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De la domination linguistique : diagnostic, thérapie et enjeux. A propos de l’ouvrage de Romain Colonna : Les Paradoxes de la domination linguistique

2 mars 2015

Résumé : Dans cet ouvrage, l’auteur propose une analyse originale de la notion de domination linguistique. Partant du concept classique de diglossie, tel qu’il a été forgé par les linguistes Charles Fergusson et Joshua Fishman, il en suggère le dépassement en démontrant la prépondérance de la domination psychologique dans l’esprit du locuteur minoritaire, condamné à un fonctionnement diglossique qui n’est pas dans la langue, mais bien dans son esprit, enraciné profondément par le rapport de force politique qui cerne la langue. Procédant à un diagnostic affiné de l’état possible des langues dominées, sur la base notamment de leur représentation sociale, de leur place réelle et de leur niveau de reconnaissance juridique, il conclut à la nécessité pour sortir de la domination de mettre en œuvre un programme ajusté à la situation de la langue considérée.






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L’ouvrage de Romain Colonna, intitulé Les Paradoxes de la domination linguistique1, et paru chez L’Harmattan en 2013, a le mérite d’envisager une situation bien connue, la diglossie, autrement dit la coexistence de plusieurs langues affectées chacune à des registres différents, dans le cadre particulier d’une situation de domination d’une langue sur une autre. Loin de s’en tenir à une description technique de cette situation, l’auteur l’envisage de façon active pour en relever les implications perverses et proposer les remèdes qui lui paraissent appropriés pour en sortir. Son travail n’est pas celui d’un observateur, fût-il neutre, complaisant ou amer, mais celui d’un constructeur cherchant de façon déterminée une solution à un problème actuel. Bien qu’il base son analyse sur la situation d’une langue minorée particulière, le corse, il propose un schéma d’analyse qui ouvre des perspectives de développement pour l’étude de l’ensemble des langues en situation de minoration.

L’intérêt premier de l’ouvrage est d’approfondir le concept de diglossie. Forgé par le linguiste Fergusson en 1959 pour désigner la situation dans laquelle les locuteurs d’une aire linguistique donnée utilisent deux formes différentes d’une langue – l’une écrite et savante pour le registre des échanges officiels, l’autre orale et basse pour les échanges quotidiens – puis repris par Joshua Fishman en 1967 pour embrasser de façon plus large toutes les situations de coexistence de plusieurs langues sur une même aire basée sur l’inégalité et la supériorité proclamée de l’une d’entre elles, le concept est à l’origine de tout un pan de la sociolinguistique. L’auteur de l’ouvrage reprend ici ce concept pour se concentrer sur le cas particulier de la domination d’une langue à l’origine extérieure sur la langue native à travers le temps, et sur le processus de dissolution qu’elle engendre, malgré la volonté des locuteurs d’y résister. Il commence par distinguer ce qui peut être qualifié de diglossie harmonieuse, hypothèse dans laquelle les langues considérées ne sont ni en concurrence ni en situation de résorption quelconque, de la diglossie de minoration, qui n’est autre que le résultat d’une politique tendant objectivement à la substitution totale et définitive de la langue dominante à la langue native, sauf le domaine particulier et restreint de l’usage scolaire ou de la démarche personnelle. Adoptant une position active, qui revendique l’étude de la diglossie de domination comme la recherche de l’antidote destiné à la faire disparaître, il en approfondit ensuite les implications psychologiques. Il constate qu’il existe une véritable culture de la diglossie. La diglossie est autant un fonctionnement et une idéologie pour les locuteurs qu’une situation de fait. Le sujet qui vit en diglossie n’est plus le locuteur vierge de toute représentation politique de la langue, comme peut l’être l’enfant qui apprend à parler les langues de son entourage sans se poser de question. Il a intériorisé la situation de domination de la langue minorée, au point que sa pensée ne peut plus s’exprimer par son biais qu’à travers le filtre de la supériorité inculquée de la langue dominante. En ce sens, la langue a perdu dans le creuset de la diglossie sa virginité natale. Elle est devenue le vecteur d’un cadre de pensée préétablie qu’aucun usage, même à rebours de la domination, ne peut plus enlever. Cette situation ancre la domination politique de la langue dominante au plus profond de l’esprit du locuteur, et c’est toute la raison pour laquelle elle est extrêmement précieuse pour le pouvoir politique qui entend la maintenir. La langue minorée est devenue le support d’une pensée qui exclut la pleine liberté et ne s’exprime que dans la révolte adolescente et sans lendemain au mieux, ou, au pire, dans la soumission. Bien sûr, il ne faut pas se méprendre sur le sens du mot domination. Il n’est pas question ici d’oppression ou de critique des régimes politiques en soi, au-delà du seul aspect linguistique. L’extension en la matière serait aventureuse, et n’est pas le propos de l’auteur ici. De surcroît, comme il le fait lui-même remarquer, la domination linguistique peut prendre des formes très diverses. Elle peut être répressive ou tolérante, aiguë ou latente. On perçoit là l’influence de l’École de sociolinguistique catalane sur l’auteur, dont on sait qu’elle qualifie ainsi la politique linguistique de l’Espagne d’avant le retour de la démocratie de clairement répressive – le catalan était interdit par le régime de Franco – et celle de la France contemporaine de tolérante – les langues minoritaires sont cantonnées à un registre qui les promet à l’extinction, mais elles ne sont pas à proprement parler interdites officiellement. Tolérance et répression sont ici deux façons différentes de parvenir au même but : la mort de la langue.

