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ESSAIS

Sartre : écriture et engagement

Compte-rendu du colloque de Cerisy-la-Salle, juillet 2005 (réédition)

15 décembre 2007

Résumé : La question Sartre reste brûlante. Témoin, le passionnant colloque tenu cet été au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle. Sartre y faisait retour pour la troisième fois. En 1926, le jeune normalien nietzschéen y était invité à un débat sur la spiritualité ; dans le hall du château, sur une photo où il pose à genoux en une prière inversée, son ironie pointe encore. En 1979, un an avant sa mort, le contemporain capital s’y voyait consacrer une première décade, remarquable. Enfin, organisé en 2005 par Michel Rybalka et Michel Sicard, le colloque intitulé “Sartre : écriture et engagement” aura marqué par son excellence : nombre et qualité des participants (dont Michel Contat, Dominique Desanti, Maurice de Gandillac, Jacques Lecarme, Bernard-Henri Lévy, Olivier Todd, Pierre Verstraeten...), rayonnement international des meilleurs spécialistes (Allemagne, Belgique, Brésil, Canada, Corée, Etats-Unis, Italie, Japon, Royaume-Uni...), vitalité de la recherche (40 interventions), richesse des perspectives (historiques, politiques, philosophiques, littéraires, esthétiques...), intensité des débats... De ces échanges très denses, voici un compte-rendu forcément partiel (pardon aux absents) et délibérément subjectif (pardon aux présents), ne pouvant hélas citer ni tout ni tous, et n’engageant donc nul autre que son auteur.
Abstract : The question on Sartre remains heated. Témoin, the passionate symposium held this summer at the International Cultural Center of Cerisy-la-Salle, which was Sartre’s third visit there. In 1926, the young Nietzschien normalien (student of the École Normale Supérieure) had been invited for a debate on spirituality ; in the main hall of the castle, he posed for a photograph on his knees in an inverted prayer position, with his always-piercing irony. In 1979, one year before his death, the contemporary capital figure saw the publication of ten remarquable books dedicated to his work. At last, the symposium “Sartre : écriture et engagement” organized by Michel Rybalka and Michel Sicard, was marked by excellence : number and quality of the participants (amongst which Michel Contat, Dominique Desanti, Maurice de Gandillac, Jacques Lecarme, Bernard-Henri Lévy, Olivier Todd, Pierre Verstraeten…), international influence of the best specialists (Germany, Belgium, Brasil, Canada, Korea, the USA, Italy, Japan, Great Brittain…), vitality of research (40 interventions), richness of perspectives (historical, political, philosophical, literary, esthetic…), and intensity of debates. From these dense debates, here is a critical review, necessarily partial (my apologies to the absentees), and deliberately subjective (my apologies to those present) – having unfortunately been unable to mention everything and everyone, and engaging thus no one but the author himself.






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Voir le Sommaire du DOSSIER : "Sartre : philosophie, littérature, politique..."

Histoire : l'engagement politique

Sans souci d'exhaustivité, Cerisy a rendu justice à l'engagement sartrien.

Dans l'entre-deux-guerres1, la question de l'engagement littéraire voyait s'opposer quatre mouvances : purisme esthétique non-engagé (NRF), bonne volonté humaniste (revue Europe), révolution artistico-politique conjointe (surréalistes), soumission au parti (communistes). Entre 1945 et 1952, contre l'hétéronomie littéraire du réalisme socialiste et le primat esthétique du surréalisme, Sartre radicalise l'engagement, défini comme rencontre entre deux libertés (auteur et lecteur) et écriture pour deux publics, l'un réel, contre lequel l'écrivain écrit, l'autre virtuel, que l'écrivain voudrait avoir (Qu'est-ce que la littérature ?). Dorénavant, l'autonomie de la "pure littérature" ne saurait s'exercer innocemment (Benoît Denis).

