ancienne maison de Jean de Meung (mort depuis longtemps), pour écrire un drôle de bouquin – Monarchia – où je croyais poser les fondements théoriques d’une nouvelle façon de gouverner le monde et cela à l’intention d’Arrigo et de tous les gouvernants qui voudraient m’écouter et profiter de mon intelligence et de ma science. J’ai l’impression qu’une fois de plus je frôlai dangereusement la folie…

“Entonces ésta es la enésima”, me sobresaltó otra vez la voz de Virgilio. “Aunque tengo la impresión de que ahora su locura es mucho más grave…y tenaz. ¿ Cómo explica su reencarnación ?
”Creo que la razón principal es la literatura misma“, repliqué sin pestañear.”El mensaje de mi primera Comedia ha caído en el olvido. En este siglo domina la novelería inútil, la fabulación sin sentido, el delirio gratuito. ¡ Como si los novelistas hubieran regresado al siglo XV, a la época de las novelas de caballería ! Por eso estoy escribiendo esta nueva Comedia : para reanudar el contacto perdido con la literatura auténtica“.
”En ese caso, hubiera sido mejor que se reencarnara bajo la figura de Don Miguel de Cervantes Saavedra ¿ no le parece ? El, mejor que nadie, denunció los excesos de la novela. Además, ser Cervantes reencarnado le hubiera permitido escribir en una sola lengua, el castellano, la lengua de Don Quijote y Sancho Panza, la lengua a la vez de la locura y de la cordura… "
“No es mala su idea, Doctor”, reconocí. “Así, yo sería Don Quijote y usted, Sancho Panza…”
“Cierto”, admitió el Doctor. “Podríamos considerar a Sancho como el psicoterapeuta de Don Quijote, el servidor sensato que intenta sacar a su señor de la locura. Pero si usted no tiene inconveniente, prefiero ser Virgilio…”
“Dejémonos de bromas, se lo ruego, Doctor. Sin mí, Cervantes no hubiera podido escribir jamás Don Quijote de la Mancha, simplemente porque sin mi primera Comedia la novela no hubiera existido. Le recuerdo la revolución que implica mi obra medioeval en lo que concierne a la epopeya. Hasta mí, la narrativa es excéntrica en relación al autor, la subjetividad del escritor se mantiene oculta, su vida y su Yo no interesan en ninguna medida. Insisto, soy yo quien por primera vez introduce la subjetividad (y no solamente el nombre o pronombre) del autor dentro de la epopeya, creando así un puente hacia ese nuevo género que es la novela. Género, la novela, que por desgracia va a degenerar rápidamente, tal como lo denuncia Cervantes en su Quijote. Sin embargo su esfuerzo no ha bastado, su crítica – así como mi enseñanza – también ha sido olvidada. Considere usted un instante la espantosa novelería que asfixia este fin de siglo, tejida esencialmente en torno al culo, al crimen y al dinero. Por culpa de los novelistas, la literatura se ha transformado en la más venal y banal de las mercancías. De ahí que haya debido reencarnarme, aunque no para salvar la novela, sino para terminar definitivamente con ella…”
“Entonces más vale que se apure, porque el tiempo pasa rápidamente y nos acercamos al término de su Curación…”, ironizó Virgilio.

Je disais qu’à la surprise générale, Arrigo se proposa de devenir un véritable Empereur, d’un véritable Empire. Les Florentins ne voulant rien savoir des empereurs, sa réussite impliquait logiquement la soumission par la force de Florence et, en conséquence, elle m’offrait une belle occasion de prendre ma revanche sur mes compatriotes. Donc, dès que j’appris qu’un nouvel empereur avait été désigné, j’écrivis – en plus de Monarchia – un tas de lettres destinées à encourager la folle entreprise d’Arrigo, et, en même temps, à convaincre les Florentins de se laisser faire sans broncher. J’aurais mieux fait de me taire : furieux, mes concitoyens offrirent leur pardon à tous les exilés politiques, leur octroyant le droit de revenir à Florence pour grossir ainsi les rangs de leur armée, mais ils m’exclurent de ces mesures de grâce et aggravèrent ma peine. Il est vrai que dans mes épîtres je les traite de félons, de sauvages, de criminels, de couards, de bêtes folles et intraitables, de sots, de vaniteux, d’insensés, de vicieux, d’ignares, d’infirmes, de misérables et de barbares. Pour tout dire, je n’y allai pas de main morte avec mes compatriotes, lesquels me rendirent la pareille. Aujourd’hui, sept siècles après, je dois reconnaître qu’il y avait de quoi !