Le second intérêt de l’ouvrage est d’identifier le piège que constitue la patrimonialisation de la langue dans le chef de ceux-là qui disent la défendre contre l’extinction. Admettant qu’il peut exister un mouvement de résistance à l’assimilation linguistique et de promotion de la langue minorée, comme c’est assurément le cas de l’exemple corse qui sert de base à son analyse, l’auteur en retire la conclusion sur le terrain étudié par lui que l’action profonde exercée par le militantisme linguistique – étroitement lié à ses débuts à la renaissance du nationalisme puis repris par l’ensemble des composantes du paysage politique, droite et gauche notamment – que les représentations de la langue ont changé. Plus personne ne regarde la langue de ses origines de la même façon, en ce début de XXIe siècle, que pouvait le faire un locuteur du XIXe, qui, pourtant, la parlait constamment. Mais cette inversion totale des représentations a engendré un nouvel obstacle à la libération de l’espace linguistique : la patrimonialisation. Or cette dernière est le nouvel avatar de l’idéologie diglossique. La valorisation de la langue indigène, inversement proportionnelle à sa transmission familiale marginale et à son développement limité, tend à se manifester par une pétrification de celle-ci, à l’instar d’un masque mortuaire magnifique, et conservé suspendu dans un Musée tel un objet de culte. Une sorte de syndrome d’Agamemnon, en quelque sorte, si l’on songe à son supposé portrait, exposé au Musée archéologique d’Athènes sous le code NM 624, et que personne ne regarde avec l’idée de refonder la Grèce antique pour la moderniser et lui redonner vie au XXIe siècle.

