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ENTRETIENS

La Patagonie sans barrages. Entretien avec Hernán Sandoval, co-fondateur de « Patagonia sin Represas »

12 février 2014

Résumé : Depuis la fondation de Patagonia sin Represas (Patagonie sans barrages) en 2007, association créée par Hernán Sandoval, Président de l’ONG Chile Ambiente, ancien Ambassadeur en France et actuel Doyen de l’Universidad de las Américas à Santiago, afin de s’opposer à la dévastation de la Patagonie par les multinationales de l’électricité, une véritable conscience écologiste s’est développée au Chili. Grâce aussi à l’appui international -dont celui de Sens Public- les Chiliens ont réussi à arrêter le projet HydroAysén qui prévoyait la construction d’immenses barrages destinés à piller l’un des réservoirs d’eau douce le plus important de la planète. Le nouveau gouvernement de Michelle Bachelet, récemment élue en battant pour la deuxième fois les néo-pinochétistes de l’ex-président Piñera, affirme que le projet HydroAysén n’est pas viable en l’état. La lutte des écologistes continue car, comme Hernán Sandoval le souligne dans notre entretien, « le capital est prêt à patienter pendant des années pour arriver à ses fins... ».
Resumen : Tras la fundación de Patagonia sin Represas en 2007, asociación creada por Hernán Sandoval (ex embajador en Francia, Presidente de la ONG Chile Ambiente y decano de la Universidad de las Américas) para oponerse a la devastación de la Patagonia chilena por las multinacionales de la electricidad, una verdadera conciencia ecológica se ha desarrollado en Chile. Gracias también al apoyo internacional, en el cual ha participado Sens Public, los chilenos han conseguido detener el proyecto HydroAysén, que implicaba la construcción de inmensas represas destinadas a rapiñar una de las reservas de agua dulce más importantes del planeta. El nuevo gobierno de Michelle Bachelet, quien acaba de derrotar por segunda vez a los neo-pinochetistas del ahora ex-presidente Piñera, afirma que el proyecto no es realizable en su estado actual ni viable políticamente. Sin embargo la lucha de los ecologistas continúa pues, como Hernán Sandoval previene, « el capital está preparado para esperar durante años para imponerse… ».






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Monsieur l’Ambassadeur, pouvez-vous nous dire comment s’organise aujourd’hui Patagonia sin Represas ?

HS : Patagonia Sin Represas est un groupe constitué par plus de 60 organisations, mais qui n’a pas de structure ou de personnalité juridique. Aucune d’elles n’a la primauté pour ce qui concerne les décisions et les dirigeants de chacune d’elles se réunissent deux fois par mois afin de décider du sujet à développer au cours des semaines suivantes. Il n’y a pas de porte-parole unique, mais plusieurs qui s’expriment au niveau local, national ou international. Chaque organisation a un rôle spécifique lié à la catégorie qui lui est propre ; par exemple, Chile Ambiente celui du débat politique, Green Peace diffusant les actions et les avancées des réseaux partenaires, Aysén Reserva de Vida travaillant au niveau local et Codeff à la protection des écosystèmes.Le grand avantage de ce mode de fonctionnement est la simplicité avec laquelle l’information arrive au citoyen. Il ne nous voit pas comme une organisation à la recherche de pouvoir, mais comme une entité qui favorise et met en avant l’importance du débat énergétique.

En ce moment, Patagonia Sin Represas concentre ses efforts sur l’arrêt du projet qui aboutirait à l’acheminement de l’électricité produite par les barrages prévus par les multinationales sur les fleuves Baker et Pascua1. Le projet prévoit l’installation de pylônes de 60 mètres de haut, pouvant transporter jusqu’à 700 000 voltes, dont les câbles traverseraient en longueur le Chili sur 2.000 kilomètres. Peut-on imaginer la beauté de notre mythique Cordillère des Andes enlaidie inutilement par une entaille si gigantesque ?

Une étude cadastrale a permis de dévoiler avec précision le tracé du projet et de découvrir que, dans le but de contourner la loi pour effectuer les travaux de forage, HydroAysén2 avait enregistré nombre de sites comme étant des propriétés minières.Patagonia Sin Represas put donc intervenir à temps en fournissant une analyse très détaillée des conséquences du tracé éventuel, et en avertissant les propriétaires concernés pour qu’ils puissent se défendre contre les multinationales de l’électricité.