Dès l'Occupation2, avec Paulhan, Eluard et Mauriac, Sartre contribue anonymement aux Lettres Françaises (1942-1944), organe de la République des lettres en résistance contre l'État français. Le polémiste pilonne les plumitifs collaborationnistes en David tombeur du Goliath Drieu-la-Rochelle, à coups d'articles dignes des Châtiments. "Qu'est-ce qu'un collaborateur ?" : un marginal déclassé, faible, lâche et vénal, un grand malade se ruant vers la servitude et prompt au meaculpisme pétainiste (cf. Les Mouches, 1943), un antisémite en proie à un vertige catastrophiste et à une "stupeur haineuse devant lui-même", qui court au fascisme parce qu'il y trouve son propre instinct de mort. Le mythe des Français "tous résistants" a beau se voir désormais supplanté par l'anathème "tous des salauds", sur le mode "dans l'horreur toutes les idées se valent" en égale indignité (Uranus), Sartre n'en fut pas pour autant un "planqué" indifférent (Jacques Lecarme).

Sur l'antisémitisme3, Sartre dénonce nettement ce crime (et non "opinion") alors que la presse française traite le génocide juif par un silence assourdissant et que la population s'en désintéresse. Il avait déjà publié L'Enfance d'un chef comme un cas pratique dans recueil Le Mur en 1939. Dès octobre 1944, il rédige ses Réflexions sur la question juive publiées en 1946 et aussitôt acclamées par une communauté juive enfin considérée. Il y analyse l'antisémitisme comme un irrationnalisme et un manichéisme instituant en mal absolu le juif et ses valeurs supposées (concret/abstrait, terre/argent, etc). Cette détestation du juif se fonde sur le ressentiment de l'homme moyen, sa haine envers toute différence, supériorité ou exception, et la substitution de son moi faible par le moi fort du chef charismatique. Déraciné, traqué par les préjugés antisémites, le juif se réfugie dans la passion de l'universel et l'hyperrationnalisme (ainsi de Marx, Freud et Einstein). Sartre révélera avoir écrit cette étude sans aucune documentation et en se prenant lui-même comme modèle du juif - convoquant ses propres passions : vénération du livre, amour des idées et haine du territoire. Tout en radicalisant son difficile athéisme, outre sa condamnation de l'antisémitisme, il aura cultivé de grandes amitiés juives (Claude Lanzmann, Benny Lévy), soutenu Israël et in fine plongé dans l'éthique du judaïsme (Lévinas). (Arno Münster)

Avec le parti communiste alors triomphant4, à la Libération Sartre pense pouvoir faire "un bout de chemin" en un soutien critique. Ses espoirs sont vite déçus : dès 1945, le PCF attaque violemment l'existentialisme, stigmatisé comme héritier du nazisme via Heidegger, dernier avatar de l'idéalisme individualiste, héraut d'une liberté abstraite apanage de la bourgeoisie, partisan d'un quiétisme sans envergure collective, et chantre de la décadence bientôt rebaptisé "excrémentalisme". Derrière l'alibi idéologique, l'enjeu réel est l'influence croissante de Sartre : "A ce moment-là j'avais de la clientèle et ils voulaient me la reprendre." Ce nouveau Socrate est accusé de "corrompre la jeunesse" par sa philosophie de la liberté antinomique avec l'autoritarisme stalinien du PCF. Après trois ans sans répliquer, "l'ennemi du parti" finit par réagir en défendant contre les attaques communistes feu son ami Nizan, "traître" ex-communiste (1947), son Rassemblement Démocratique Révolutionnaire, parti "antisoviétique", et ses Mains Sales, pièce "anticommuniste" (1948). Brièvement adoubé compagnon de route (1952-1956), Sartre rompt définitivement lors de la crise hongroise, répugnant au rôle d'intellectuel-rouage seul toléré par le PCF (David Drake).

L'engagement de Sartre en faveur du Vietnam s'est vu illustré par une interview télévisée réalisée par Olivier Todd (Panorama, 11/12/1969)5. L'intellectuel dénonce le racisme anti-asiatique, l'agression disproportionnée et la guerre antipopulaire contre tout un peuple, le hiatus entre violence populaire vietnamienne et guerre totale américaine. Il soutient l'armée populaire agissant tel un poisson dans un bocal, et condamne la stratégie américaine du "vider bocal". Cet entretien a suscité des réactions passionnées. Le tribunal Russel, auquel participait Sartre, était-il légitime pour condamner les Américains sur le modèle des procès de Nuremberg ? Pouvait-on, à son instar, parler de "guerre populaire", "bombardements incessants", "guerre totale" voire "génocide" ? L'enjeu était-il la libération nationale d'un pays du Tiers-Monde ou la consécration d'un régime totalitaire stalinien ? La victoire médiatique et politique du Vietnam reposa-t-elle sur une réalité militaire et populaire ? Cruautés, tortures et massacres furent-ils inégalement partagés ? Malgré son indéniable sincérité, dans quelle mesure Sartre s'est-il ici trompé ? Matière à débats, que l'on relise le passé ou qu'on "regard[e] alors avec les yeux d'alors" (Aragon).

