Introduction
Certes, l’éthique est l’une des plus vieilles branches de la philosophie, mais l’éthique appliquée comme telle est un mouvement philosophique récent qui a émergé aux États-Unis au tournant des années 1960. Bien qu’elle puisse prendre plusieurs formes, l’éthique appliquée s’intéresse généralement à l’exercice du jugement en situation de dilemme d’action concret, à l’analyse des enjeux éthiques, ainsi qu’aux processus de participation des individus aux lieux de dialogue, de délibération, de coopération visant à les résoudre ou, du moins, à mieux les comprendre (Legault 1999; Lacroix et al. 2017).
Malgré l’importance accordée aux expériences concrètes telles que vécues par les individus, la considération des émotions en situation morale demeure marginale. L’éthique appliquée s’est effectivement développée autour d’une perspective qui se contente davantage d’une approche visant à identifier les émotions afin de s’assurer de les garder à distance de toute interférence dans le processus de prise de décision (Rondeau 2015). Cette position s’inscrit généralement dans le courant rationaliste de la philosophie, qui défend l’idée selon laquelle les émotions peuvent compromettre la pureté de la raison.
Plus récemment, les chercheurs André Lacroix et Luc Bégin et la chercheuse Allison Marchildon ont mis de l’avant l’intérêt de concevoir l’éthique appliquée dans la perspective du pragmatisme américain, et plus particulièrement dans celle du philosophe John Dewey. À l’instar d’autres chercheurs, ils abordent peu la question des émotions, si ce n’est que pour rappeler l’importance de l’aspect intellectuel des valeurs et des raisons d’agir en éthique (Dewey 2011). Pourtant, en situation de dilemme éthique, les émotions sont bien souvent palpables et il ne suffit pas de vouloir simplement les mettre à distance pour éclipser réellement leur influence sur les situations morales et les dispositions des individus qui y prennent part.
Il semble que l’intégration du cadre conceptuel pragmatiste pour penser l’éthique appliquée se soit réalisée de manière partielle jusqu’à maintenant et qu’elle ne soit pas encore parvenue à bénéficier pleinement de l’importance que ce courant philosophique accorde au rôle des émotions dans l’expérience morale des individus. C’est ce qui ressort entre autres à la lecture de l’ouvrage Former à l’éthique en organisation : une approche pragmatiste, de Lacroix et al. (2017), où la sensibilité éthique, une dimension fondamentale de la compétence éthique, est décrite comme étant indissociable de la capacité à être en situation éthique et à faire une expérience de rupture, voire d’une déstabilisation, sans toutefois que le rôle et la fonction des émotions et de la sensibilité y soient explicités. On souligne qu’« il s’agirait d’une erreur que de voir la sensibilité éthique – et l’appréciation immédiate comme relevant uniquement des émotions de l’acteur » (Lacroix et al. 2017, 102). Soutenue par un avant-propos d’Alexandra Bidet et de ses collègues (Dewey 2011), cette affirmation gagne à être enrichie et nuancée, car elle tend, d’une part, à nous faire conclure que la sensibilité éthique et l’appréciation immédiate sont une même chose, ce qui est inexact (Bernatchez 2026). D’autre part, cette affirmation contribue à la surreprésentation de la composante intellectuelle par rapport à la composante émotionnelle dans la compétence éthique et au maintien d’une conception dualiste dans laquelle s’oppose encore l’émotion à la cognition et la raison. S’il est vrai que Dewey ne dit pas exactement que l’appréciation immédiate relève uniquement de l’émotion, il la conçoit toutefois comme une forme d’expérience qualitative intégrée dans laquelle l’affect et la cognition sont indissociables (Dewey et Tufts 2021). Effectivement, ce qui est incontournable dans la conception des émotions de Dewey est l’unité de la pensée et de l’affect dans l’action (Garrison 2003), ces deux composantes n’étant que des phases différenciées par la réflexion d’une même situation unifiée, voire d’une même transaction.
Dans cette perspective, l’émotion est indissociable de la pensée et occupe un rôle central dans l’expérience étant conçue comme une transaction entre un organisme et son environnement (Quéré 2013). Bien que, pour Dewey, la priorité soit moins d’élaborer une définition consensuelle de l’émotion que de mettre en valeur sa fonction dans l’expérience, il l’a quand même définie dans sa manière la plus simple comme la résonance d’un organisme avec une situation (Dewey 1895, 2023; Petit 2021). Dans cette perspective, la prise en compte de l’émotion devrait non seulement être admise dans le fait d’être en situation éthique, mais tout aussi naturellement pour les autres dimensions de la compétence éthique, c’est-à-dire la capacité d’agir et d’interagir en situation éthique.
Par ailleurs, on a tendance à croire qu’en raison du fait qu’il était critique du courant émotiviste (une conception axée sur l’idée que les jugements moraux sont des expressions des émotions et que, de ce fait, ils sont purement subjectifs, relatifs et indiscutables), il n’accordait pas d’importance aux émotions. Cette prémisse mérite d’être nuancée, car, au contraire, pour Dewey, les émotions ont une contribution dans l’expérience : elles sont des faits, des modes de comportement qui peuvent être observables. Dewey ne tombe pas dans la tendance générale consistant à considérer l’éthique comme une entreprise qui se doit d’exclure les émotions. Il leur accorde au contraire une place importante dans l’expérience, précisément à travers l’enquête intelligente qui prend forme lors de situations problématiques (Fesmire 2003). La prise en compte des émotions se réalise en complémentarité avec une délibération consciente qui porte sur les valeurs.
Bien qu’elle ait été publiée au siècle dernier, la conception des émotions de John Dewey est toujours pertinente aujourd’hui, notamment en raison du fait qu’elle est soutenue par des découvertes récentes en sciences cognitives et en neurosciences (Quéré 2021; Johnson 2015). Les conclusions de ces recherches nous permettent d’assouplir la frontière entre la raison et l’émotion et d’envisager le raisonnement moral comme un processus dont les dimensions affectives et cognitives sont complémentaires et indivisibles (Damasio 2021; Johnson 2015). Cette perspective renforce les fondements de l’approche non dualiste et naturaliste de Dewey et en fait un cadre conceptuel fort intéressant pour prendre en compte l’émotion en philosophie morale et en éthique, des disciplines qui se sont principalement construites sur un paradigme rationaliste.
Dans le cadre de cet article, nous aimerions soutenir qu’une redécouverte du travail essentiel des émotions dans l’expérience morale peut contribuer à l’enrichissement du courant pragmatiste en éthique appliquée. Non seulement l’émotion contribue-t-elle à l’évaluation et l’appréciation des situations, mais, en plus, elle enrichit la réflexion éthique et la prise de décision (Damasio 2006; Dewey et Tufts 2021). Par conséquent, nous soutenons qu’une meilleure prise en compte de l’importance des émotions est nécessaire au développement de la compétence éthique.