Au-delà de l’exposé des obstacles à franchir – diglossie, domination et patrimonialisation – pour sauver une langue minorée et accomplir dans les faits le fameux Reversing Language Shift de Joshua Fishman, l’auteur procède à un diagnostic affiné de la langue considérée, ici le corse. Il reprend pour ce faire le schéma de Philippe Blanchet, qui représente sous forme de diagramme à trois entrées l’état des langues. Du point de vue sociolinguistique, et la linguistique générale mise ici à part, une langue vivante se reconnaît selon ce schéma à la réunion de trois paramètres fondamentaux : la représentation, la pratique et l’institutionnalisation. La représentation correspond à l’image que se fait le locuteur de la langue qu’il parle. Si par exemple il pense, parce qu’on le lui a inculqué et qu’il le croit désormais, que ce n’est pas une langue mais un vulgaire « patois », expression qui n’a aucun sens scientifique, et qui n’est maniée que pour déprécier politiquement un idiome, alors nous dirons que sa représentation est basse. À l’inverse, s’il est convaincu que la langue qu’il parle est extrêmement importante pour lui, alors cette représentation sera haute. La pratique, quant à elle, consiste en l’usage quantitatif et qualitatif de ladite langue. Si elle n’est jamais parlée ou presque, à part pour des cérémonies ou dans un cadre d’exception, une émission spéciale de télévision par exemple, alors elle sera faible. À l’inverse, si elle est parlée avec un tout un chacun, alors elle sera haute. Enfin, l’institutionnalisation correspond à la place officielle qu’occupe la langue. Si elle est seulement enseignée comme objet d’étude et non utilisée, alors l’institutionnalisation sera minimale. À l’inverse, si elle jouit du statut de langue officielle, alors elle sera maximale ; tous les échelons intermédiaires étant bien sûr concevables, de 0 à 100 %. Comme le relève l’auteur, une langue en bonne santé doit parvenir à au moins 50 % de l’échelle pour chacun des paramètres. Et l’état optimum suppose que l’ensemble des paramètres soient égaux et proches des 100 %, auquel cas la langue jouit d’un état d’omniprésence. À l’inverse, en dessous de 50 % pour chaque paramètre, la langue subit une situation de minoration. Et si chaque paramètre est en dessous du seuil, alors la langue vit dans une diglossie de domination, ce qui la condamne à disparaître tôt ou tard. Fort de cet outil, l’auteur se livre ensuite à une analyse de terrain portant sur la situation exacte de la langue objet de son étude. La démarche qui est la sienne pourrait être transposée à toutes les langues, et servir de base à l’élaboration de n’importe quelle politique linguistique. Les problèmes abordés par l’auteur, au-delà de leur spécificité, sont méthodologiquement identiques à ceux que rencontrent dans un contexte politique différent, mais à une échelle plus basse, ceux qui, tels Claude Hagège, s’offusquent de la pénétration invasive de l’anglais sur les terres de langue française2 . Seule une analyse du même type permettrait ainsi de connaître quelle est l’intégrité et la situation de langue française face à cette douce invasion qui s’observe jusque dans les enseignes des commerces ou la dénomination des produits de consommation. Mais revenons à l’auteur. S’agissant du corse, puisque tel est son objet, il constate un déclin de la transmission en famille, qui entraîne par contrecoup une extrême valorisation de la langue, devenue plus rare et donc précieuse, assortie d’une mythification de celle-ci qui la transmute en tabernacle de l’identité d’un peuple. Elle n’est plus un outil de discussion, mais un sanctuaire qui existe au-delà de ses locuteurs mêmes (p. 74 et svts).

C’est alors que survient le piège de la patrimonialisation, savamment construit sur le sentiment de culpabilité qui ronge, consciemment ou non, celui qui ne sait plus parler la langue de ses ancêtres enterrés sur ses terres (p. 105 et svts). En tentant de la sanctifier et en cherchant les moyens de la conserver, sans la revitaliser réellement, c’est-à-dire sans l’apprendre à fond, la parler et la retransmettre à ses enfants, comme cela a pu être fait pour l’hébreu, ou plus près de nous pour le catalan, les défenseurs ainsi fourvoyés de l’idiome ancestral en viennent à l’institutionnaliser pour en faire un objet de conservation en soi. La langue devient le patrimoine, c’est-à-dire ce qui n’est pas tout à fait mort, mais qui n’est pas vivant pour autant. Cette attitude encourage même la récupération de la tâche ainsi définie par le pouvoir politique central, celui-là même dont la politique est historiquement responsable, de la Troisième République à nos jours, de sa disparition. Et voilà la langue enfermée derrière les vitrines de verre d’un Musée. L’auteur analyse ainsi le nouvel article 75-1 de la Constitution, introduits par la réforme constitutionnelle du 23 juillet 2008, aux termes duquel « Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France ».

