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CHRONIQUES

La Terre comme fin de l’histoire et après

Philo-fictions : Après l’Histoire 3

18 mai 2011




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Raymond Ruyer se moquait doucement des philosophies de l’Histoire à la Hegel ou à la Marx. Selon lui, la philosophie de l’histoire à la Spielberg & Lucas, avec Star Wars, avait une envergure philosophique beaucoup plus importante.

Est-ce qu’il est possible d’envisager philosophiquement cet horizon-là ?

Comment penser l’évolution du rapport de l’Homme à la Terre ?

S’il est vrai que la philosophie, comme l’indiquait (semble-t-il) Gilles Deleuze, ce n’est pas simplement l’empirisme ordinaire du roman policier à la Conan Doyle au détective enquêtant pour connaître la vérité sur ce qui s’est passé (au passé donc) mais aussi bien l’empirisme supérieur du roman de science-fiction à la Lovecraft au protagoniste essayant de soulever le couvercle de l’inconnu, terrifiant et sublime, alors ces questions là aussi doivent être approchées.

Peut-être faudrait-il distinguer trois choses : l’Avenir ; le Futur ; le Devenir.

1) L’Avenir, c’est le Futur comme porteur de solution possible : on utilise la référence à l’avenir comme un outil rhétorique de persuasion au sujet d’une évolution positive possible à laquelle on veut que l’autre adhère. Quand on dit : « ceci, c’est l’avenir ; ceci a de l’avenir », on veut dire qu’il faut investir dans cette chose, y croire, la soutenir, et la développer de façon préférentielle à toute autre parce qu’elle porterait en elle une série de solutions clefs-en-mains nous permettant d’affronter le futur.

2) Le Futur, c’est simplement ce qui pourrait advenir eu égard à la forme actuelle de la situation présente et dans l’optique où une relative inertie humaine et sociale aurait pour effet d'en prolonger le développement continu dans la dynamique actuelle qui est la sienne.

3) Le Devenir, c’est ce qui adviendra sans que l’on sache où, quand et comment ; ce qui adviendra nécessairement mais n’adviendra qu’en décalage avec tout ce que l’on pouvait attendre ou prévoir ; c’est une nouveauté qui n’était pas incluse dans l’état des choses, qui change l’ensemble des données du présent et modifie les coordonnées des évolutions futures.

Le problème n’est pas de connaître ou prédire l’avenir. En réalité nul ne le peut. Car ce que l’on imagine aujourd’hui comme positif pour demain changera en même temps que passera l’aujourd’hui : l’avenir change dès qu’il devient présent, remplacé par un nouvel avenir issu de ce nouveau présent, selon un cycle sans fin d’espoirs trompés ou de chanceuses prévisions.

Quant aux devenirs, seul l’artiste « sait » ce qu’ils sont quand il est pris dans le tourbillon autant créateur que destructeur dont son œuvre sortira. Des devenirs, on ne peut parler ; ce sont eux, en leur heure, qui parleront à travers nous.

Seul le futur du rapport à l’Homme à la Terre est (philosophiquement) dicible dans la mesure où il est l’effet (déterminé mais non-linéaire) de son passé.

L’homme est un animal biologique produit d’une évolution par lequel le vivant organique s’est dégagé de l’environnement inorganique. Ce serait cependant une erreur que d’opposer le vivant organique à l’environnement inorganique. En réalité, autant l’environnement inorganique a défini les contraintes que le vivant organique avait à surmonter, autant le vivant organique a imposé en retour à l’environnement inorganique des modifications permettant sa propre survie. Ainsi l’atmosphère terrestre et indirectement par là le bleu du ciel sont le produit non de la Terre mais du vivant lui-même dans son interaction avec la Terre.

Terre et Vie sont le fruit d’une commune histoire faite de coévolutions progressives et de catastrophes successives. L’homme est à la fois un des produits de cette coévolution et un des facteurs potentiels d'une nouvelle catastrophe.

L’homme est, comme disait Nietzsche, le parasite de la Terre : d’une certaine manière, les grandes phases historiques de l’évolution de l’Homme se confondent avec les différents modes de son parasitage.

L’homo sapiens a pendant environ 50 000 ans pratiqué un parasitage de surface : il était chasseur-cueilleur et son empreinte environnementale était limitée ; non seulement, elle ne dégradait pas la nature proche mais participait dans une certaine mesure à son renouvellement (via les feux de brousse, de forêt) et à sa décantation (via le prélèvement discret des ressources).

L’homo sapiens a connu sa première mutation radicale quand son parasitisme ne s’est plus limité, si l’on peut dire, à dépouiller les cheveux de la Terre mais s’est développé sur toute la peau d’icelle en profondeur dans son épiderme : avec la révolution néolithique agraire, l’homme a creusé la Terre et asservi l’animal pour en tirer sa subsistance. Il a domestiqué les cycles productifs (végétaux et animaux) de la Nature à son avantage.