Au total, quelle est l'unité de l'itinéraire sartrien ? Bernard-Henri Lévy6 revisite ici sa thèse de deux Sartre en duel (Jean vs Paul) déployée dans son enquête philosophique Le Siècle de Sartre (Grasset, 2000). Selon lui, à travers le dualisme des œuvres et identités court un même fil rouge. Ce fil est scandé par trois adieux cardinaux : l'adieu au splendide isolement, lors de la découverte de la communauté au Stalag (1941) ; l'adieu à la philosophie, avec le passage de L'Être et le Néant à la Critique de la Raison Dialectique, où Sartre rend les armes à l'hégélianisme, se consacrant à la pratique politique (1954) ; l'adieu à la littérature dans Les Mots, chant du cygne signant le silence de la fiction (1964).

Facteur de complexité, la tension interne à l'intellectuel traverse jusqu'aux causes embrassées. Sartre célèbre Cuba pour sa révolution castriste mais le dénonce comme goulag tropical. Il soutient Israël (acceptation du doctorat honoris causa de l'Université de Jérusalem, refus de l'assimilation du sionisme au racisme par l'Unesco) mais fait l'apologie du terrorisme palestinien, "arme des pauvres". Préfaçant Stéphane, il fait l'éloge du militant (Hœderer, l'apparatchik des Mains Sales) mais choisit in fine l'aventurier (Hugo, son meurtrier lorenzaccien).

Au fond, il existerait bien une matrice d'intuitions communes aux deux versants sartriens. Par antihumanisme, Sartre prône l'invention de l'humain contre l'universalisme abstrait et la fatalité identitaire. Par antinaturalisme, il choisit le commencement, aventure inspirée par le futur, contre l'origine, ancrage héréditaire et obsession de la (ré)génération. Par pessimisme historique, il récuse tout sens positif de l'Histoire, spontané (libéralisme) ou porté (marxisme), au profit d'une liberté livrée à elle-même. Par anti-historicisme, il pratique une dialectique kierkegaardienne, à deux temps, sans résolution ni happy end, démenti tenace au providentialisme hégélien. En somme, sa critique de l'essentialisme et des théories du propre constitue un outil puissant contre tous les racismes et totalitarismes. Aussi, conclut Bernard-Henri Lévy, quoique duel voire pluriel, Sartre est aussi un bloc, après tout.

Sens : le questionnement philosophique

Le colloque de Cerisy a également éclairé diverses problématiques philosophiques sartriennes : Histoire et action, contingence et liberté, réel et imaginaire, autrui et subjectivité, amitié et générosité, corps et genre sexuel...

L'ontologie sartrienne s'avère toujours matière à questionnement. Quelle est le statut du réel, sa consistance ou son inconsistance vis-à-vis de l'imaginaire et de la pensée ? Que devient la réalité humaine dans cette "philosophie devenue monde" qu'est le marxisme ? Quel est le rapport ontologique de la mort à l'être et à la subjectivité ? Dans quelle mesure y a-t-il oubli ou nécessité du corps ? L'inquiétude philosophique demeure.

"L'Histoire a-t-elle un sens ? demandez-vous7. Pour moi, c'est la question qui n'a pas de sens. L'Histoire étant un concept abstrait et immobile, on ne peut dire ni qu'il a un sens, ni qu'il n'en a pas." Ainsi Sartre répond-il à Camus en 1952 dans Les Temps Modernes. Le philosophe existentialiste réfute comme explications de l'Histoire la théodicée hégélienne (puisque l'esprit objectif d'une société se réduit à la culture comme pratico-inerte), la théorie des grands hommes (puisque la situation crée la fonction) et le marxisme, déterminisme économique faisant fi de la liberté. (William McBride et Thomas Flynn)

Si les faits sont inaltérables, le passé est toujours reconstruit au présent car son interprétation dépend de nos projets actuels. "Cette décision touchant la valeur, l'ordre et la nature de notre passé est tout simplement le choix historique." (L'Être et le Néant). Chaque génération construit donc son sens de l'Histoire : la vérité est dans le temps. "Demain, après ma mort, des hommes peuvent décider d'établir le fascisme, et les autres peuvent être assez lâches pour les laisser faire, et le fascisme sera la vérité humaine pour nous". (L'Existentialisme est un humanisme). Un sens total ne serait accessible qu'à un Dieu ou un homme extra-humain qui fermerait les yeux de l'humanité. Un sens singulier se bâtit à chaque pas.