1. L’évolution de la conception de l’émotion en philosophie et en psychologie
L’émotion comme sujet d’étude est aujourd’hui bien investie par plusieurs champs disciplinaires, dont ceux de la philosophie, de la psychologie, des neurosciences et de la sociologie, une diversité qui a suscité l’émergence de plusieurs théories (Sander et Scherer 2019; Rimé 2016). Avant de présenter la conception de l’émotion que l’on peut reconstruire à partir des travaux de Dewey, nous exposerons d’abord à grands traits la manière dont l’émotion a historiquement été traitée en philosophie et en psychologie, de même que les différentes approches selon lesquelles les théories contemporaines tendent à se classifier. L’exercice aura pour effet de faciliter la compréhension des éléments de la théorie des émotions de Dewey, en plus de mettre en valeur le fait qu’une meilleure prise en compte des émotions en éthique est non seulement possible, mais bien indispensable.
1.1 Le traitement de l’émotion en éthique appliquée : une prise en compte insuffisante
L’histoire de la philosophie morale a longtemps opposé l’émotion à la raison, tout comme le corps à l’esprit. Depuis le XVIIIe siècle, la philosophie morale s’est majoritairement inscrite dans l’héritage d’Emmanuel Kant, soit dans l’ordre de la raison, laquelle est la seule entité permettant un raisonnement impartial et des jugements universels. Pour Kant, les sentiments et les émotions sont inconstants, variables selon l’humeur, biaisés et partiaux, si bien qu’ils ne constituent pas une connaissance morale légitime et éclairent rarement ce qu’il est bien ou juste de faire (Rondeau 2015). Il convient alors de mettre à distance ce qui provient du ressenti pour assurer une prise de décision rationnelle.
Or, bien que la tendance au rationalisme soit toujours forte aujourd’hui et qu’elle se maintienne à travers de multiples théories du raisonnement moral, il serait faux de prétendre que la philosophie morale est complètement étanche à l’émotion. Le rapport aux éléments du domaine sensible a beaucoup évolué au cours des dernières décennies, alors que les éthiques de la perception morale, de la sollicitude et féministes, de même que la phénoménologie, ont été fondées sur une redéfinition de la moralité, prenant en compte l’information tirée de nos expériences sensitives et émotionnelles.
Parce qu’elle accorde une attention particulière aux expériences concrètes telles que vécues par les acteurs, il pourrait sembler naturel que l’éthique appliquée tienne aussi compte des émotions en situation morale. On y reconnaît effectivement l’importance de se sentir concerné et touché par les faits et les événements problématiques pour déclencher la réflexion éthique (Langlois 2014). On dit également que c’est parce qu’ils éprouvent une forme de malaise que les individus reconnaissent qu’ils sont plongés dans une situation qui ne les laisse pas indifférents (Fortin et al. 2011). En ce sens, la perception des éléments problématiques est ressentie physiquement en plus d’être une expérience cognitive. Georges Legault a par ailleurs reconnu et fait ressortir que « les dilemmes éthiques se vivent comme une épreuve où la sensibilité et la structure affective sont les premières concernées », que la motivation d’agir prend racine dans la tension émotive, et, finalement, « qu’il est important d’identifier les émotions dominantes dans une situation, car elles sont révélatrices de la manière d’évaluer les différents aspects d’une situation » (Legault 1999, 123). Il reste qu’on ne sait pas davantage quoi faire de l’émotion vécue, outre la mettre en retrait. En ce sens, on en tient peu compte en éthique appliquée, et le traitement qu’on lui réserve se réalise principalement par son repérage afin de « s’assurer qu’ell[e] n’intervienn[e] pas directement dans la prise de décision » (Rondeau 2015, 2).
Il semble juste de dire que la conception de l’éthique appliquée s’est préférentiellement réalisée dans une perspective rationaliste, ayant entre autres été grandement influencée par les éthiques de la discussion de type habermassienne et des approches procédurales donnant priorité « aux éléments intellectuels de solution à un problème pratique, plutôt qu’aux émotions et aux raisonnements spontanés » (Patenaude et al. 2001, 74). Le constat est que l’éthique appliquée fournit peu de ressources aux praticiens, intervenants ou formateurs afin de mieux saisir le sens des émotions expérimentées et leurs rôles dans l’exercice du jugement en éthique. Si l’on prend pour exemple la grille de délibération que propose Georges A. Legault (1999) pour résoudre un dilemme éthique, bien que l’identification des émotions dominantes dans la situation en constitue une étape, on peut remettre son importance en question. En effet, cette étape survient à un moment assez avancé de la délibération, soit après l’analyse rationnelle des conséquences positives et négatives de la situation morale problématique. Ensuite, le traitement des émotions y est pour le moins superficiel. Les questions pour accompagner la prise de décision se limitent à l’identification des émotions, de leurs potentielles relations avec des valeurs, et également à s’assurer que ces dernières ne domineraient pas la situation au point d’en « fausser » l’analyse (1999, 275). Cette démarche de délibération ne prévoit par conséquent aucune stratégie pour accompagner une personne à identifier les émotions qui émergent de la situation morale dans laquelle elle est engagée ni le rôle que jouent les émotions dans sa motivation et son engagement envers celle-ci.
1.2 Théories de l’émotion
La période qui s’est amorcée à la moitié du siècle dernier jusqu’à aujourd’hui fut très féconde en matière de recherche sur les émotions. Les principales théories des émotions issues à la fois des sciences naturelles et des sciences humaines et sociales peuvent être réparties en quatre grands courants qui se sont succédé sur une période se déroulant de 1855 à aujourd’hui. Le premier est axé sur la dimension biologique et physiologique de l’émotion, le second, sur sa dimension cognitive, le troisième met de l’avant la dimension sociale et culturelle de l’émotion (Haidt 2007; Rimé 2016; Petit 2021) et, finalement, on compte une quatrième approche, plus récente celle-là, qui s’inscrit dans le courant constructiviste psychologique en référence à la théorie de l’émotion construite, et qui sera davantage décrite et étayée à travers l’approche de l’émotion de Dewey, un peu plus loin dans cet article.
Le premier courant, dit biologique, s’inscrit directement dans l’héritage de Charles Darwin et sa théorie de l’évolution, et conçoit les émotions comme des dispositifs biologiques adaptatifs. Selon cette conception, les émotions sont incarnées, innées, automatiques et universelles (Rimé 2016; Darwin 2001). Dans cet esprit, l’axe physiologique de la première approche s’est construit suivant la volonté d’appréhender l’émotion sous l’angle des changements internes et des manifestations corporelles qui lui sont sous-tendues. On doit au pragmatiste William James, également porté au rang de père fondateur de la psychologie américaine, ce tournant majeur dans l’histoire de la psychologie et de la philosophie. En 1884, il publie l’article marquant What is an Emotion? dans lequel il défend la thèse selon laquelle l’émotion est « la prise de conscience des changements réflexes qui se produisent à la périphérie du système nerveux, dans les organes viscéraux et dans [le système musculosquelettique] » (Rimé (2016), 5, d’après James (1884)).
