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LECTURES

La communication littéraire

Sur un roman de Tassadit Imache, "Presque un frère", Actes Sud, 2000

6 octobre 2003

Résumé : J’ai décidé de traiter de la communication littéraire. Il y a des écrivains femmes et hommes : peut-on parler d’une différence au sein de la communication ? Cela constitue le but de mon exposé. On se demandera aussi si l’on peut parler de thèmes, formes, styles, motifs, vocabulaire qui soient purement féminins ? Je me suis posé ces questions en lisant le roman Presque un frère.






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"La différence des sexes : enjeux et débats contemporains"

J'ai décidé de traiter de la communication littéraire. Il y a des écrivains femmes et hommes : peut-on parler d'une différence au sein de la communication ? Cela constitue le but de mon exposé. On se demandera aussi si l'on peut parler de thèmes, formes, styles, motifs, vocabulaire qui soient purement féminins ? Je me suis posé ces questions en lisant le roman Presque un frère1.

Pour rester au sein de la communication, je veux d'abord dessiner et expliquer un des modèles de la communication. Le schéma de communication proposé par Roman Jakobson est le suivant : l'émetteur émet un message dont le code implique le contexte, et qui s'adresse à un récepteur qui sera touché grâce à un contact.

L'émetteur est, dans ce cas précis, l'auteur, et dans le roman, l'auteur laisse la parole avant tout au narrateur qui peut être l'un des personnages ou peut être caché ; autrement, il peut laisser la parole à son double narrataire qui est le représentant direct de l'auteur dans le texte. Le message est le texte, le code le français, le contexte le monde romanesque, le récepteur le lecteur et le contact le livre.

Je vais me concentrer sur l'émetteur – qui peut être un homme ou une femme. Dans ce cas, il s'agit d'une femme : Tassadit Imache. Le roman Presque un frère est très intéressant du point de vue de la communication, parce que le récepteur doit opérer un grand effort pour comprendre le sens malgré les « bruits de communication ». Il faut mentionner que ces bruits de communication apparaissent à travers tout le livre, et qu'ils constituent un procédé de composition (le « bruit de la communication » est tout ce qui empêche la communication).

L'auteur veut donner dans ce livre un autre point de vue sur la banlieue, un point de vue relatif qui surgit dans un monde dépourvu de communication – et l'on verra pourquoi cela se produit – mais on n'arrive à la communication qu'à travers les personnages que sont les narrateurs. Dans ce roman, les personnages sont peu nombreux. Il s'agit de gens qui se connaissent et leurs vies sont entremêlées : Sabrina, Bruno, Hélène et Eddy. Ce sont les personnages principaux. Sabrina joue le rôle central et tous les autres personnages sont définis par les relations qu'ils entretiennent avec elle. Bruno est l'homme des beaux quartiers et l'amant de Sabrina, qui ne parle qu'au moment où elle est présente. Hélène, la mère de Sabrina, et Eddy, l'ancien copain de Sabrina, sont plus indépendants en ce qui concerne la communication, donc leur vie nous est présentée même lorsque Sabrina est absente.

Les quatre personnages que l'on a mentionnés sont les quatre narrateurs principaux. Chacun donne son point de vue subjectif. Ce qui est intéressant, c'est la communication assumée par chacun de ces personnages. Tassadit Imache donne toujours le nom du narrateur dans le titre du chapitre, sauf pour le premier, où l'on ne sait pas qui de Hélène ou de Sabrina parle. L'auteur alterne la narration en première et troisième personne, ce qui rend le texte presque incompréhensible.

Chacun des personnages agit et, en même temps, pense, si bien que l'on doit souvent faire attention pour savoir s'il s'agit d'une pensée ou d'une action qui se déroule au présent. Les pensées sont parfois des événements passés et l'auteur utilise souvent le passé composé. À titre d'exemple, je propose une histoire racontée par Eddy. Il s'agit d'un accident de voiture. Eddy parle d'abord au passé, mais il finit son histoire au présent :

« J'ai passé la première, la deuxième, la troisième fonçant droit devant, sur les parkings déserts. Sans penser, la quatrième. Il y a ce mur en briques au bout. L'entrepôt d'une usine désaffectée. Rétrograde, freine, tourne le volant. Amorce le virage. La réalité est derrière le décor. Je n'ai pas peur. »2

Eddy narre et change le temps de son récit parce que l'accident est un événement traumatisant et récent de sa vie.