Au plan éthique, Sartre récuse la morale comme capacité d'anticiper les alternatives8. Le feu de l'action balaie toute anticipation ou règle de prudence. La question morale se tranche dans la confrontation avec l'Histoire selon des modèles exclusifs non anticipables, du type "collaboration ou résistance". Les sujets ne sont pas au fait des choix moraux, existentiels, qu'ils sont en train d'opérer. L'évaluation de l'action s'opère après-coup, et une vie trouve sa cohérence imaginaire par une idéalisation rétrospective, sur un mode narratif et muséographique. (Gérard Wormser)

De manière générale, la morale sartrienne se constitue par problèmes successifs9. Dans les Carnets de la drôle de guerre (1939-40), comment fonder une morale de l'authenticité en rejettant toute "réalité-humaine" "inauthentique" ? Dans L'Être et le Néant (1943), comment concilier l'exigence d'authenticité (assumer la facticité de l'existence au prix de l'angoisse) et un idéal d'être ? Dans les Cahiers pour une morale (1947-48), comment affirmer l'exigence morale au cœur de l'action historique (refus de la violence) alors que l'Histoire est le domaine des fins relatives et de l'aliénation ? (Alain Flajoliet)

Le pari de la Critique de la raison dialectique (1954) est d'articuler subjectivité existentialiste et totalité marxiste pour concilier liberté individuelle et valeur collective10. La société ne s'y réduit ni à la somme des individus, ni à leur synthèse. Pour être réalisée, la société ne nécessite aucun tiers fondateur, aucun pouvoir constituant extérieur assurant la clôture de la totalité, tel le souverain chez Hobbes, le contrat social chez Rousseau ou tout autre avatar symbolique de la Loi. Il est d'ailleurs impossible de faire d'une société une totalité unique au sens de l'Un chez La Boétie.

En l'absence de corps politique, les individus forment une multitude. Chacun d'eux est tour à tour au dehors de la multiplicité (lorsqu'il en effectue l'unité, en tant que subjectivité) et au dedans (en tant qu'objet, lorsque l'unité est effectuée par les autres). Loin d'être close, la société consiste en une série d'enveloppements infinis. Ainsi, l'opposition de l'Un et du multiple est dépassée sans pure extériorité ni intégration définitive de la partie au tout : l'individu n'est plus ni aliéné à la société, ni détaché d'elle. Il n'est plus un organe mais une partie totalisante. Le modèle ternaire individu/médiation/communauté laisse place à un collectif de singularités comme totalisation infinie. La société est assurée par le jeu tournant des relations intersubjectives. (Hadi Rizk)

Autrui : l'éthique à l'œuvre

Cerisy a jeté des éclairages stimulants sur l'éthique sartrienne. La générosité s'y affirme comme une valeur cardinale11. En pratique, chaque mois, Sartre demande à son secrétaire : "Le fric est arrivé ? Allons-y." Et de signer des chèques à la chaîne, pour soutenir "famille" et amis, grandes et petites causes, jusqu'à l'épuisement du crédit - sans oublier un dévouement constant et universel. En théorie, le philosophe développe toute une éthique du don liée aux notions d'appel et de reconnaissance, jusqu'à une générosité paradoxale : comment "donner le rien" ? (Nao Sawada)

Qu'en est-il de l'amitié ? Elle se définit classiquement par l'équivalence, la réciprocité, l'égalité et la proportionnalité. Au contraire, Sartre prise les incompatibilités électives12 : "J'aime bien travailler avec Victor [Benny Lévy], il m'amuse, on s'engueule vraiment". Le philosophe du pour-autrui conçoit l'amitié comme distance respectant subjectivité et altérité. De la sorte, elle empêche toute "fusion anthropophagique" entre amis et déjoue les apories du conflit intersubjectif. Elle garantit l'union dans la différence, la proximité dans l'éloignement, l'affection dans la discorde. (Deise Quintiliano)