En termes d’environnement, quelle est l’importance de la Patagonie pour le Chili et pour la planète ?

HS : La Patagonie est l’une des plus grandes réserves d’eau douce de l’hémisphère sud et sa préservation est essentielle. La plupart de ses cours d’eau ont un débit très stable, ce qui la rend très attractive pour les compagnies de production d’énergie hydroélectrique. Cependant, la Patagonie n’est pas seulement un réservoir d’eau. C’est aussile plus grand domaine forestier tempéré-froid de la planète. Ses forêts contiennent des écosystèmes uniques dont la perte serait irréversible.

Dans l’interview faite par Roberto Gac (Sens Public, 23 février 2009) l’importance de la réforme de la loi sur l’eau qui fut approuvée sous le Gouvernement de Ricardo Lagos semblait évidente, mais vous pensiez qu’il était nécessaire d’attendre quelques années avant d’en évaluer l’impact. Est-il possible aujourd’hui, 7 ans après son adoption, de savoir si les effets de la réforme de cette loi ont donné des résultats positifs pour le pays ?

HS : La loi sur l’eau, imposée sous la dictature de Pinochet, est fondamentalement anti-démocratique, tant en raison des circonstances au cours desquelles elle fut définie, que par les effets qu’elle a engendrés. Par cette loi, les multinationales obtenaient des concessions gratuites et à perpétuité. Ce fut sous le Gouvernement du Président Lagos que la loi fut partiellement modifiée et que commença une nouvelle politique autour des droits sur l’eau.

Aujourd’hui, les titulaires de droits sur l’eau doivent au moins payer des impôts progressifs dans le temps s’ils ne les exploitent pas. Actuellement, Hydroyasen doit payer 5 millions de dollars par an pour les concessions sur les fleuves Baker et Pascua. En ce qui concerne la perpétuité, nous croyons que l’État ne peut pas renoncer à ses droits, lesquels devraient être temporaires dans des limites qui pourraient aller de 10 à 20 ans, avec la possibilité de prolongation en cas d’investissements conséquents.

HydroAysén est juridiquement une Société Anonyme. Or, Colbun, l’une des plus importantes entreprises chiliennes produisant de l’électricité dans le pays et propriétaire de 49 % de la SA née de l’association avec Endesa España3, a renoncé à poursuivre le projet. Pourriez-vous nous expliquer ce revirement et nous dire dans quelle mesure l’avenir d’HydroAysén en serait affecté ? Ce retournement peut-il être considéré comme une conséquence de l’influence de Patagonia sin Represas ?

HS : On peut faire une double lecture de ce qui s’est passé entre Colbún (multinationale chilienne) et Endesa (multinationale espagnole). Face au public, la tactique de Colbún peut apparaître comme une réponse positive au mouvement citoyen qui s’est dressé contre le projet. En réalité, ils n’ont pas laissé tomber HidroAysén et ils n’ont pas non plus dissout la société, ils ont uniquement gelé le projet en attendant une prise de position favorable du Gouvernement leur garantissant une protection juridique pour mener à terme, en dépit d’éventuelles protestations, la construction des barrages et l’installation des pylônes. Le message ambigu envoyé par Colbún au gouvernement Piñera (néo-pinochétiste) fut donc le suivant : « Nous continuerons seulement si le gouvernement prend les mesures juridiques et administratives nécessaires pour réaliser HydroAysén  ». Ce qui revient à demander à l’État un cadre juridique et administratif qui garantisse leur investissement en toute circonstance, en dépit de l’opposition populaire.Ceci dit, la nouvelle position de Colbún est indirectement favorable à notre mouvement parce qu’elle remet en question le projet.

Au Chili, dans le dossier des projets de production électrique il y a -en plus d’Hidroaysén- des barrages comme Alto Maipo de AES Gener, Hidroeléctrica Neltume de Endesa, Río Cuervo de Energía Austral, Los Cóndores de Endesa, entre autres. Y a-t-il d’autres ONG comme Patagonia Sin Represas capables de fournir des informations sur ces projets ?