Pour sortir de ce piège, et à supposer que les locuteurs de la langue minorée aient effectivement le désir de redonner vie à leur langue – ce qui relève pour le coup de l’expression démocratique et donc avant toute chose du débat politique, bien au-delà de la seule question linguistique –, il apparaît nécessaire d’élaborer une politique linguistique sur mesure, en fonction de l’état de la langue considérée. Ainsi, il incombe en priorité d’agir sur celui des trois paramètres précités qui s’avère, au vu des études de terrain, le plus bas. Il faut ensuite agir sur le paramètre médian, celui des trois qui se situe entre le plus bas et le plus haut, et d’entretenir le cas échéant le paramètre le plus fort par des mesures complémentaires. Dans le cas de la langue objet de son étude, l’auteur plaide sans surprise pour l’accession à la co-officialité, sur le modèle de ce qui existe dans d’autres pays d’Europe, tels le Royaume-Uni par exemple, où le gallois est co-officiel à l’anglais, naturellement omniprésent et nullement menacé, ou l’Italie, où le français est co-officiel dans la province du Val d’Aoste. Au-delà du cas particulier de la langue corse, l’étude montre l’importance de l’analyse sociolinguistique. Loin d’être une discipline de pure contemplation de la répartition, saine ou malsaine, des différentes langues existantes sur un territoire donné, elle s’avère sous cet angle une discipline maîtresse de la linguistique, car sans usage, la langue n’existe tout simplement pas… Quand on sait par ailleurs tous les enjeux économiques que peuvent représenter la réglementation linguistique de l’étiquetage des produits, de l’expression publicitaire, du développement du web 2.0, que l’on peut sur un continent entier chiffrer en milliards d’euros, ainsi que les enjeux juridiques qui en découlent, le droit étant en la matière facilement instrumentalisé dans un sens ou dans l’autre pour alimenter la guerre des langues, pour reprendre l’expression de Jean Louis Calvet, on se surprend à se demander si la sociolinguistique ne serait pas, au-delà de la question particulière des langues minoritaires, l’un des outils du futur pour comprendre, anticiper et construire des stratégies adaptées au monde de demain, dans lequel, plus que jamais, la langue est le vecteur de la communication mondiale. N’est-ce pas Winston Churchill qui percevait dans l’anglais le pétrole de l’Angleterre ? C’est tout le mérite de l’ouvrage de Romain Colonna d’ouvrir la voie à ce débat, qu’il s’agisse d’aire linguistique réduite ou des grands empires linguistiques modernes ; car, à l’instar de la monade de Leibniz, qui contenait en elle tous les mystères de l’univers, les petits problèmes sont en réalité des réductions en microcosme des grands, dont seule la taille, non la nature fondamentale, varie.

Au terme de l’ouvrage, le lecteur sera sans doute étonné des découvertes que l’auteur lui a réservées, tant dans l’approche que dans la psychologie active qui anime sa démarche. C’est peut-être sur ce point qu’il faut conclure son propos en l’ouvrant à de nouvelles perspectives. La représentation des langues étant au cœur de son système d’analyse, la voie est ouverte à des développements futurs sur la base de l’étude de la psycholinguistique d’un côté, et de la psychologie sociale de l’autre. En linguistique comme ailleurs, la psychologie est l’une des clés de la compréhension. On a coutume de dire que c’est le propre d’un bon livre que d’inviter son lecteur à poursuivre dans la même direction en élargissant la réflexion. L’ouvrage de Romain Colonna remplit à n’en pas douter sa promesse sur ce point. Qu’il en soit ici remercié.

 

Notes

1 Romain Colonna, Les paradoxes de la domination linguistique, Paris, Éditions L'Harmattan, 2013.

2 v. par exemple son ouvrage Combat pour le français : au nom de la diversité des langues et des cultures, éd. Odile Jacob, 2006



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