Le masculin fait aussi question : la relation de Sartre aux hommes s'avère complexe13. Sous l'impulsion du grand-père, la comédie familiale de "Poulou enfant prodige" a induit un investissement exclusif dans la lecture et l'écriture. A La Rochelle, le collégien rencontre les autres, c'est-à-dire l'enfer : échec de la séduction auprès des filles, découverte de sa laideur, rejet et humiliation par ses "petits camarades", racket et bastonnade... Le souffre-douleur s'y forge une armure à vie, fuyant l'intimité masculine et y gagnant une dureté dans la rupture. Il noue successivement trois amitiés masculines d'exception avec des alter scriptor : Nizan (1920), jumeau idéal dans la "surhumanité" ; Camus (1943), complice truculent avec qui il raconte "un tas de cochonneries" ; et Benny Lévy (1973), double mimétique dont il déclare : "Depuis que je suis avec toi, je suis mieux dans ma peau".

Toute sa vie, Sartre vécut en couple et fut habité par un désir de fusion et de partage : "J'ai trouvé en moi une âme collective... mais mon moi inconditionné, je ne l'ai pas trouvé". Autour de lui, des cercles d'amis (Queneau, Genet), d'ex-amis avec qui il s'est brouillé (Cocteau, Aron, Giacometti), de collaborateurs politiques (Merleau-Ponty, Lanzmann, Bost) et critiques (Contat, Rybalka, Verstraeten), d'amitiés littéraires (Mouloudji, Sicard), de femmes (Olga, Dolorès)... Et au centre, Simone de Beauvoir, destinataire et juge de l'œuvre, amour nécessaire et compagne à vie, "le Castor", femme au masculin - et donc sur le tard en rivalité avec Benny Lévy, homme au féminin. (Jean-Pierre Boulé)

Anti-essentialiste, Sartre remet-il pour autant en cause les catégories du masculin et du féminin ?14 Les a-t-il revisitées voire récusées à la lecture du Deuxième Sexe ? Et dans quelle mesure a-t-il été influencé par Beauvoir ? Pour le philosophe de l'existence conçue comme antérieure à l'essence, la notion de genre paraît demeurer un point aveugle. Les préjugés traditionnels n'ont pas été entièrement éradiqués : être-femme comme autre et objet, béance et "appel d'être", corps sexué suscitant le désir pour mieux le décevoir... Même sur la hiérarchie entre lutte des femmes et lutte des classes, il y a divergence entre une Beauvoir féministe et un Sartre classiciste, ici pris en défaut de critique. (Michel Kail)

Le théâtre de Sartre en cristallise les enjeux éthiques. Citons-en deux, le jeu de rôles15 et la deuxième chance16. L'acteur Kean, créé par son rôle, s'irréalise en lui au point de se perdre et n'être plus personne : "Je ne suis rien ; je joue à être ce que je suis. De temps en temps, Kean donne la comédie à Kean." Au contraire de l'acteur qui "vit tout entier dans un monde irréel" (L'Imaginaire), nous jouons à être ce que nous ne sommes pas, nous faisons semblant. L'enjeu sera de passer du jeu dans l'imaginaire à l'engagement concret dans l'Histoire. Sur scène, une deuxième chance est offerte aux personnages pour justifier leurs crimes (Huis Clos) ou assumer leur meurtre (Les Mains Sales) face aux autres et à soi-même : "remis" en situation, le sujet doit confirmer son choix et le faire valider par autrui pour affirmer sa liberté une seconde fois, jusque dans la mort. (Adrian Van den Hoven et Gabriella Farina)

Art : esthétique, critique et génétique

A Cerisy ont également été évoqués l'activité critique de Sartre, ses options esthétiques et sa dynamique créatrice.