HS : La campagne de Patagonia Sin Represas a créé une synergie sur l’ensemble des projets hydroélectriques similaires. En outre, bon nombre des organisations qui font partie de Patagonia Sin Represas sont membres également d’autres organisations. De plus, nous transmettons l’expérience que nous avons acquise, nous partageons l’information et nous coopérons ensemble. Nous ne voulons pas que ce soient des investisseurs privés qui décident unilatéralement où les barrages seraient éventuellement construits.

Selon ses dirigeants, HydroAysén prétend recouvrer son investissement de plusieurs milliards de dollars en seulement dix années. Compte tenu de cette rentabilité, est-il certain qu’en cas d’approbation du projet, l’énergie serait moins chère ?

HS : La promesse d’une énergie moins chère pour les citoyens n’est pas assurée. Par contre, la rentabilité de l’opération, si. En chiffres, le projet HydroAysén était initialement d’environ 4 milliards US$. Aujourd’hui, tenant compte des 2000 kms de câbles électriques prévus, l’investissement envisagé est supérieur à 7 milliards US$. Et la production serait de 19 000 Giga Watts/h par an. Au prix actuel du marché, cela signifie un gain de 1 milliard 600 millions US$ par an. Une fois déduits les coûts de production, il reste 1 milliard US$ annuels. Donc, l’investissement serait payé facilement en moins de 10 ans. Et une fois remboursé l’amortissement, HydroAysén deviendrait une entreprise privée d’un rendement spectaculaire pour ses actionnaires. Sachant que le prix de l’énergie est entre les mains du même monopole énergétique Endesa-Colbún, quel intérêt auraient-ils à baisser les prix comme ils le promettent ?

Patagonia sin Represas a-t-elle réussie à modifier la campagne de désinformation qui existait au démarrage du projet ?

HS : C’est l’une des grandes fiertés de Patagonia Sin Represas, puisque nous avons réussi à faire émerger une nouvelle conscience collective sur les problèmes énergétiques du pays. Nous avons dû faire face à une énorme contre-propagande de la part d’HydroAysén. Est-il nécessaire de rappeler la publicité dans laquelle une femme en utilisant son sèche-cheveux provoquait la coupure de l’éclairage d’un stade de football ? Heureusement, cette publicité n’a pas marché, les gens en ont ri et l’ont rejetée. Ce fut alors que commença à grandir le rejet citoyen du projet HydroAysén.

Quelles sont les propositions alternatives face à HydroAysén ?

HS : Au Chili, la consommation par habitant est de 2500 kilowatts par an, trois fois moins qu’en Europe. Le consommateur principal n’est pas le citoyen, mais l’industrie minière. Selon le Ministère des Mines, des projets pour les dix prochaines années sont déjà approuvés, pour un investissement total de 100 milliards de dollars, ce qui va doubler la consommation d’électricité. Étant donné ces références, nous proposons une politique de transparence et obtenir que 30 % de l’énergie requise par l’exploitation minière soit produite par des sources à énergies renouvelables. Il a été démontré que l’énergie solaire pouvait être extrêmement rentable et facile à mettre en œuvre, car le rayonnement solaire dans le désert chilien entre Arica et Copiapó est le plus important du monde.

Évidemment, les investisseurs allèguent le peu de rentabilité à court et moyen terme. Il est vrai qu’une entreprise thermo-solaire peut mettre 20 ans avant de récupérer son investissement. Cependant, il n’y aurait pas de combustible gâché et il n’y aurait plus d’impact nuisible sur la nature, contrairement à une centrale exclusivement thermique. Donc la question est de savoir comment calculer l’investissement et quelle est la rentabilité pour l’investisseur par rapport à ce qui est le bénéfice pour l’ensemble de la société. Pour sûr, nous savons que les énergies renouvelables sont beaucoup moins chères !

Selon vous, quel est le principal frein au développement de véritables politiques d’énergies renouvelables ?

HS : Nous sommes un pays malade de ses monopoles. Comme nous l’avons dit, si on additionne Endesa et Colbun, ils détiennent pratiquement 75 % de la production d’électricité au Chili. Avec HydroAysén, ils représenteraient plus de 80 % de la production d’énergie. Les intérêts de ces industries aussi concentrées et le poids qu’elles auraient sur les décisions politiques seraient énormes. Or, le principal frein au développement des politiques publiques pour l’environnement et pour la transparence, c’est le cadre institutionnel (constitutionnel) actuel du Chili, cadre qui favorise essentiellement les intérêts des grands monopoles. Il nous faut absolument réformer ce cadre.