Le deuxième courant insiste sur la dimension cognitive de l’émotion et s’est construit, par moments, en opposition à la conception biologique des émotions. Les années 1960 à 1980 furent le berceau de la révolution cognitiviste de l’émotion. Traversée par les études en psychologie, le courant de pensée cognitiviste repose sur l’idée que l’émotion ne se manifeste pas uniquement dans le corps, mais qu’elle est intentionnelle (elle porte sur quelque chose et est associée à une représentation mentale) et qu’elle est le fruit de l’évaluation cognitive (appraisal) d’événements ou de situations vécues (Lazarus et Folkman 1984). La perception d’un événement induit une émotion grâce à un processus d’évaluation basé sur un ensemble de critères qui sont propres à une personne, et un processus de réévaluation peut modifier les premières impressions, ainsi que l’émotion déclenchée (Sander et Scherer 2019). Comme le souligne Emmanuel Petit, « schématiquement, cela sous-tend que, pour qu’une émotion soit provoquée, l’objet sur lequel elle porte doit affecter ou impliquer l’individu en fonction de son expérience, de ses attentes, de ses intérêts ou de ses objectifs » (2021, 193).
L’idée d’une conception culturelle et sociale caractérise la troisième approche de l’émotion, essentiellement propulsée par des sociologues. Dans cette perspective, on tente d’étudier comment les institutions, les normes et les règles sociales fabriquent, façonnent, contraignent, orientent ou prescrivent le ressenti et le comportement émotionnel des individus (Petit 2021). Le travail émotionnel ou la gestion émotionnelle s’effectue en ce sens dans une démarche de conformité aux règles qui se situent en grande partie à l’extérieur de l’individu. Ces règles font en sorte que les individus ressentent des droits et des devoirs par rapport à leurs émotions et celles des autres et peuvent, par conséquent, recevoir ou donner des « sanctions émotionnelles » (Hochschild 2003, 36).
2. Le pragmatisme de Dewey pour penser l’émotion
Proposée il y a plus de 100 ans dans deux articles fondateurs (Dewey 1894, 1895), la théorie des émotions de Dewey s’est déployée en plusieurs étapes. Elle a tout d’abord cherché à simplifier l’analyse darwinienne des émotions et l’intégrer au sein de la théorie de William James (et de Carl Lange, puisque leurs théories étaient similaires, jusqu’à ce qu’on en vienne à associer les deux pour en faire la théorie James-Lange), tout en y apportant des ajustements notables (Krueger 2014). Plusieurs des idées de Dewey à propos de l’émotion ont mûri à travers et dans la même mesure que son œuvre au fil des ans, si bien qu’on est à même d’apprécier et de mieux appréhender la portée de sa conception de l’émotion dans des publications comme Éthique (à partir de l’édition de 1932), Nature humaine et conduite et L’Art comme expérience, proposées plus tard dans les étapes de sa pensée.
Où se situe Dewey par rapport aux différents courants de l’émotion ? Sa conception de l’émotion intègre plusieurs éléments des trois approches examinées jusqu’à maintenant, mais, comme l’indique Petit (2021, 193), se distingue de la façon dont ces théories contemporaines appréhendent et « segmentent » le processus émotionnel. L’émotion est pour Dewey un phénomène transactionnel qui combine les dimensions biologique, physiologique, cognitive et socioculturelle. En ce sens, il la conçoit comme étant constituée de l’ensemble de nos processus et sensations internes, de nos manifestations comportementales, en plus d’être colorée par notre culture, notre socialisation et les situations existentielles dans lesquelles l’émotion émerge.
Il y a une convergence réelle entre les travaux de Dewey sur l’émotion et ceux de la neuropsychologue Lisa Feldman Barrett à l’origine de la théorie de l’émotion construite. Cette théorie prolonge et modernise la conception de l’émotion de Dewey1 (Bernatchez 2026) et forme ce qu’on a identifié précédemment comme une quatrième approche. Pionnière dans un nouveau champ de la recherche sur les émotions, Barrett remet en question plusieurs des visions classiques de l’émotion, comme celle affirmant que les émotions sont héritées par une sélection naturelle et se situent dans une partie spécifique du cerveau. Pour la neuropsychologue, cette affirmation est fausse. Il n’existe pas d’empreinte digitale des émotions dans le cerveau. Chacune des émotions ressenties est le produit de différentes connexions neuronales, qui se recréent au fil de nos expériences (Barrett 2018). À la fois pour Dewey et pour Barrett, l’émotion n’est pas innée, mais elle est construite (le produit de l’habitude). Elle n’est pas une simple réaction au monde, mais elle est une construction dynamique entre l’individu et ses conditions d’existence, lesquelles sont submergées et façonnées par des phénomènes sociaux et des matériaux culturels.
Ce qui est saisissant dans la pensée de Dewey, et qui tranche avec le paradigme dualiste, antinaturaliste et rationaliste qui domine encore aujourd’hui en philosophie morale (Racine 2010), c’est l’unité de la pensée et de l’affect dans l’action et l’importance de la fonction motrice et organisatrice qu’il attribue à l’émotion dans le flux de nos expériences (Quéré 2018; Petit 2021).
Les dimensions de l’émotion évoquées par Dewey s’appréhendent d’ailleurs toutes par la compréhension de la notion de transaction, la dynamique vitale et essentielle qui caractérise toute forme de vie s’adaptant constamment à son environnement et pouvant le modifier en retour à différents niveaux (Dewey et Bentley 1949).
Les prochaines lignes sont consacrées à l’approfondissement de la conception de l’émotion de Dewey en mobilisant des commentateurs qui, en plus de travailler à sa reconstruction, ont puisé dans les travaux issus des neurosciences. Ces derniers permettent aujourd’hui de clarifier, d’enrichir et de prolonger la pensée de Dewey. L’exercice aura pour effet de confirmer que sa conception est encore hautement pertinente à ce jour, en plus de rejaillir positivement sur le traitement de l’émotion en éthique appliquée et plus spécifiquement, sur chacune des composantes de la compétence éthique.
2.1 L’émotion : un phénomène transactionnel aux dimensions biologiques, cognitives et socioculturelles entrelacées
L’expérience est notoirement centrale dans l’œuvre de Dewey. Elle est conçue comme une transaction entre un organisme, c’est-à-dire un être vivant (dans le sujet qui nous concerne, un humain), et son environnement. Ces interactions incessantes sont la source de nos valeurs qui, dans la mesure où nos choix ont des conséquences sur nous-mêmes et les autres, doivent être arbitrées de sorte qu’on parvienne à mettre en action la valeur la mieux adaptée pour un contexte particulier gage d’une expérience réussie, pleine et entière (Johnson 2015; Legault 1999). Mark Johnson (2015) le résume bien. Nous sommes constitués pour évaluer et ajuster rapidement la qualité de nos interactions. Cela implique que la perception de nos états internes, de nos sentiments et de nos émotions a une réelle fonction dans l’expérience :
Sur le plan de notre bien-être corporel, nous naissons avec, ou développons assez tôt, des capacités permettant d’évaluer automatiquement la qualité de notre interaction en cours avec notre environnement, puis nous effectuons des ajustements le plus souvent non conscients, tant à notre état corporel qu’à certains aspects de notre environnement, afin de maintenir ou de rétablir l’équilibre de nos états internes. C’est ici que les émotions jouent un rôle central (Johnson 2015, 77, nous traduisons)2.
