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ESSAIS

Les troupes coloniales françaises et l’occupation de la Rhénanie (1918 - 1930) 

5 juin 2014




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Au mois de décembre 1918, sur une décision de Georges Clémenceau, alors président du Conseil, les premières troupes françaises arrivent sur la rive gauche du Rhin, dans le cadre d’une occupation par les Alliés prévue sur une durée de dix ans. Sur les 95 000 soldats français présents deux ans plus tard, 20 000 appartiennent aux régiments coloniaux et sont originaires pour la majorité d'Afrique du Nord[1]. Leur présence donne lieu à une campagne de propagande internationale, savamment orchestrée : Die Schwarze Schmach (Schande), en français « La Honte Noire », caractérisée par la violence de sa haine raciale. Sa phase active a lieu entre 1920 et 1923. Elle fabrique une image bien spécifique des tirailleurs en les dépeignant comme des « monstres indicibles[2] », des « hommes-singes du continent noir[3] », des « animaux humains[4] » ou encore des « hyènes noires[5] ».

Comme leur participation sur les champs de bataille européens pendant le premier conflit mondial, la situation des soldats colonisés après la guerre continue d’être exceptionnelle, au sens où elle sort du cadre jusqu’ici habituel de l’espace-temps colonial. En Allemagne, pour la première fois, ces sujets coloniaux se retrouvent bel et bien dans la position de vainqueurs, dans un territoire européen qui n’est pas la métropole, ce qui fait de l’occupation de la Rhénanie un épisode historique inédit. Que deviennent les frontières entre colonisés et colonisateurs durant l’occupation de la Rhénanie ? Il s’agit de déterminer les répercussions qu’ont eues la Première Guerre Mondiale et sa conséquence directe l’occupation de la Rhénanie sur l’évolution de l’Etat colonial français et de ses sujets colonisés français mais aussi sur celle des concepts de race, de genre dans le cadre français.

Les troupes coloniales noires africaines

Depuis quelques années maintenant, l’intérêt pour les troupes noires et leur participation sur les champs de bataille européens va croissant. Il est devenu en effet évident que le recrutement, leur séjour en outre-mer et l’expérience de la guerre ont introduit de profondes ruptures dans les mentalités et la société des colonies. La question est alors d’évaluer leur importance dans les différents processus d’indépendance. C’est seulement aujourd’hui que les historiens s’intéressent, entre autre, aux effets de la présence des troupes coloniales sur la conscience européenne.

D’ailleurs, comment désigner ces hommes colonisés venus défendre la patrie française sur le sol européen ? La difficulté de trouver l’expression adéquate prouve clairement à quel point cette situation est extra-ordinaire. Le terme de « troupes coloniales » désigne les soldats de l’armée coloniale, c’est-à-dire les citoyens blancs français comme les sujets coloniaux. Des indigènes ? Là également, la formule serait inexacte : à la minute où les sujets de l’empire posaient le pied sur le sol français, ils n’étaient plus des indigènes. C’est pour ces raisons que j’utiliserai plus volontiers les dénominations suivantes : « soldats colonisés » ou « sujets colonisés » qui ont le mérite d’exprimer très clairement la dimension problématique de leur situation, totalement inédite.

Comment comprendre l’occupation de la Rhénanie par les soldats colonisés français ? La problématique générale de la gestion de bandes armées dans le cadre d’une occupation militaire ne suffira pas à épuiser le sujet. La question des conditions pratiques de la vie des soldats colonisés en Rhénanie est bien sûr primordiale. La présence de ces soldats colonisés a été une source d’inquiétudes, tant pour l’occupé que pour l’occupant. Les deux parties, française et allemande, ont toutes deux eu à cœur de surveiller et de contrôler le quotidien des troupes de colonisés en particulier. La notion de race est à considérer comme une des clés essentielles pour comprendre ces peurs. Comment cette catégorie imaginaire interfère-t-elle dans le vécu social comme dans le vécu intime de l’occupation par des troupes colonisées, notamment pendant la « Honte noire » ?