À Paris, installé dans ma petite chambre, rue Saint-Jacques, à quelques pas de la Seine, je pouvais contempler les travaux sur les contreforts du chœur de Notre-Dame et la construction des dernières chapelles absidiales, celles consacrées à saint Guillaume, à sainte Madeleine et à saint Denis. Sous la maîtrise de Pierre de Chelles, l’église devenait de plus en plus imposante, néanmoins elle gardait toujours pour moi cette qualité apaisante, cette vibration vivante et mystérieuse qui se dégageait de sa structure massive et pourtant aérienne, harmonieusement équilibrée comme une colossale équation mathématique faite de pierre. Ce fut cette harmonie qui me servit d’inspiration et de modèle pour la Commedia, dont l’architecture est bien plus proche du gothique français que du gothique italien, dérivé et subsidiaire du premier, je n’ai aucun embarras à le reconnaître. L’Europe c’est l’Europe ! Bref, l’édification de Notre-Dame, interrompue en 1270, avait repris en 1296, à peu près à la même époque où l’on entrepris à Florence la construction de la nouvelle cathédrale, Santa Maria dei Fiori, sur les fondements de Santa Reparata, dont l’exigüité agaçait la vanité de mes compatriotes. Bien sûr, comme tout le monde, j’avais l’espoir de voir Notre-Dame entièrement achevée, y compris les flèches qui auraient dû couronner ses tours. Je ne savais pas, bien sûr, que ces flèches ne verraient jamais le jour. En effet, après l’exécution du dernier Grand Maître des Templiers, Jacques de Molay, en 1314, brûlé vif sur la pointe de l’Ile des Juifs par ordre de Philippe le Bel et de Clément V, les maçons qui construisaient le temple se dispersèrent en signe de protestation. Ils ne reprendraient jamais plus leur travail et cela malgré la disparition du roi et du pape, tous deux occis peu après leur crime, conformément à la prédiction terrifiante faite par le Grand Maître lui-même, tandis qu’il se consumait sur le bûcher tourné vers la façade de Notre-Dame.

Sachant désormais que le roi de France était un vrai démon, je pris comme jadis les précautions nécessaires pour dissimuler ma présence dans la masse hétérogène des Sorbonnards. Or, un jour que je me promenais incognito à l’intérieur de Notre-Dame, écoutant le nouvel orgue suspendu, avec ses six-cents tuyaux, face à la rosace du sud, je me trouvai presque nez à nez avec un autre exilé italien, Francesco da Barberino ! Piètre écrivain, membre des Fedeli d’Amore, je l’avais rencontré deux ou trois fois à Florence, en 1297, lorsque je faisais partie du Consiglio Speciale del Podestà. À cette époque, il m’avait été envoyé par Guido Cavalcanti pour me demander l’autorisation administrative de s’installer comme notaire dans notre Comune, où très peu de gens le connaissaient. J’avais accepté de signer les papiers nécessaires contre dix florins qu’il avait glissés discrètement sous ma table, puis je ne le revis que rarement. Bien entendu, en d’autres circonstances la rencontre avec un compatriote m’aurait fait plaisir, mais là, à Paris, en 1309, il ne pouvait être pour moi qu’un dangereux emmerdeur. Toutefois, voyant son visage éclairé par le soleil qui traversait en cascade la rosace, je me résignai à le saluer. Francesco, peut-être aveuglé par la lumière ou, simplement, à cause de mon aspect un peu vieilli, ne me reconnut pas et passa son chemin sans me regarder. Je respirai soulagé, me faisant le serment de sortir de ma chambre le moins possible et de n’assister aux conférences de la Sorbonne que de très loin, supposant – comme les faits le confirmeraient – que Francesco da Barberino s’y rendait souvent.