De la pensée de Darwin et de James, Dewey conserve l’idée que les émotions sont en partie constituées de processus biologiques internes, comme le sont les activités respiratoires, cardiaques et neuronales par exemple. Dewey s’oppose toutefois à une notion centrale dans la théorie de James selon laquelle l’émotion est une réaction à un stimulus et prend forme dans une perspective linéaire et sérielle (Dewey 1895). En effet, selon James, une émotion est déclenchée chez un individu lorsque celui-ci perçoit dans son corps un modèle spécifique de changements (James 1884). Pour illustrer ses propos, il donne un exemple devenu classique : en marchant dans la forêt, je tombe face à face avec un ours. Mon cœur s’accélère, mes genoux tremblent, et c’est parce que je perçois ces changements physiologiques que je prends mes jambes à mon cou pour m’enfuir et, donc, que je ressens de la peur. Selon cette théorie, le processus émotionnel est caractérisé par la séquence suivante :
- Stimulus ;
- Réponses corporelles ;
- Sensation de ces changements périphériques ;
- Émotion (James 1884).
Pour James, l’émotion n’est autre qu’une réaction à la prise de conscience de ces changements corporels. Dewey ne partage pas cette conception linéaire du processus émotionnel (Dewey 1895).
D’une part, s’il y a bien une émotion de peur, c’est en raison du fait que l’ours est un symbole auquel on a préalablement associé la connotation « effrayant ». En effet, nos expériences passées donnent un sens à nos sensations présentes (Barrett 2018), si bien que les éléments de contexte d’une situation nous permettent de déterminer qu’un ours en peluche dans une chambre d’enfant ou un ours naturalisé dans un musée ne susciteront pas la même émotion de peur qu’un ours réel rencontré dans un sentier forestier. Dans cet esprit, Dewey attribue une dimension cognitive, évaluative et préréflexive à l’émotion (Krueger 2014; Quéré 2018), et cette perspective met en relief sa vision unifiée de l’affect et de la pensée dans l’action (Garrison 2003), alors qu’il n’existe pour lui aucune frontière nette entre le corps et l’esprit. Les émotions ne sont effectivement pas différentes des perceptions et des cognitions. Elles sont une forme d’information utile et nécessaire à la coordination de nos activités (Barrett 2018).
La précoloration cognitive de l’émotion est un construit expérientiel, social et culturel, ce que pense Dewey et que confirme Barrett :
Les émotions qui vous sont familières sont intégrées uniquement parce que vous avez grandi dans un contexte social particulier où ces concepts d’émotions sont significatifs et utiles, et votre cerveau les applique en dehors de votre conscience pour construire vos expériences (Barrett 2018, 33, nous traduisons).
Ainsi, nous n’éprouvons pas passivement les émotions. Nous les construisons à partir d’un contexte, d’une dynamique, ce qui nous permet de leur donner un sens, une identité. Cette idée est très bien capturée dans la théorie de l’émotion construite de Barrett, qui propose possiblement la définition la plus claire que nous pourrions lui donner :
Une émotion est la création par votre cerveau de la signification de vos sensations corporelles, en relation avec ce qui se passe autour de vous dans le monde. À chaque instant, votre cerveau utilise les expériences passées, organisées sous forme de concepts, pour guider vos actions et donner un sens à vos sensations. Lorsque les concepts impliqués sont des concepts d’émotion, votre cerveau construit des instances d’émotion (Barrett 2018, 30‑31, nous traduisons).
Pour illustrer ces ancrages importants, prenons l’exemple ludique de deux frères, l’un très jeune et l’autre plus vieux, lors d’un soir d’Halloween. Vivant l’une de ses premières célébrations, le jeune enfant ouvre la porte avec excitation pour offrir des friandises aux visiteurs. Un monstre hideux pousse un rugissement dès l’ouverture de la porte. Non initié encore aux traditions, le jeune enfant, haletant, le cœur battant, les joues rouges et les yeux larmoyants, se précipite derrière son grand frère. De toute évidence, et de son propre aveu, la situation a suscité en lui beaucoup de peur. Dans son esprit, et par habitude, la vue d’une personne à l’allure repoussante qui crie très fort provoque de la peur. Son grand frère le rassure chaleureusement, lui explique qu’au soir de l’Halloween, les gens se déguisent et prennent plaisir à faire peur. La bête hideuse qu’il a devant lui n’est qu’un gentil voisin qui s’amuse et n’est en rien menaçant. Alors qu’on lui explique la signification des éléments de contexte de la situation qu’il est en train de vivre, le jeune enfant perçoit ce qui peut être effrayant, mais en donnant un sens nouveau à la situation, la peur ressentie s’apaise finalement et a de bonnes probabilités de ne pas surgir de la même manière s’il rencontre éventuellement une situation similaire.
2.2 Les émotions ne sont ni des phénomènes mentaux ni des réactions exprimées
L’une des tendances importantes en psychologie est de considérer les émotions du point de vue de l’individu, comme si elles n’étaient que des événements mentaux, d’ordre privé et déconnectés de la dynamique de son environnement, comme si l’émotion existait en dehors de la situation objective pour ne relever que de la subjectivité de l’individu, alors qu’elle émerge de la dynamique situationnelle d’acteurs interagissant à l’intérieur et par un environnement social. C’est d’ailleurs sous cet angle qu’est inévitablement envisagée l’émotion en philosophie morale, ce qui explique pourquoi plusieurs philosophes rationalistes ne la considèrent pas comme une source légitime de connaissance morale, craignant son excès d’irrationalité et d’actions précipitées extravagantes ou dangereuses. Or, ce qui distingue la conception de l’émotion de Dewey et en fait sa pertinence, c’est qu’il ne la considère pas comme un phénomène exclusivement individuel, comme le souligne Krueger (2014).
En fin de compte, pour avoir une image plus claire de l’ensemble concret de notre vie émotionnelle, nous devons résister à un préjugé excessivement centré sur le cerveau et être attentifs aux contextes plus larges, incarnés, sociaux et interactifs, dans lesquels nous sommes toujours situés et à partir desquels nos émotions émergent inévitablement et prennent forme (Krueger 2014).
Ce qui est par ailleurs incontournable, c’est que Dewey ne traite pas l’émotion strictement sous l’angle de son expression, c’est-à-dire du point de vue de l’observateur qui perçoit l’émotion. Pour Dewey, elle doit être traitée du point de vue de l’acteur lui-même. Dans les faits, nous ne reconnaissons pas l’émotion de l’autre, nous nous en construisons notre propre perception (Barrett 2018). Quoiqu’en aient pensé Darwin et James, l’émotion n’est pas une réaction exprimée, elle est un mode de comportement de l’individu dans l’action :
Pour un spectateur, mes mouvements de colère sont des expressions, des signes, des indications, mais sûrement pas pour moi. Considérer ces mouvements comme essentiellement expressifs, c’est tomber dans le sophisme du psychologue : c’est confondre le point de vue de l’observateur et de l’explicateur avec celui du fait observé. Les mouvements sont, en effet, expressifs, mais ils sont aussi beaucoup d’autres choses. En eux-mêmes, ils sont des mouvements, des actes, et doivent être traités comme tels (Dewey 1894, 154, nous traduisons).