La notion de race dépasse le cadre du racisme, et donc de la « Honte noire » (quoique les effets de cette campagne doivent être clairement décrits). Il ne s’agit pas seulement du racisme de la domination du modèle colonial. En effet, comme l’explique Frantz Fanon dans Peau noire, masques blancs[6], être « Noir » est une expérience vécue (c’est le titre d’un des chapitres de l’essai). Partant du souhait de se rapprocher davantage du vécu des soldats colonisés, l’expérience d’être « Noir » doit être analysée, au sens où elle révèle les régulations opérées par l’Etat colonial. La notion de race, qui n’a aucune existence objective, a, dans le contexte colonial, le pouvoir d’« habiter » le quotidien, d’organiser la vie sociale du colonisé. Ainsi qu’en est-il dans la Rhénanie d’après-guerre ? Définie par des discours qui le précèdent et qui le dépassent, la figure du « Noir », c’est-à-dire une des identités du soldat colonisé en Allemagne – indépendamment de son origine géographique – est totalement associée au statut de vainqueur. Etant donné la position inédite du sujet colonisé, le rapport entre colonisateur et colonisé est grandement bouleversé : il est intéressant d’évoquer les enjeux qu’occasionne cette situation particulière de hiérarchie inversée pour le pouvoir colonial. La politique coloniale française change sensiblement pendant l’occupation de la Rhénanie.

La Première Guerre Mondiale avait déjà poussé les autorités coloniales à modifier sa rhétorique : pour mieux effrayer l’éventuel ennemi allemand, les « auxiliaires coloniaux » sont envisagés au départ comme des bêtes frénétiques, avides de sang. Mais lorsque l’Allemagne porte l’accusation de barbarie sur la France – à laquelle la Grande-Bretagne est très sensible –, les autorités françaises entreprennent d’adoucir l’image de ses soldats colonisés. Ces derniers deviennent alors des hommes civilisés grâce à la France. Hans-Jürgen Lüsebrink[7] a explicité le changement de l’anthropologie coloniale (les préjugés) dans la discussion sur les troupes coloniales de l’A.O.F. de 1910 à 1926. Lüsebrink montre comment, dans les discussions françaises d’avant-guerre, les promoteurs des troupes coloniales noires africaines ont souligné leur différence anthropologique comme argument principal. Des modèles similaires ont après la guerre dominé le « discours anthropologique » de la campagne de propagande allemande contre la « Honte noire », à savoir les notions de « bestialité » ou d’« agressivité innée » qui étaient connotées de façon radicalement négative à l’inverse des discussions françaises d’avant-guerre. En réaction, se sont développés dans la France de l’immédiat après-guerre de nouveaux modes de perception. Les soldats coloniaux ne sont plus perçus en tant que masse anonyme de bêtes fanatiques, mais on a souligné les progrès civilisationnels que les Africains avaient accompli sous l’égide des Français. En fait, les différents modes de perception dépendent de l’utilisation propagandiste que l’on veut en faire ; quant à la mise entre parenthèses de ces questions durant la guerre, elle est riche d’enseignements. Le stéréotype des Africains comme masse anonyme de bêtes déchaînées a été bien utile pour Mangin[8] dans la promotion de sa Force noire mais la campagne de propagande l’a rendue, après la guerre, bien plus gênante. A l’inverse, souligner les réussites de la mission civilisatrice française devient, au même moment, une bien meilleure ligne de défense. En effet, plutôt que de voir l’emploi de soldats colonisés en Europe comme une attaque immorale et dangereuse contre la suprématie de l’homme blanc, à l’instar des Allemands, les autorités françaises ont choisi une rhétorique qui rend inoffensifs les soldats colonisés et qui laisse croire que la France n’est pas travaillée par des clivages de couleur. Mais malgré leurs argumentations contraires, l’Allemagne et la France ont des cadres de pensée en commun dans leurs types de stéréotypes.

Le discours français est si positif qu’il est très tentant de croire à sa sincérité. La France pousse alors sa logique jusqu’au bout : elle considère bientôt sa « Force noire » comme une incarnation vivante de l’idéal républicain assimilationniste. Si les idéaux d’universalisme et d’égalité républicains amènent les autorités coloniales françaises à inclure ses sujets colonisés dans la communauté nationale, le préjugé de race, lui, les exclut irrémédiablement. L’épisode du Rhin a grandement contribué à convaincre de nombreux Français que leur respect des valeurs républicaines était sincère et non corrompu par les préjugés raciaux.