Le procédé que l'auteur utilise pour séparer le passé et le présent, la pensée et l'action, les deux faits qui se suivent avec un décalage, repose sur le détachement du paragraphe. Je vais me servir d'un diagramme pour démontrer les détachements de même qu'un autre aspect de la communication : le temps linéaire qui sert d'élément constitutif. J'ai décidé de proposer les deux premiers chapitres, et j'ai délibérément omis ce que j'appelle « la Préface », dans laquelle l'auteur ne donne pas le nom du narrateur.

Le schéma nous montre qu'il y a toujours un narrateur qui parle au temps donné. L'autre personnage peut reprendre un événement et réénoncer l'histoire, mais seulement comme un événement passé. C'est le cas de Sabrina qui résume le jour précédent par une phrase : « Depuis que l'autre jour, dans l'entrepôt, ce Bruno Moretti ! »3.

Cette phrase n'est pas détachée, ce qui rend le livre encore plus compliqué. Par ailleurs, si le passage est plus long, il est toujours détaché.

Dans ce roman se posent les difficultés de la communication. Les personnages mènent une vie plutôt intérieure et communiquent peu avec les autres. Il s'agit d'une sorte d'impossibilité de la communication. Tel est la cas entre Bruno (des beaux quartiers) et Sabrina (de banlieue), mais aussi entre Hélène et ses enfants, et surtout Louisa. Bruno et Sabrina ont une relation purement et pragmatiquement sexuelle. Ils ne parlent presque pas :

« Nous n'avons pas besoin de nous regarder une plombe du coin de l'œil. "J'ai le trou au bon endroit, non ?" me lance-t-elle. Elle a retiré son slip »4.

Cette incommunicabilité contamine aussi la communication auteur-lecteur. Le but de la communication est de transmettre le message, et, même dans un livre, peuvent survenir des bruits de communication qui empêchent la communication, comme on l'a observé tout à l'heure. Pour conclure, je me servirai d'une définition des bruits de communication :

« La communication dans un roman peut être temporairement suspendue par une rupture entre les chapitres ou par un changement rapide de point de vue, place ou temps, tout ce qui force le lecteur à déduire ce qui n'est pas dit. »
(Encyclopedia of Contemporary Literary Theory, University of Toronto Press, ma traduction).

On a déjà évoqué les alternances de points de vue et les changements rapides des temps et des lieux. On a aussi montré que les chapitres se suivent avec un décalage et que l'on ne sait rien sur les événements qui se sont déroulés entre les deux chapitres. Le lecteur doit toujours y faire attention s'il veut saisir le message de ce roman. L'application des bruits de communication, élevé en une sorte de procédé composant, vise à produire un sentiment de relativité et d'incertitude.

Qu'est-ce que l'on peut considérer comme un élément exclusivement féminin dans le roman Presque un frère  ? Je ne dirais pas que c'est la relativité de point de vue, ni le procès de la communication, ni le monde de la banlieue. Je ne pense pas que l'on puisse diviser l'écriture féminine et masculine au sein de la communication. Et je doute que cette division soit souhaitable. La seule chose qui puisse diviser les hommes et les femmes tient au fait que les hommes peuvent plus facilement et plus profondément décrire le caractère masculin, et les femmes le caractère féminin et les expériences exclusivement féminines comme, par exemple, l'accouchement. Mais, je pense qu'un bon auteur peut aussi bien décrire les deux...


 

Références bibliographiques

IMACHE Tassadit, Presque un frère, Actes Sud, 2000.

MAKARYK Irena P. (general editor and compiler), Encyclopedia of Contemporary Literary Theory, University of Toronto Press, Toronto-Buffalo-London, 1993.

 

Notes

1 IMACHE Tassadit, Presque un frère, Paris, Actes Sud, 2000.

2 Ibid, p. 100.

3 Ibid, p. 16.

4 Ibid, p. 12.

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