Cette perspective trouve écho dans des recherches contemporaines en neurosciences. La conception classique de l’émotion en psychologie soutient l’idée qu’il existe un ADN de l’émotion et qu’elles sont constituées de tels ou tels traits physiques et physiologiques, ce qui fait qu’on les reconnaît universellement. Certains avancent ainsi qu’elles sont issues de l’évolution et que leurs versions les plus primitives sont programmées dans notre tronc cérébral. Or, selon Barrett, il n’en est rien. Il n’existe pas d’empreinte digitale qui nous permettrait d’identifier l’expression d’une émotion type. Elles sont variables et fabriquées grâce à la plasticité du cerveau et aux expériences vécues (Barrett 2018).
Envisager l’émotion comme un mode de comportement nous ramène de nouveau à la critique de Dewey envers la théorie de James-Lange dans laquelle on conçoit l’émotion comme un processus linéaire du stimulus à l’émotion. Dewey nie que le stimulus est la cause de l’action. C’est l’action elle-même qui initie l’émotion et la perception de celle-ci (Quéré 2021). S’il reconnaît que l’émotion est en partie constituée de phénomènes biologiques, c’est-à-dire des fonctions végétatives motrices (un jeune garçon haletant, le cœur battant, les joues rouges et les yeux larmoyants), et des fonctions sensori-motrices (fuir par habitude et se réfugier derrière son grand frère en un instant), Dewey fait également ressortir que ces manifestations sont réunies sous une même impulsion de conscience et que lorsqu’elles sont bien coordonnées, elles permettent l’ajustement de l’organisme à son environnement dans un but cohérent en vue d’une expérience complète et satisfaisante.
En somme, les émotions sont des aspects de modèles continus d’action par lesquels un organisme négocie avec son environnement (Krueger 2014).
2.3 Émotion, valuation et imagination morale
Dans L’Expérience et la nature, Dewey définit l’émotion comme une « perturbation, un moment de rupture de l’équilibre organique » (Dewey 2014, 195), perturbation qui, précise-t-il, survient lorsqu’une habitude se heurte à un obstacle. C’est dire que la réflexion portant sur les émotions vécues et ressenties peut permettre le changement d’une habitude. Pour Dewey, une habitude ne doit pas être appréhendée comme une routine d’action figée ou des actions spécifiques. Au contraire, une habitude est une prédisposition acquise, un mode de comportement dynamique qui consiste à agir d’une certaine manière en fonction de certains facteurs. Une habitude se présente comme une structure dynamique et flexible façonnant à la fois le comportement et la pensée des individus. Ainsi, dans une perspective pragmatiste, les idées, les aspirations et les idéaux consistent en des habitudes.
Porter attention aux émotions peut permettre de constater qu’une situation problématique nécessite d’être résolue et que les habitudes acquises n’ont pas la capacité de répondre de manière adéquate aux nouvelles exigences. Prendre conscience des émotions provoque un signal indiquant qu’il est nécessaire de procéder à une enquête intelligente, et conséquemment d’apprendre sur la situation, ceci afin d’opérer un réajustement des habitudes.
Au-delà d’être un signal, l’émotion a une fonction dans l’expérience. Elle a un but. L’émotion est effectivement toujours à propos d’un objectif ou d’une idée. Dans L’Art comme expérience, Dewey insiste sur le fait que l’émotion a besoin d’un objet extérieur auquel se rattacher, sans quoi « elle ne tarde pas à créer un contexte illusoire » (Dewey 2010, 91).
Dewey prend soin de faire la distinction entre une sensation et une émotion. De nature plus complexe qu’une réaction physiologique, une émotion intègre les dimensions affectives, cognitives et contextuelles. Pour prendre un sens, l’émotion doit faire « partie intégrante d’une situation globale et durable qui implique un souci des objets et de leur aboutissement » (Dewey 2010, 91). Dans cet esprit, les émotions jouent ainsi un rôle primordial dans la composition des valeurs, qui sont en quelque sorte le matériau de base des éthiques réflexives et plus spécifiquement de l’éthique appliquée. Les valeurs sont fortement chargées sur le plan émotionnel, puisqu’elles réfèrent à des objets auxquels les individus et les groupes sont fortement attachés. Pour Dewey, elles sont particulièrement entrelacées avec les désirs et les intérêts des individus. Les émotions sont au cœur de la formation et de l’évolution des valeurs et, ainsi, elles renseignent sur ce qui est désiré ou craint en fonction des contextes existentiels, ce qui amène Dewey à dire que « [l’émotion] appartient à un moi impliqué dans la progression des événements vers un aboutissement que l’on désire ou que l’on craint » (Dewey 2010, 91).
Ce qui est désiré ou craint sous-tend nécessairement une ou des valuations. L’émotion permet d’alerter l’individu, pour peu que l’individu en ait conscience, lorsque des valeurs auxquelles il tient sont menacées, manquantes, ou bien si elles sont effectivement accomplies dans une situation. Pour mieux saisir l’importance de la dimension émotionnelle en éthique, il est utile de voir son importance au sein de la conception de la valuation selon Dewey. La valuation comprend deux principaux niveaux : les appréciations immédiates et les évaluations. Les premières se rapportent aux objets qui sont concrètement valorisés dans l’expérience, alors que les secondes concernent la délibération sur ces appréciations immédiates. Bien que les émotions ne soient pas absentes des évaluations, qui mobilisent principalement les capacités cognitives et réflexives, les appréciations immédiates se distinguent par des manifestations émotionnelles plus prononcées, en réponse aux qualités ressenties à l’endroit des objets qui sont spontanément chéris dans la trame narrative de l’expérience. L’évaluation mobilise un ensemble de critères évaluatifs et d’analyse des contextes qui permettent d’effectuer une réflexion critique sur les appréciations immédiates.
Dewey épouse un empirisme radical (Hickman 2007) faisant de l’expérience sensible l’origine de toute connaissance, ce qu’il traduit plus spécifiquement comme une démarche qui impose de partir des matériaux empiriques de l’expérience brute telle qu’elle est vécue par les individus (Pappas 2008). Le désir émerge généralement par l’expérience d’un trouble, d’un manque, d’un inconfort à l’égard d’un besoin non satisfait ou d’une condition heurtée ou menacée. Le désir porte en lui-même une fin-en-vue à accomplir. Les fins-en-vues interpellent une série d’évaluations de moyens et de fins. Dans cette perspective, la sphère émotionnelle permet non seulement de déclencher le processus de valuation, soit un processus d’enquête sur les valeurs, mais contribue fortement à l’enrichissement des éléments informationnels et esthétiques qui façonnent la situation problématique sur lesquels doit opérer l’enquête de l’apprenant :
Ce sont les réactions émotionnelles qui fournissent le matériau principal de notre connaissance de nous-mêmes et des autres. Les idées que nous nous faisons des objets physiques sont constituées de matériaux sensoriels, mais celles que nous nous faisons des êtres humains sont construites à partir des matériaux affectifs et émotionnels (Dewey 2023, 316).