Si ma première venue à Paris avait été celle de la découverte et de l’étude d’une culture plus cosmopolite et plus ouverte que la culture florentine et dont l’influence allait se manifester presque aussitôt sur mon œuvre (d’abord dans Il Fiore, puis dans la conception à caractère universel de ma Commedia), ce nouveau voyage, au début du XIVe siècle, fut celui de l’écrivain révolutionnaire… raté ! Ah ! Paris, Paris ! Berceau de toutes les révolutions politiques, artistiques, littéraires et religieuses, mère nourricière de tous les révolutionnaires, écrivains ou pas ! Excité par les effluves de la Seine, par la beauté vibrante de Notre-Dame, j’étais heureux de faire et défaire le monde dans ma chambrette, sûr de moi et de ma vision de l’univers, intimement convaincu que rois, papes, peuples et empereurs (en particulier, Arrigo) allaient m’écouter et suivre mes recommandations, empreintes de lumière et de sagesse. Ce fut dans cet état d’esprit exalté que j’entrepris mon combat pour « le salut de la liberté », ainsi que je l’annonce dans Monarchia, le plus mauvais de tous mes bouquins, je l’admets humblement. C’est vrai, dans l’œuvre de tout grand écrivain il y a toujours au moins un livre qui cloche. Mais à ce point-là ! J’ai presque honte de moi, surtout de ma façon de parler de la démocratie comme d’une forme inférieure de gouvernement (“Genus humanum, solum imperante Monarcha sui et non ulterius gratia est : tunc enim solum politiae diriguntur obliquae, democratiae scilicet, oligarchiae atque tyrannides, quae in servitutem cogunt genus humanum, ut patet discurrenti per omnes”(Alighieri et Pézard 2014e)). Certes, le contexte historique n’était pas du tout le même au Cuattrocento qu’aujourd’hui et à l’époque l’Empire représentait un moindre mal face aux appétits hégémoniques de la papauté et aux conflits engendrés par la multiplication des petits royaumes. Mais je crois que – plein d’amertume et frustré par mes terribles échecs et mon exil –, j’étais devenu non seulement un peu parano côté psychique, mais aussi un peu facho, un peu stalinien côté social. Mea-culpa ! Dieu merci, cette réincarnation, cette nouvelle Comédie me servent aussi à reconnaître et à rectifier quelques erreurs de mon passé.

Néanmoins, quitte à passer pour un européiste têtu, je me permettrai, avec l’humilité que les siècles m’ont apportée, de revenir sur quelques-unes de mes idées sur l’intégration européenne abordées dans Monarchia. Oui, comme je le prêchais jadis, il nous faut aujourd’hui dépasser les régionalismes et les nationalismes égoïstes pour aboutir à une Europe unifiée, à une confédération d’où seront bannies définitivement les guerres fratricides. La civilisation européenne deviendra ainsi le rempart le plus sûr contre la cruelle barbarie de la Société des Hommes Célestes, lesquels, ayant volé nos connaissances artistiques, philosophiques, scientifiques et technologiques les plus précieuses – se retournent maintenant contre nous pour nous imposer la laideur atroce de leur violence, de leur rapacité, de leur bêtise. Oui, il faut – plus encore qu’il y a sept siècles – dénoncer l’immonde concubinage recréé en cette fin de millénaire entre l’Église et l’Empire des Hommes Célestes, concubinage scellé par d’ignobles pactes secrets comme celui contracté entre Boniface VIII et Philippe le Bel. Oui (trois fois oui !), plus que jamais nous devons mettre en avant la riche variété de nos cultures plurilingues, pour faire échec aux tentatives hégémoniques, réductrices et appauvrissantes de la Langue Céleste, la langue des businessmen dénoncés dans l’Apocalypse !

Bon, je me calme…

Bibliographie

Alighieri, Dante. 1283a. Il Fiore. Vol. CCXXI. France.

Alighieri, Dante. 1283b. Il Fiore. France.

Alighieri, Dante. 1283c. Il Fiore. Vol. CCXXV. France.

Alighieri, Dante. 1283d. Il Fiore. Vol. CCXXVII. France.

Alighieri, Dante. 1283e. Il Fiore. Vol. CCXXIX. France.

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Alighieri, Dante. 1283h. Il Fiore. Vol. LXXXII. France.

Alighieri, Dante. 1283i. Il Fiore. Vol. XXXIII. France.

Alighieri, Dante. 1529. De la vulgare eloquenzia. Vol. I, Chap X. Vincenza : Tolomeo Ianiculo.

Alighieri, Dante, et André Pézard. 2014a. Oeuvres complètes. Vol. Chant XIV, 10-18. Paradis. Paris : Gallimard.

Alighieri, Dante, et André Pézard. 2014b. Oeuvres complètes. Vol. LVI. Rimes. Paris : Gallimard.

Alighieri, Dante, et André Pézard. 2014c. Oeuvres complètes. Vol. XXXII, 148-160. Purgatoire. Paris : Gallimard.

Alighieri, Dante, et André Pézard. 2014d. Oeuvres complètes. Vol. VI, 97/109-114. Purgatoire. Paris : Gallimard.

Alighieri, Dante, et André Pézard. 2014e. Oeuvres complètes. Vol. I, 12. Monarchia. Paris : Gallimard.

Gac Artigas, Roberto. 2013a. De l’éloquence en langue d’oïl. Vol. 2. Create Space.

Gac Artigas, Roberto. 2013b. La Guérison. Vol. I, p.21. Create Space.

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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