Mettre en valeur l’idéologie républicaine et le rôle qu’elle a joué dans sa politique envers les soldats colonisés est une des clés pour comprendre l’utilisation des soldats colonisés par la France pendant l’occupation de la Rhénanie : comment des motifs aussi divers qu’opposés, nourris par le sentiment d’une supériorité raciale et le désir de respecter les valeurs républicaines ont-ils produit des politiques spécifiquement françaises ? N’oublions pas que la nation française est alors en plein processus de redéfinition après la guerre. Est-ce qu’un tel changement est perceptible dans la gestion des sujets coloniaux qui occupent la Rhénanie ? En décrivant les évolutions des politiques et dispositifs coloniaux français, on apprendra davantage sur l’histoire de la notion française de race, très différente de la définition américaine, anglaise, ou bien allemande.

La sexualité au cœur des inquiétudes impériales françaises

 Que cela intervienne dans une Europe traumatisée, au début de son déclin sur la scène internationale, rend ce changement d’autant plus intéressant. Et de fait, l’occupation de la Rhénanie par les troupes coloniales a été problématique pour les autorités coloniales françaises. En effet, tout comme les Allemands, et ce, malgré leur discours bienveillant à propos de leurs « auxiliaires coloniaux », elles ont bien eu l’impression que l’ordre colonial pouvait être menacé, puisque les lignes de séparation entre le colonisateur et le colonisé n’étaient plus très claires. Pourtant, comme l’explique Ann Laura Stoler dans Carnal Knowledge and Imperial Power, Race and the Intimate in Colonial Rule[9] ces clivages sont essentiels au maintien de l’ordre colonial. A partir de l’exemple des Indes hollandaises, elle explique que l’arrivée des femmes européennes a été synonyme, sous couvert d’une défense de la communauté, de la moralité, d’un renforcement du pouvoir masculin blanc par un contrôle augmenté. Leur discours a ainsi affirmé dans un même souffle la vulnérabilité des femmes blanches et la menace sexuelle que représentaient les hommes indigènes. Ce faisant les colonisateurs européens ont pu créer de nouvelles sanctions limitant les libertés des femmes comme des colonisés. Dans le même temps, et presque parallèlement à la construction de la femme européenne comme garante du prestige de la race blanche, s’est développée l’image de l’« Homo Europaeus », qui véhicule les attributs de santé, de supériorité, de richesse, d’éducation : c’est ainsi que s’est créée une norme de « L’Homme Blanc ». Pour Ann Laura Stoler, colonisateur et colonisé étaient définis par des notions de différences raciales, souvent incrustées dans les différences sexuelles. Dès que le déséquilibre colonial menaçait de s’effondrer, contesté par les forces de la vie, des conduites sexuelles « normales » et « morales » étaient de nouveau précisées « parce que ces dernières mettaient en question les minces artifices du pouvoir à l’intérieur des communautés européennes et de ce qui marquait leurs frontières »[10].

La présence des sujets de l’empire colonial français en Europe, de surcroît dans la position de vainqueurs, a été interprétée comme menace pour le fondement de l’ordre colonial par nombre d’Américains et d’Européens, en particulier les Français. L’omniprésence du thème de la sexualité dans les attaques de la campagne de propagande allemande mais aussi dans les peurs des autorités coloniales françaises – aussi bien latentes que littéralement dévoilées dans les archives – accrédite bien l’idée que la sexualité est analysée par les acteurs dominants de l’époque comme un fondement de pouvoir. Si un indigène a des relations sexuelles avec la femme du colonisateur, qu’est-ce qui distingue le colonisateur de l’indigène ? Tels sont les termes du dilemme de tout colonisateur qui se pose avec acuité aux autorités françaises. Les relations entre soldats colonisés et les femmes allemandes allaient causer quelques inquiétudes aux autorités françaises qui tenaient pour dangereuse la sexualité des colonisés. Certains préjugés n’ont pas été neutralisés par ce changement de discours. La Rhénanie devient effectivement une zone où les transgressions de l’ordre colonial tel qu’on le connaissait dans le territoire de la colonie sont possibles, et donc où les séparations nettes deviennent d’une importance vitale pour les groupes dominants.