L’homo sapiens a connu sa seconde mutation radicale quand son parasitisme ne s’est plus limité à la peau et à l’épiderme mais a envahi le sang et la moelle de la Terre. Il a extrait des entrailles de la Terre, le charbon d’abord puis le pétrole ensuite et l’iridium enfin. Parallèlement l’homme est sorti de sa phase agraire : massivement il habite les villes et non plus la campagne, il utilise des machines pour se déplacer et non plus l’animal. Il a besoin de ressources nouvelles, de ressources limitées et non renouvelables et ce alors même que son explosion démographique démultiplie l’impact de son parasitisme.

Dans ce contexte, quel est le futur de l’Homme dans sa relation à la Terre ?

On peut bien sûr avoir l’espoir raisonnable que l’homme apprendra à ménager les ressources non renouvelables, à mieux utiliser les ressources dites renouvelables grâce aux progrès scientifiques et techniques qui donneront une plus grande efficience à la capture et l’utilisation de ces énergies et à modifier le mode et le rythme de son développement capitaliste de façon à réduire l’empreinte environnementale de la croissance économique.

L’espoir fait vivre dit-on. C’est vrai, au niveau individuel que l’espoir nous protège ; mais au niveau collectif, il est ce qui nous condamne : l’espoir, c’est l’excuse psychologique commode qu'une société se donne pour transmettre impavidemment à une génération future la charge de faire ce qu'elle n’a pas su ou pas voulu faire elle-même et en son temps.

Plus encore, l’espoir est du côté de l’Avenir.

Or ce n’est pas l’avenir qui nous intéresse ici, c’est le Futur.

Du point de vue du Futur, deux « solutions » se dessinent :

1) La première « solution », c’est de penser que la tâche de l’Homme dans son rapport à la Terre est de suivre en sens inverse la marche de l’évolution par lequel l’organique s’est dégagé de l’inorganique. L’homme pour survivre à l’impact sur la Terre de sa propre évolution dans la Terre devra peu à peu se dés-organiciser. Il devra d’abord prendre l’habitude de consommer des vivants placés de plus en plus bas sur l’échelle de l’évolution : des vertébrés aux invertébrés, des invertébrés aux plantes, des plantes aux minéraux. Il devra ensuite se robotiser pour rationaliser la dépense énergétique de ses fonctions vitales ainsi que pour acquérir des capacités inédites (implants cybernétiques…) lui permettant de survivre dans un environnement modifié. Il devra enfin capturer les forces naturelles présentes sur la Terre : l’eau, le vent, la pluie, le soleil – et réfléchir au coût de l’isolation progressive qu’il a voulu établir entre lui et l’environnement extérieur dans son habitation de l’espace (penser un habitat sans toit, ni mur : le futur de l'architecture). L’Homme n’étant au final que le moyen par lequel la Terre accomplit sa transformation totale : pour survivre à l’anthropisation de la Terre, l’homme devra accomplir une terra-formation de lui-même équivalente et tout aussi profonde.

2) La seconde « solution », c’est de penser, au contraire, que l’Homme est par destination étranger à la Terre, de penser que l’Homme en détruisant la Terre se donne les moyens d’accomplir sa mission : peupler l’espace extérieur. La Terre n’est que le tremplin de l’Homme vers sa destination stellaire : l'essor de l'Homme est la bombe à retardement de la Terre. L’Homme cherche désespérément en dehors de la Terre des traces de vie extra-terrestres et invente des OVNIS pour alimenter ses cauchemars ou ses rêves. Mais, en vérité, le seul extra-terrestre qui existe dans l’univers, c’est l’homme lui-même.

De ses deux « solutions » (sauver la Terre de l’Homme ou sauver l’Homme de la Terre), sans doute la première relève plus du Devenir et la seconde plus du Futur.

Les devenirs émergeant du rapport de l’Homme à la Terre passeront par tous les changements imprévisibles qui surviendront en l’homme, l’obligeant à se modifier lui-même (bio-technologiquement) pour s’adapter aux changements de la Terre qu’il aura provoqué.

Par contre, du point de vue du Futur, la question qui se pose n’est pas de savoir comment adapter l’homme ou préserver la Terre. La seule véritable question est de savoir comment l’homme pourra gérer sa destruction de la Terre de façon à ce qu’elle lui donne suffisamment de temps pour lui permettre d’acquérir les capacités techniques pour en sortir et pouvoir étendre victorieusement son parasitage sublime à l’univers même. Dans ce cas, tous nos efforts pour préserver la Terre ne doivent se faire que dans l’optique de pouvoir la quitter.

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