Des biographies existentialistes, Flaubert est l'objet le plus massif (L'Idiot de la Famille)17. Captif de sa passivité, le Flaubert de Sartre radicalise ses contradictions autant qu'il les subit. Madame Bovary en est le témoignage névrotique et une réaction à la névrose, manière de dévoiler un monde décevant et de fuir dans l'imaginaire. Mais, selon la psychanalyse existentielle, pour être reconnue, la névrose de Flaubert a dû être celle de toute l'époque. Sa vie peut donc être déchiffrée comme l'époque ramassée dans un "programme", ou "fiction méthodique". Le créateur procède par "programmation", anticipation réelle de la temporalité. Il détermine son horizon d'attente. La crise qui terrasse Flaubert en 1844 vaut réclamation prophétique du Second Empire. Ou encore, "Heidegger nous attendait dans l'époque". (Jean Bourgault)

"L'artiste est un suspect". Appliqué à André Masson, ce propos de Sartre vaut en fait pour tous les artistes qu'il a analysés. Tous ont heurté les goûts de leurs contemporains avant de voir leur génie reconnu, ont placé leur public "face à ses responsabilités" pour faire bouger les lignes et transformer une méfiance en reconnaissance. Référence centrale, le Tintoret apparaît emblématique de cette esthétique sartrienne des traversées18. (Michel Sicard) Celle-ci se prolonge en musique19, comme l'indiquent les sujets intéressant Sartre : musique comme dimension irréelle, débat sur l'a-sémantique, rôle événementiel de la voix, rapport entre musique d'avant-garde et classes populaires, place essentielle du jazz... (Elio Matassi)

A l'œuvre close, totalité unitaire à soustraire au devenir, Sartre préfère l'œuvre ouverte, fragmentaire et décentrée exprimant un perpétuel inachèvement temporel20. Chez André Masson, il goûte la disparité des instances, la puissance explosive des objets, une vision du mouvement de l'univers : bref, une peinture du temps. En Giacometti, il salue l'oubli de l'éternité et le souci de la contingence, le choix des simulacres contre l'image, et les nébuleuses en métamorphoses. L'esthétique sartrienne apparaît post-moderne avant la lettre : refus de toute spatialisation de la temporalité de l'existence, éclatement du système représentatif institué, unité multiple de l'acte comme explosion. (Paolo Tamassia)

Cette multiplicité se retrouve dans l'œuvre sartrienne. De Sartre, tout a-t-il été dit ? Naturellement pas. En tous cas, tout n'a pas été lu. Dispersés en une demi-douzaine de fonds (BNF, Yale, etc), des manuscrits sartriens - du moins, ceux qui n'ont été ni donnés, ni vendus, ni détruits dans l'attentat de l'OAS de 1962 - attendent encore d'être publiés. Ainsi de l'étude Egalité, Liberté (83 pages), qui compare marxisme (idéologie démocratique) et freudisme (idéologie aristocratique), étudie la filiation entre réforme luthérienne et jansénisme, etc. (Gilles Philippe et Mauricette Berne)21 Ainsi de La Dernière Chance, dernier tome des Chemins de la Liberté, à l'intrigue esquissée et aux dix plans dressés. (Isabelle Grell)22

On mesure même combien l'étude des états antérieurs des œuvres publiées éclairent la création et l'évolution littéraires et philosophiques de Sartre23. Sa pensée fait encore l'objet de lectures englobantes qui en soulignent la continuité comme "développement obsessionnel" ou "déduction systématique". La critique génétique relève au contraire des ruptures décisives et des filiations inattendues portant sur des thèses sartriennes fondatrices.

Un brillant exemple en est donné avec le premier brouillon de La Nausée (1938), dit Carnet du Puits, rédigé en 1931-1932. Il aide à suivre comment le philosophe de la contingence et de l'aliénation fut d'abord celui de la nécessité et de la liberté. D'emblée, Sartre caressa le rêve d'une nécessité parfaite, géométrique ou artistique. De l'auteur devenu livre-corps de gloire par la grâce de l'incarnation, Les Mots se feront l'écho : "On me lit, je saute aux yeux. On me parle, je suis dans toutes les bouches.... Je n'existe plus nulle part, je suis enfin." Le jeune philosophe fut à deux doigts de faire basculer l'être dans la nécessité et de faire prouver l'existence contingente par l'essence nécessaire. Confondant réel et nécessaire, il crut à la réalité de l'idée platonicienne, en proie à un idéalisme dont il s'accusera d'avoir mis "trente ans à se défaire" (Les Mots). La Nausée suggère une telle rédemption par l'art nécessaire : "Tout le reste est de trop par rapport à la musique, elle est. Moi aussi j'ai voulu être, je n'ai même voulu que cela."