Un tel raisonnement est au cœur de la création par l’Etat colonial français de « bordels »[11] spécialement conçus pour les tirailleurs nord-africains. En effet, après le départ des troupes issues de l’Afrique Occidentale Française, ces derniers deviennent les nouvelles cibles de la propagande allemande : de braun, c’est-à-dire « bruns », ils sont considérés comme noirs par les Allemands. En revanche, les autorités françaises font une grande différence et s’étonnent que les Allemands ne voient pas combien les soldats nord-africains sont semblables aux Européens. Cela dit, leur condition de sujets colonisés expose les nord-africains aux préjugés allemands comme aux inquiétudes impériales françaises, à l’instar des troupes « manifestement » noires. On voit donc à quel point la définition du Noir varie d’un territoire à un autre, d’une situation à une autre.

Comment les autorités coloniales françaises ont-elles envisagé l’arrivée des troupes coloniales en Allemagne ? Les Français se révèlent fort surpris de la discipline de leurs « grands enfants terribles ». Mais l’image française de Banania n’est pas totalement affranchie d’un certain effroi. Un soldat, probablement blanc, écrit dans sa lettre : « Pas un abus n’a encore été commis par les Arabes, c’est curieux. J’aurais cru que ces derniers mettraient en pratique la loi du plus fort.[12] » En fin de compte, les coloniaux ne sont pas si terribles que cela : « Après tout, ce sont des hommes aussi ; ce matin à l’église, il y avait beaucoup de Noirs[13]. »

Mais la pensée que des jeunes femmes allemandes puissent avoir des relations sexuelles avec eux les inquiète. Fraternité, oui, mais l’égalité entre tous les soldats de l’armée française n’a jamais complètement été reconnue. Une politique égalitaire n’aurait pas manqué de menacer l’avenir de l’empire dans ses formes autoritaires ainsi que l’ordre colonial et le prestige de l’homme blanc. Une attitude familière dans le fait d’être traités en égaux, la disparition de la stricte barrière de couleur pouvaient inciter les soldats colonisés à revoir leurs exigences à la hausse et à critiquer l’ordre établi dans les colonies.

Jean-Yves le Naour affirme que les soldats colonisés n’ont pas eu de permission pendant la guerre, parce qu’on avait peur de leur insertion dans la société française, en particulier à travers les rapprochements sexuels, qu’on essayait de limiter ainsi que les unions[14]. C’est la suprématie blanche qui est en jeu. Que peut-on imposer à un indigène s’il est lui-même l’époux d’une Française ? Les colons européens et le prestige des femmes blanches dans les colonies ne sont pas absents des préoccupations des autorités coloniales françaises, en particulier lorsqu’on envisage le retour prochain de ces hommes : des problèmes se profilent en colonie, potentiellement destructeurs sur le long terme. Les contacts sexuels doivent donc être à tout prix maîtrisés. C’est pourquoi le commandement tente d’encadrer la sexualité du soldat colonial à l’aide d’une maison de tolérance réservée pour satisfaire les préoccupations des uns sans attenter à la morale, à la famille et au prestige de la femme blanche et de l’ordre colonial[15]. Déjà à Belfort, en 1918, douze femmes blanches était réservées, dans une maison de prostitution, aux colonisés de la garnison, sans toutefois que ce thème fasse partie des discussions au sein de l’Etat-major pendant la guerre. Limiter les infections vénériennes que diffuseraient les prostituées clandestines, peut-être payées par le gouvernement allemand pour empoisonner les soldats coloniaux, ne pas prêter le flanc aux attaques de la propagande de la Honte noire sont les justifications avancées pour ce plan. Si les colonisés ne fréquentent que des femmes venues d’Afrique du Nord, les Blanches ne sont pas livrées à la passion des Noirs, des « Bruns » ou des « Jaunes ». Mais dans un contexte économique difficile, la prostitution est assez répandue et les troupes ont un fort pouvoir d’achat et donc d’attraction ; enfin, le cantonnement chez l’habitant ne peuvent que favoriser des rapprochements, voire des relations sexuelles et amoureuses.