Au cours des élections présidentielles, quels ont été les candidats favorables à une politique publique prenant soin de notre patrimoine ? Apparemment, c’est un réel problème car jusqu’à maintenant aucun Gouvernement ne s’en est chargé ouvertement et intégralement.

HS : Pour sûr, tous les candidats se sont proclamés en faveur de politiques environnementales. Mais le seul qui se soit clairement opposé au projet HydroAysén, est Marco Enriquez Ominami. Les autres sont ouverts à toutes les formes de production d’énergie.Les partis traditionnels de gauche qui appuient Michelle Bachelet sont des partis très productivistes. Ils croient que la croissance économique à elle seule conduira à l’amélioration du niveau de vie des masses salariées. Par conséquent, ils sont réticents à s’opposer à des politiques qui en apparence favorisent le développement économique et industriel. Lénine disait : « le communisme, c’est le socialisme plus l’électricité ». La gauche chilienne productiviste a une tendance naïve à croire en ce slogan suranné.Ainsi, sous le premier mandat de Bachelet (2006-2010), le Gouvernement a attribué seulement 20.000 millions de pesos (40.000.000 US$) par an à la promotion des économies d’énergie. Le gouvernement de Piñera (2010-2014) attribua encore moins, à peine 4.000 millions de pesos annuels (8.000.000 US$). C’est ridicule ! L’important n’est pas de produire sans limites et de consommer sans bornes, mais de produire proprement, sans dévaster, et de consommer avec mesure, sans gaspiller. Lorsque le Chili aura atteint ce stade, nous pourrons dire que notre pays est devenu une nation vraiment développée.

Au-delà des parties de jeux d’échecs politiques, nous nous sentons réconfortés par la chaleur des gens, et tant que le peuple continuera à s’opposer au projet des barrages, nous continuerons la lutte. Le projet des multinationales a été déclenché en 2010, nous sommes déjà en 2014 et Colbún et Endesa n’ont rien pu encore concrétiser. Si l’on ajoute les manifestations de juin 2011 où il y avait plus de 500 000 personnes manifestant à travers le pays, symbole de la naissance d’une nouvelle conscience collective écologique, nous avons là l’une des réussites les plus remarquables dePatagonia Sin Represas .

Pour terminer, pouvez-vous nous dire Monsieur l’Ambassadeur, comment les lecteurs de cet entretien peuvent contribuer au mouvement ?

HS : Nous ne sommes pas dans une course de 100 mètres, mais bien dans un marathon. Si vous parlez avec un coureur de fond, il vous dira que l’épuisement survient au moment de franchir la barrière des 20 km. Beaucoup s’arrêteraient s’ils n’étaient pas été entrainés et préparés pour franchir cette barrière. Pour continuer, il faut être convaincu d’arriver à la fin du marathon, et nous le sommes. Les intérêts en jeu sont énormes. Si le capital est prêt à attendre des années pour s’imposer, nous sommes disposés à nous opposer aussi pendant des années, tout en continuant à stimuler la conscience collective.

 

Les lecteurs peuvent se rendre sur le site de Patagonia sin Represas où ils trouveront toutes les informations sur notre démarche et pourrons ainsi nous contacter pour nous apporter leur soutien.

 

Propos recueillis à Santiago du Chili par la sociologue et journaliste Javiera Belmar et Pierre-Raphaël Gac, enseignant au lycée Antoine de Saint Exupéry, Alliance Française de Santiago.

 

Notes

1  Les fleuves Pascua et Baker se trouvent au sud de la région Aysen. Le delta du fleuve Baker est un territoire exceptionnel par la diversité, la singularité et la qualité de l’environnement, mais aussi par l’importance des hydro-systèmes qui le constituent. Et le fleuve Pascua, malgré sa longueur relativement courte, possède une cuvette hydrographique qui est la 7ème plus grande du pays grâce aux grandes dimensions du lac O’Higgins  / SanMartin, où il a sa source.

2 HydroAysén : projet énergétique qui cherche à construire 5 centrales hydroélectriques. Deux sur le fleuve Baker et trois sur le fleuve Pascua, dans la 11ème région du Chili.

3 Endesa : entreprise multinationale espagnole de gaz et d’électricité.

 

 



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