La prise de conscience des émotions vécues et ressenties peut signaler une perturbation, tension ou au contraire une harmonie dans l’expérience. Cette prise de conscience peut permettre de donner un sens aux émotions et de les transformer en de véritables forces organisatrices et émancipatrices de l’expérience, tel qu’on l’explique d’ailleurs de manière plus détaillée plus loin dans cet article. Les émotions peuvent guider le changement d’habitudes et des conditions environnantes ou bien signifier l’aboutissement positif d’une idée ou d’un projet, contribuant par conséquent au renforcement de certaines habitudes permettant la réalisation d’expériences satisfaisantes. D’ailleurs, Dewey désigne par expérience consommatoire la phase finale de l’enquête où l’individu fait l’expérience de valuation satisfaisante menant à la résolution de la situation problématique. Cette dernière est marquée par l’émergence d’un sentiment d’harmonie (Fesmire 2003, 80).
Il convient de souligner que le processus de valuation est intrinsèquement imaginatif en plus d’être intimement lié à la dimension émotionnelle. Les émotions conscientes ne se limitent pas à stimuler l’imagination : elles orientent, modifient et enrichissent le processus de valuation, en y intégrant une profondeur affective. D’ailleurs, ce qui confère à l’expérience son caractère esthétique est de nature émotionnelle. Lorsqu’elles prennent un sens, les émotions imprègnent la dimension esthétique des trames narratives vécues, lesquelles sont marquées par des événements variés et connectés qui prennent forme à travers l’expérience d’interactions entre les individus.
Un exemple classique souvent repris par les commentateurs de Dewey met en scène une entrevue d’embauche :
L’émotion primaire de la part du postulant peut être au départ de l’espoir ou bien de la déception. Ces émotions donnent une unité à l’expérience. Mais en même temps qu’avance l’entretien, des émotions secondaires se développent, comme les variations de l’émotion primaire sous-jacente. Il est même possible pour chaque attitude, chaque geste, chaque phrase et quasiment chaque mot d’exprimer une émotion qui soit plus qu’une simple fluctuation de l’émotion principale ; c’est-à-dire d’exprimer un changement de nuance et de teinte dans sa qualité. L’employeur voit à la lumière de ses propres réactions émotionnelles le caractère du candidat. Il le projette en imagination dans le travail pour lequel il postule et juge de sa compétence en fonction de la façon dont s’assemblent les éléments de la scène qui se heurtent ou au contraire s’ajustent (Dewey 2010, 93).
Cette mise en situation met en exergue la notion de mise en situation dramatique (dramatic rehearsal). Pour Dewey, la délibération morale est avant tout une manière d’anticiper par le biais de l’imagination les conséquences des actions et des moyens déployés pour réaliser une fin désirée, autrement dit une fin-en-vue. Cette mise en situation dramatique porte en elle-même une démarche promouvant la responsabilité de l’individu qui s’efforce de tester et de valider ses projections en mobilisant notamment sa capacité à anticiper ce que des zones de tension, d’ajustement et d’harmonie pourraient lui faire ressentir. Cela permet le déploiement d’une démarche responsable visant à guider les choix et les actions les plus appropriés.
D’ailleurs, Dewey accorde une place importante à l’empathie au sein de l’enquête et du jugement éthique. L’empathie constitue pour lui un outil essentiel permettant d’analyser de manière approfondie l’ensemble des conséquences des situations problématiques, ainsi que les possibilités d’actions envisageables. L’empathie permet de développer une sensibilité indispensable au jugement éthique, en rendant les individus sensibles et attentifs aux désirs, aux intérêts et aux réalités d’autrui, les amenant ainsi à les considérer avec autant de soin que les leurs dans l’exercice de délibération (Pappas 2008).
Pour Dewey, l’empathie contribue indéniablement à enrichir la connaissance morale, sans toutefois verser dans une posture qui privilégierait les sensations favorables au détriment des jugements réfléchis. Elle constitue un outil « efficace » et indispensable, voire « par excellence », pour résoudre les situations les plus complexes. L’empathie permet de se mettre en relation avec des « réalités vitales » et des événements inopinés de l’existence. L’empathie permet d’élargir le soi à d’autres perspectives comme à d’autres possibilités d’intégrer les attitudes et les aspirations d’autrui à sa propre conduite (Dewey et Tufts 2021, 316‑17).
Dewey défend l’idée selon laquelle la maturité d’un individu se mesure à sa capacité d’anticiper les conséquences de ses choix et d’être en mesure de réviser les fins poursuivies en fonction des moyens disponibles. En retour, l’évaluation critique des moyens est nécessaire afin d’établir une fin-en-vue. De plus, cette maturité implique de faire l’expérience des conséquences de ses décisions, et, par conséquent, de ressentir les conséquences concrètes de ses choix et d’être en mesure d’apprendre de ses expériences passées de résolution de problèmes. Les valeurs sont ainsi dynamiques et évolutives, en interaction avec les émotions qui les propulsent ou les inhibent, des expériences passées ainsi que des contextes sociaux qui vont à leur tour approuver ou désapprouver certaines valuations. Une valuation satisfaisante nécessite une démarche qui permet de concilier l’enquête sur les émotions et la réflexion critique sur les valeurs. Elle nécessite notamment une régulation émotionnelle capable d’orienter de manière satisfaisante les fins-en-vues poursuivies dans une expérience.
2.4 Émotion juste et adaptée, expérience réussie
Si les émotions sont bien adaptées et bien investies dans l’expérience, elles en deviennent une force organisatrice (Petit 2021). Une expérience peut être complète et réussie, mais elle peut également se réduire à l’échec, nous dit Dewey, si, par exemple, l’acteur est complètement absorbé par son propre bien-être et qu’il devient incapable de prendre en charge l’objet de son émotion, ce qu’il appelle l’émotion pathologique. Inspiré par Dewey, Petit met également de l’avant qu’une routine ou une habitude émotionnelle peut nous figer ou que l’expérience vécue peut être incomplète ou imparfaite parce que l’émotion qui la sous-tend est insuffisante, excessive ou inadaptée (Petit 2021). Dans cet esprit, Dewey affirme d’ailleurs que :
Nous pouvons devenir si curieux de questions lointaines et abstraites que nous n’accordons qu’une attention dédaigneuse et impatiente aux choses qui nous concernent. Nous pouvons croire que nous glorifions l’amour de la vérité pour elle-même, alors que nous ne faisons que nous adonner à une occupation favorite et que nous négligeons les exigences de la situation immédiate. Les hommes qui se consacrent à la réflexion sont susceptibles d’être exceptionnellement irréfléchis à certains égards, comme dans les relations personnelles immédiates. Un humain pour qui l’érudition exacte est une quête absorbante peut être plus qu’ordinairement vague dans les affaires ordinaires. L’humilité et l’impartialité peuvent se manifester dans un domaine spécialisé, et la mesquinerie et l’arrogance dans les relations avec d’autres personnes (Dewey 1930, 197‑98).