L’opinion publique rhénane et les préjugés raciaux ont évidemment joué un rôle décisif dans la mise en place du contrôle sexuel des coloniaux dans l’armée française. Les militaires nord-africains étant les plus nombreux, ils sont le public concerné par ce projet. Le 14 août 1918, le ministère de la Guerre prévoit, dans le cadre de mesures pour améliorer la vie quotidienne des indigènes musulmans, l’installation des « cafés maures spéciaux » pourvus de femmes d’Afrique du Nord « que l’on pourrait peut-être décider à venir en France en leur promettant le voyage gratuit jusqu’au centre d’hébergement. Le rapatriement également gratuit, le logement et le couchage gratuits[16] ». Foch, le 23 mai 1919, accepte les arguments des défenseurs du bordel militaire « pour combattre la dépression morale que cause aux indigènes leur séjour prolongé en Europe » et, dans une circulaire adressée au ministre de la Guerre, sollicite dix cafés maures dont cinq à installer en première urgence auprès de la Xe armée. Après enquête, la Xe armée et la VIIIe armée font la requête de 25 femmes pour chacune des cinq maisons prévues, soit un total de 125 femmes réparties comme suit : 50 originaires de la province d’Alger, 25 d’Oran, 25 de Constantine et 25 Kabyles. Mais faire accepter aux Algériens le départ des femmes, fussent-elles prostituées, ainsi que le coût financier de l’opération constituent des difficultés non négligeables : le café maure spécial pour la Xe armée est évalué à 5 000 F et les besoins de 12 à 15 femmes pour un régiment de 1500 hommes. Peu à peu, une nouvelle intendance sexuelle se met en place : un crédit du ministère de la Guerre de 25 000 F est alloué pour couvrir les premiers frais de la recherche des femmes et de leur expédition vers l’armée du Rhin. De nombreux généraux de brigade craignent la « fâcheuse influence sur la discipline » qui risque de se produire s’il n’est pas mis fin à « l’énervement érotique des tirailleurs » qui sont « extrêmement nerveux et de plus en plus portés aux attouchements violents sur les femmes et même sur les éphèbes », de véritables dangers pour la population sarroise malgré les exercices de gymnastique qui ne parviennent pas à calmer leur « tension érotique ». Mais la recherche de femmes maures n’atteint pas ses objectifs : le 27 janvier 1920, par exemple, seuls 2 tenanciers et 12 femmes quittent Oran pour Marseille, et même la prime de 12 F par jour attribuée avant le départ pour chaque femme recrutée ne change pas la donne. L’échec est d’autant plus manifeste que les cafés maures spéciaux ne sont pas prisés par les colonisés qui se tournent plus volontiers vers les femmes allemandes. Dans le courant du mois de mars 1921, les cafés maures sont démantelés et les femmes rapatriées. N’augurant rien de bon, les relations entre colonisés et Européennes, transgressions de la barrière de couleur, ont donc provoqué d’importantes peurs, notamment celle d’un affaiblissement de l’ordre colonial à cause de ces multiples expériences de guerre qui minaient fatalement le respect des frontières raciales qui sous-tendaient le prestige blanc, lui-même fondement essentiel du système colonial.

De même, l’existence de métis pose également problème aux autorités coloniales françaises. Les fruits d’unions entre des colonisées et des Français en colonie étaient une chose mais des Européennes donnant naissance à des métis en Europe en était une autre. Au-delà des inquiétudes à propos de la contamination de la race, ces « affronts sexuels » – l’expression est d’Ann Laura Stoler – questionnent d’une façon radicale les frontières si bien établies entre les Européens et leurs « Autres ». Ils transgressent ces lignes allant même jusqu’à les brouiller, en particulier la définition de l’identité nationale française[17].

Est-ce que la Grande Guerre a insinué la peur profonde de la future implosion des empires coloniaux européens ? Dans un contexte d’après-guerre qui voit un changement à l’égard des notions strictes de hiérarchies raciales dans la justification de l’ordre colonial, les autorités françaises ont dû s’inquiéter de voir les colonisés conscients de la fragilité de leurs maîtres blancs. De nouveaux défis s’annonçaient pour l’autorité coloniale. Quand par exemple, en 1918, les soldats colonisés ont vu en la France le parent pauvre de la coalition alliée en admirant les richesses matérielles des Américains, les autorités françaises ont vu une vision de l’après-guerre qui ne leur a pas beaucoup plu. Si le maître luttait perpétuellement dans les colonies pour le rester, la présence de colonisés dans une position de pouvoir face à d’autres Européens a rendu ce combat aussi compliqué que nécessaire. Or, tous les questionnements précédents montrent bien que les relations entre le colonisé et le colonisateur étaient pour le moins changeantes et pouvaient prendre des formes moins restrictives, ou alors le contraire, selon les effets désirés.