Mais au moment où il achève son premier roman, Sartre ne croît déjà plus à cette illusion idéaliste : l'objet livre a perdu sa magie. C'est ce désenchantement que l'on peut suivre à travers les étapes de La Nausée. Par leur temporalité irréversible, les arts du mouvement lui ont fait prendre conscience de la contingence. La musique souligne par contraste la déliaison des choses, sans cause ni finalité : "Il y a dans la mélodie quelque chose de fatal. Dans la mélodie, les notes se commandent." Avec ses films mimant la vie mais marchant vers une fin, le cinéma a servi de révélateur de la contingence : "J'étais comblé au cinéma, j'avais trouvé le monde où je voulais vivre. Je touchais à l'absolu. Quel malaise quand les lampes se rallumaient ! [...] Dans la rue, je me retrouvais surnuméraire." Composer le roman le plus nécessitariste qui soit, voilà qui constituera un programme pour Roquentin. A l'origine, tous les philosophes qui comptaient pour Sartre étaient des penseurs de la liberté : Platon, Descartes, Kant, Husserl, Heidegger... Il doit penser contre lui-même pour passer de la liberté à la contingence. (Vincent De Coorebyter)

C'est cette dynamique d'une pensée inépuisable que l'on retiendra des excellents travaux fournis à Cerisy. De Sartre, que reste-t-il ? Une intelligence, un souffle, un style - "tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui." (Les Mots).

 

 

Notes :

1 Communication de Benoît Denis, « Sartre et la littérature engagée, ou la fin de l'entre-deux-guerres ».

2 Communication de Jacques Lecarme, « Sartre aux Lettres françaises clandestines : la résistance d'un écrivain ».

3 Communication d'Arno Münster, « Réflexions sur Réflexions sur la question juive ».

4 Communication de David Drake, « Sartre et le Parti communiste français après la libération »

5 Communication d'Olivier Todd, « Sartre et le Vietnam ».

6 Communication de Bernard-Henri Lévy, « Un Sartre, après tout ».

7 Communications de William McBride, « Sartre et le sens de l'Histoire », et de Thomas Flynn, « Histoire et engagement selon la théorie sartrienne de l'Histoire ».

8 Communication de Gérard Wormser, « Sartre et l'intentionnalité morale ».

9 Communication d'Alain Flajoliet, « L'ontologie phénoménologique et les perspectives morales ».

10 Communication d'Hadi Rizk, « Subjectivité et multitude : pouvoir constituant dans Critique de Raison dialectique  ».

11 Communication de Nao Sawada, « Donner le rien : générosité paradoxale chez Sartre ».

12 Communication de Deise Quintiliano, « Sartre, des incompatibilités électives ».

13 Communication de Jean-Pierre Boulé, « Quelques réflexions sur Sartre et les hommes ».

14 Communication de Michel Kail, « Le masculin et le féminin, regards croisés de Sartre et Beauvoir ». (Texte publié à Sens public)

15 Communication de Gabriella Farina, « Acteurs et masques ».

16 Communication d'Adrian Van den Hoven, « La Deuxième chance ».

17 Communication de Jean Bourgault, « Névrose et programmation dans L'Idiot de la Famille  ».

18 Communication de Michel Sicard, « Sartre : une esthétique des traversées ».

19 Communication d'Elio Matassi, « Sartre et la musique ».

20 Communication de Paolo Tamassia, « Sartre, une esthétique post-moderne ? ».

21 Communications de Gilles Philippe, « Où en sont les études génétiques sur Sartre ? » et de Mauricette Berne, « A la recherche des manuscrits ».

22 Communication d'Isabelle Grell, « La Dernière chance  ».

23 Communication de Vincent De Coorebyter, « Apport de la critique génétique à l'étude de la pensée de Sartre ».

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1 Message

  • Sartre : écriture et engagement

    17 mars 2006 11:36, par Thierry Capmartin

    Bonjour,

    En guise de réponse, il s’agit d’une question que je voudrais adresser : est-ce que les communications de ce colloque, qui paraissait fort intéressant à en lire ce bel article, donneront lieu à des publications ? Bien à vous. Thierry Capmartin (Doctorant sur Sartre, Université de Pau)

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