Voici une histoire fictive qui nous permet d’illustrer notre propos et qui s’inscrit dans le prolongement de l’exemple de Dewey cité plus haut. Imaginons qu’il y ait eu, dans une organisation, l’ouverture d’un poste de gestionnaire au sein d’une équipe de professionnels. Trois candidats étaient en liste pour obtenir une promotion et seul l’un d’entre eux a été sélectionné. Insatisfait de la décision comme de sa situation professionnelle, le premier des candidats exclus bout intérieurement de colère et de jalousie. Il le manifeste volontairement par des gestes de violence passive et par du sarcasme dans toutes ses communications avec son collègue promu, de même qu’avec son gestionnaire. Non seulement il souffre de la situation, mais en plus, il reste figé dans celle-ci alors que ses actions viennent alors confirmer la perception, dans l’œil de son gestionnaire, de son immaturité et de son incapacité à relever les fonctions pour lesquelles il avait postulé, fonctions qui nécessitent la capacité de réguler ses émotions et de les orienter de manière bénéfique. Voilà le résultat possible d’une énergie émotionnelle non identifiée et mal gérée qui empêche la transformation positive de la situation. Alors qu’il vise l’obtention d’un poste de gestion, l’individu pose des gestes contraires à l’accomplissement de ses aspirations. De son côté, l’autre candidat, qui ressent quand même de l’irritation et de l’envie, agit de manière complètement différente. Ayant une attitude compréhensive et étant à l’écoute, il évite de manifester intensément ses émotions par des comportements qui pourraient heurter. Souhaitant garder un lien positif avec son gestionnaire et visant une promotion ultérieure, il convertit son émotion en une énergie féconde qui orientera positivement ses actions dans la perspective de transformer la situation et de vivre une expérience accomplie. Cet exemple montre l’importance de la régulation émotionnelle dans le déploiement effectif des moyens garantissant l’actualisation des valeurs et la réalisation satisfaisante des fins-en-vues.
Derrière l’idée d’une coordination réussie réside le besoin d’une grande clarté et d’une grande concision émotionnelle et cognitive (Garrison 2003) dans un mouvement qui tient compte des interactions avec notre environnement. D’où l’intérêt de soumettre l’émotion non pas à la raison, comme le feraient les rationalistes, mais bien à l’enquête et donc à la pensée délibérative, élément pilier de l’œuvre de Dewey (Quéré 2018). Cette volonté de clarté par l’intervention de la pensée délibérative n’est pas une manière de nier les émotions ou de les identifier pour les mettre à distance. Au contraire, c’est lorsqu’elles sont pleinement ressenties et vécues que les émotions prennent un sens et qu’elles nous relient aux autres, ce qui nous permet de vivre une expérience dans son entièreté, celle-là même qui résulte de l’interaction réussie entre nous comme vivant et une autre personne ou un aspect du monde dans lequel on vit.
Pour illustrer cet ancrage à l’égard de l’effort déployé pour éprouver cette clarté émotionnelle et la complétude harmonieuse de l’expérience qui est envisagée, nous pourrions comparer ce travail à celui du musicien travaillant sur une console de mixage ou de sonorisation. Pour obtenir un équilibre de son cohérent et harmonieux, alors qu’un certain nombre de sources audio sont mélangées, le sonorisateur ajuste les faders3 et travaille à obtenir un son clair qui plaît à l’oreille. La réussite de l’équilibre de son est directement liée à l’appréciation de la chanson entendue. Ainsi en est-il de même en ce qui a trait à la place de l’émotion dans l’expérience et les fins poursuives. Une telle considération soulève également l’importance de mieux identifier et réguler nos propres émotions de même que celles des autres de sorte qu’elles contribuent à la réussite de nos expériences.
3. Enrichir l’éthique appliquée par la prise en compte de l’émotion
Le premier objectif de cet article était de redécouvrir la considération que porte le pragmatisme de John Dewey sur les émotions dans l’expérience morale. Ce parcours nous sert maintenant d’appui pour mieux penser l’intégration de celles-ci en éthique appliquée.
Il apparaît clair, d’abord, qu’on puisse ne pas tenir compte de l’émotion en éthique appliquée sous prétexte qu’il faut être rationnel et objectif, car il en reviendrait à nier son rôle dans l’expérience morale. Par ailleurs, l’expérience implique le fait d’expérimenter des valeurs, soit ce en quoi nous tenons le plus et qui est le plus important pour nous. Il est donc préjudiciable de ne pas tenir compte des émotions dans la démarche éthique. L’émotion n’est pas de la sensiblerie. Le juste dosage de l’émotion, c’est-à-dire reconnaître, comprendre, donner sens et exprimer la sienne, et mieux comprendre celles des autres, voire les aider à mieux les exprimer, est indispensable pour transformer positivement des situations de manière satisfaisante. Au fond, rationaliser les émotions ressenties fait courir bien plus que le simple risque de les refouler, mais aussi de favoriser une démarche de simple conformité aux règles et aux comportements attendus, laquelle peut non seulement générer des conséquences néfastes, mais être avant tout fondée sur des biais et des préjugés non examinés. Une telle posture est pourtant contradictoire avec la posture pragmatiste en éthique appliquée qui met l’accent sur la prise d’initiative et l’autonomie de l’agent de mettre en place un dialogue et une réflexion critique sur les valeurs en situation problématique. Dewey est d’avis que l’émotion est une source d’information valide dans la mesure où elle est soumise à l’enquête.
En réalité, mieux tenir compte de l’émotion permettrait à l’éthique appliquée de tenir sa promesse et donc d’être humaine et humanisante (Legault 1999). Nous aurions tort de penser que l’émotion se résume à n’être qu’une porte d’entrée à la réflexion ou une étape dans une grille de délibération éthique. C’est un élément à part entière dans le fait d’être, d’agir et d’interagir en situation éthique. Cet article aura fait ressortir que les émotions interviennent à différents moments du processus de délibération éthique. Ainsi faut-il s’ouvrir sur le nécessaire besoin de développement de la sensibilité, voire du développement de la compétence émotionnelle, et de les voir comme indissociables de la compétence éthique. Voilà qui nous permet de mettre en exergue une idée porteuse selon laquelle le développement de la compétence éthique des individus gagnerait à inclure le développement transversal de leur compétence émotionnelle, idée qui nous semble compatible avec la pensée de Dewey. La compétence émotionnelle est définie à grands traits comme la capacité à identifier, comprendre, exprimer et utiliser ses propres émotions et celles des autres (Van De Weerdt, Morel, et Caël (2017), cité dans Poirel et Mamprin (2023)).