Conclusion

La politique raciale et le contrôle de la sexualité étaient fondamentaux pour l’exécution des projets coloniaux. Ainsi la race et la sexualité ne seraient non pas tant des métaphores des inégalités coloniales que les fondements mêmes, les termes matériels des projets coloniaux. Dans cet épisode, ils prennent des formes spécifiques qui se rapportent directement à l’exercice de relations de pouvoir. Pour employer le mot de Michel Foucault, on envisagera les conditions du « transfert du pouvoir » dans le contrôle sexuel des troupes coloniales. Les historiens du colonialisme français ont étudié la politique coloniale et ses conséquences locales, mais pas l’influence de cette politique sur la création de sujets et de pratiques racialisés. Les colonisés comme les colonisateurs sont concernés.

Par quels moyens le pouvoir s’immisce-t-il jusque dans les relations intimes des colonisés ? Leurs conséquences s’étendent également aux conceptions de la masculinité, de la féminité des sujets européens (et notamment de leurs corps) qui sont en jeu dans l’occupation de la Rhénanie, en particulier dans la politique de contrôle de la sexualité des militaires colonisés. Quelle était la norme européenne de la virilité, la norme impériale ? Et celle de la féminité pour les colonisées ? Et ses différences avec celle de la femme européenne ? En existe-t-il une particulière pour la femme vaincue, l’Allemande ?

La Première Guerre mondiale ainsi que ses immédiates conséquences ont été vécues par les autorités coloniales françaises comme une expérience traumatisante. Peu nombreux, la présence de ces hommes venus en uniforme des quatre coins de l’Empire français pour défendre la patrie en danger n’en est pas moins importante, car elle permet de mettre en lumière les questions de race et d’identité nationale en France d’une façon renouvelée.

 

Notes


[1] Les chiffres divergent selon les sources. Certains parlent de 10 000 soldats coloniaux sur un effectif total du corps d’occupation de 85 000 militaires. D’autres estiment qu’entre 1919 et 1921, il y a 14 000 à 40 000 soldats coloniaux.

[2] Ibidem. 

[3] Fränkischer Kurier, 18 février 1921, « Les succès remportés contre la Honte noire ».

[4]Westlicher Herold, 16 novembre 1920, « Le mouvement contre la Honte noire ».

[5] Volksgazet, 13 avril 1920, « Le fléau noir ».

[6] Fanon, Frantz, Peau noire, masques blancs, Paris, Editions du Seuil, 1952, 223 p.

[7] Lüsebrink, Hans-Jurgen, « Tirailleurs Sénégalais' und 'Schwarze Schande'. Verlaufsformen und Konsequenzen einer deutsh-franzosischen Auseinandersetzung. 1910-1926 », In : Janos Riesz, Joachim Schultz (Hrsg.), Tirailleurs Sénégalais. Zur bildlichen und literarischen Darstellung afrikanischer Soldaten im Dienste Frankreichs, Bayreuther Beitrage zur Literaturwissenschaft 13. Frankfurt am Main, Bern New York, Paris 1989, S. 57-73.

[8] Cf. Mangin, Charles, La Force noire, Paris, Hachette, 1910

[9] N. B. : il s’agit ici de la retranscription de notes prises durant la conférence tenue par Ann Laura Stoler en février 2008 à l’EHESS. Voir aussi Stoler, Ann Laura, Carnal Knowledge and Imperial Power, Race and the Intimate in Colonial Rule, University of California Press, 2002, 335 p.

[10] Ibid.

[11] Le terme est employé par les autorités militaires et civiles elles-mêmes.

[12] SHAT, 16 N 1447, contrôle postal de la Xe armée.

[13] SHAT, 16 N 1462, Kreuznach, 22-29 décembre 1918.

[14] Le Naour, Jean-Yves, Misères et tourments de la chair durant la Grande Guerre, Paris, Aubier, 2002, 411 p., p. 260-276.

[15] Le Naour, J.Y., La Honte noire : l'Allemagne et les troupes coloniales françaises, 1914-1945, Paris, Hachette Littératures, 2004, p. 43

[16] SHAT, 7 N 970 S, note du 14 août 1918.

[17] Cf. Saada, Emmanuelle, Les Enfants de la colonie : les métis de l’Empire français entre sujétion et citoyenneté 1890-2000, La Découverte, Paris, 2007, 334 p.



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