Lorsqu’elles ne sont pas reconnues ou identifiées, les émotions sont vécues comme des décharges automatiques, des impulsions sans direction ou encore elles masquent nombre de biais cognitifs et raccourcis mentaux (Kahneman 2013). Lorsqu’elles sont vécues de manière trop intense, elles envahissent le champ perceptuel et réduisent la clarté et l’horizon des possibles, réduisant ainsi la réflexivité et la connectivité à l’autre, composantes fondamentales de la résolution compétente de problématiques éthiques. Appréhender l’éthique appliquée dans une perspective qui admet véritablement l’importance des émotions accentue l’idée que l’éthique puisse être un puissant vecteur de changement individuel, organisationnel et social.
Cette valorisation des émotions exige qu’on leur accorde une place bien plus importante au sein de la pratique, de la formation et de l’intervention en éthique appliquée. Pour les praticiens ou les intervenants, il importe par conséquent de favoriser une plus grande prise en compte de celle-ci dans les outils d’accompagnement, les grilles de délibération et dans les techniques d’animation des espaces de dialogues et d’échanges sur des situations problématiques. À cet effet, certaines expériences de délibération morale montrent que le partage des expériences et des émotions associées peut approfondir la complexité des contours d’une situation et favoriser l’émergence d’une problématique commune (Spronk, Widdershoven, et Alma 2022). Enfin, sur le plan de la formation, une meilleure intégration des émotions peut se réaliser au sein de pédagogies actives, telle que l’approche par les cas. Cette méthode pédagogique propose un apprentissage actif et collaboratif dans lequel les apprenants doivent analyser, évaluer et proposer des solutions à des cas authentiques tirés de la réalité professionnelle, caractérisés par des problèmes complexes, des incertitudes et des conflits de valeurs (Mesny 2013; Wassermann 1994). La pédagogie par les cas permet aux apprenants d’être pleinement absorbés par une trame narrative faisant émerger des émotions, favorisant ainsi un apprentissage et un partage de celles-ci avec les autres. Pour conduire un tel exercice, il revient à l’animateur des cas de mettre spécifiquement l’accent sur les émotions que vivent et ressentent les participants à l’égard des différentes mises en situation amenées en contexte pédagogique.
Différentes pratiques, désormais valorisées par un très vaste public, peuvent d’ailleurs s’avérer particulièrement instructives pour enrichir la compétence émotionnelle en éthique appliquée. On peut, entre autres, penser aux pratiques de la présence attentive (mindfulness) et de la communication non-violente. La pratique de la présence attentive propose le développement d’une capacité attentionnelle soutenue sur les émotions ressenties. Cette attitude, qui favorise l’équanimité, vise à développer la capacité à observer et à accepter les émotions telles qu’elles se présentent dans l’expérience et ce, sans porter de jugement sur celles-ci (Kabat-Zinn 2012). Les recherches et des méthodes de traitement mobilisant la présence attentive ont démontré des résultats intéressants au niveau du traitement de la douleur, laquelle peut être également d’ordre émotionnel. Cette douleur émotionnelle peut être effectivement présente au sein des situations problématiques rencontrées en éthique appliquée, lesquelles sont souvent empreintes d’émotions intenses. Elles comportent généralement une part d’incertitude et, parfois, une dimension tragique (Spronk, Widdershoven, et Alma 2022), mettant en jeu les valeurs fondamentales des personnes impliquées sans en garantir une certaine issue.
De son côté, la communication non-violente fait du partage du ressenti émotionnel la première étape d’une démarche de communication des inconforts, des besoins et des demandes formulées à autrui. Les émotions permettent de créer un lien avec autrui et leur identification consiste en l’étape préalable à l’identification des besoins. La démarche prône par ailleurs une responsabilisation à l’endroit de ses propres émotions (Rosenberg 2016).
En outre, l’idée d’une intelligence émotionnelle pratique, et la nécessité de la développer, a frayé son chemin dans les dernières années, notamment dans les domaines de la psychologie positive, en gestion des ressources humaines et en administration des affaires, pour soutenir les gestionnaires et les leaders. Le concept de compétence émotionnelle a été popularisé à la fin des années 1990 par le psychologue Daniel Goleman et a permis de jeter les bases d’autres modèles de la compétence émotionnelle dont la robustesse scientifique et conceptuelle a été démontrée (Poirel et Mamprin 2023). C’est le cas notamment du modèle de John Mayer et Salovey (1997) de même que de celui de Moïra Mikolajczak, Brasseur, et Fantini-Hauwel (2014). Ce dernier modèle est d’ailleurs pertinent pour concevoir l’intégration de la compétence émotionnelle en éthique appliquée, alors qu’il se décline en composantes visant à identifier les émotions chez soi et chez les autres ; exprimer ses émotions et faciliter leur expression par autrui ; comprendre son propre vécu émotionnel et celui d’autrui ; réguler les émotions sur le plan personnel et dans les relations avec autrui et utiliser les émotions sur le plan personnel et dans les relations avec autrui (Mikolajczak, Brasseur, et Fantini-Hauwel 2014; Poirel et Mamprin 2023).
Ces approches ne sont que quelques exemples. Il est fort probable que les recherches sur les émotions, un champ en pleine effervescence, feront évoluer grandement notre compréhension de leur importance dans la vie morale. L’éthique appliquée gagnerait à s’inspirer de ces pratiques et à évaluer leur potentiel à enrichir le traitement des émotions dans cette discipline.
En conclusion, il est essentiel de réitérer que Dewey était bien au fait des conséquences négatives de l’agir sous le coup immédiat de l’émotion sans réflexion critique sur celle-ci. Il était sensible au fait que toutes les formes de manipulation peuvent être réalisées en faisant appel à certaines émotions, comme la peur et la haine d’autrui. Il fut incontestablement un témoin privilégié des premières grandes techniques de propagande de l’appareil étatique et des intérêts privés. C’est toutefois sur le caractère émancipatoire des émotions que Dewey met davantage l’accent. Si elles sont saisies de manière réfléchie, les émotions peuvent déclencher le processus d’enquête et de transformation, tant au niveau individuel que collectif, et contribuer à l’établissement de conditions propices à la démocratie, parmi lesquelles figurent des individus libres, responsables et compétents dans le déploiement de leur jugement éthique. Cette compétence est nécessaire pour résoudre les problèmes complexes et changeants auxquels sont constamment confrontées les sociétés humaines.
Bibliographie
Dans une publication de 2013 dans laquelle elle fait la revue des différents courants de pensée dans les recherches sur l’émotion, Barrett place elle-même sa théorie dans le prolongement de la théorie de James. Or, elle ne semble pas avoir exploré l’œuvre de Dewey de manière exhaustive, de même que les critiques qu’il a apportées aux idées de James, et il est de notre avis que sa théorie est non seulement compatible avec la théorie de l’émotion de Dewey, mais en est une forme de prolongement.↩︎
Les traductions ont été réalisées par les auteurs, avec un recours aux outils d’intelligence artificielle Claude Sonnet 4.6 et DeepL.↩︎
Il s’agit de la touche qui permet de régler de façon précise et progressive le volume d’un signal audio. Ce terme est traduit par le mot tirette, une expression rarement utilisée.↩︎