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ESSAIS

Heidegger et la Russie

De la révolution conservatrice à la Seconde Guerre mondiale

11 décembre 2017

Résumé : Martin Heidegger a été marqué en profondeur par sa lecture des Écrits politiques de Fiodor Dostoïevski, qu’il a lus dans l’édition de Dmitri Sergejewitsch Merejkovski et d’Arthur Moeller van den Bruck, le principal inspirateur de la révolution conservatrice allemande. Il en a retenu sa conception du terroir (Heimat) et il en a tiré une conception raciale de la germanité et de la russité qui trouvera à s’exprimer positivement dans ses Cahiers noirs des années 1939-1941, contemporains du pacte germano-russe. On ne saurait en conclure pour autant que Heidegger serait en tous points favorable à la Russie. La succession des énoncés heideggériens sur la Russie montre en effet, avec toute l’ambivalence qui caractérise la vision du monde hitlérienne et nazie, que la Russie reste pour lui un adversaire dont il mesure la force, face au peuple allemand qu’il considère comme le seul peuple véritablement historique et métaphysique.

Mots-clés : Martin Heidegger, Fiodor Dostoïevski, Arthur Moeller van den Bruck, Russie, Révolution conservatrice, National-socialisme, racisme, Pacte germano-russe, Seconde guerre mondiale, Cahiers noirs.

Abstract : Martin Heidegger was profoundly marked by his reading of Fyodor Dostoevsky’s "Political Writings," which he read in the edition by Dmitry Sergeyevich Merezhkovsky and Arthur Moeller van den Bruck, the latter being the main instigator of the Conservative German Revolution. From these writings Heidegger retained the notion of homeland (Heimat) and derived a racial conception of Germanity and Russianity that found positive expression in his Black Notebooks of 1939-41, coeval with the German-Soviet Pact. But this does not mean that Heidegger favored Russia on all points. Indeed, Heidegger’s successive statements on Russia show, with all the ambivalence characterizing the Hitlerian and Nazi vision of the world in this respect, that Russia remained for him an adversary whose strength he measured vis-a-vis the Germans, whom considered the only truly historical and metaphysical people.

Keywords : Martin Heidegger, Fyodor Dostoevsky, Arthur Moeller van den Bruck, Russia, Conservative Revolution, National Socialism, racism, German-Soviet Pact, Second World War, Black Notebooks.






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In Memoriam Jean-Luc Évard (1949-2015)1

[…] le 23 août 1939, quand on annonça à la radio le pacte de non-agression entre Staline et Hitler, Heidegger s’en félicitait : il donna un coup de poing sur la table et y salua la réunion des esprits de Goethe et Dostoïevski. C’était pour lui une réussite du grand jeu de tacticien de Hitler.

Hans Georg Gadamer à Jean Grondin (Grondin 2011, 271)2.

La question du rapport de Martin Heidegger à la Russie contient deux interrogations bien différentes : la première porte sur la signification des références aux écrivains et penseurs russes et à la Russie dans les écrits de Heidegger, tandis que la seconde concerne la réception de Heidegger dans la pensée philosophique, théologique et politique russe. Le travail de Maryse Dennes paru il y a deux décennies, Husserl-Heidegger : influence de leur œuvre en Russie, portait sur une période, les dernières décennies du XXe siècle, où les lectures russes de Heidegger pouvaient légitimement être étudiées de concert avec celles de Husserl (Dennes 1998). Depuis lors, la réception de Heidegger en Russie s’est largement affranchie de la lecture de Husserl. Cette réception plus récente, aujourd’hui marquée par la publication des premiers Cahiers noirs, attend donc une nouvelle synthèse critique qui soit à la hauteur des enjeux philosophiques et métapolitiques actuels. C’est pour contribuer au débat préliminaire d’un tel travail que nous avons entrepris de publier en langue russe, avec Marlène Laruelle et Michail Maiatsky, un ouvrage collectif international intitulé Heidegger, les Cahiers noirs et la Russie3. La Russie est en effet en avance sur la France, où aucun des volumes des Cahiers noirs n’est encore traduit en 2017. Nous nous limiterons donc à nourrir, dans cet article, la première interrogation. Quelles sont la place et la signification des références à la Russie, mais aussi à la pensée et à la littérature russes dans les écrits de Heidegger4 ?

1. Heidegger lecteur de Dostoïevski

Si les références explicites à des auteurs russes ne sont pas légion sous la plume de Heidegger5, une attention particulière mérite d’être portée aux témoignages d’une lecture suivie de Dostoïevski. Dans les 85 volumes parus en 2013 de son œuvre dite « intégrale » (Gesamtausgabe), avant donc la publication de quatre volumes de ses Cahiers noirs, le nom de Dostoïevski apparaît à quatre reprises seulement, si l’on en croit The Heidegger Concordance récemment publiée (Jaran et Perrin 2013). La mention la plus significative se trouve au début du cours du semestre d’été 1940 intitulé Nietzsche, le nihilisme européen, publié une première fois en 1961, au volume II du Nietzsche (Heidegger 1961, 31‑32), puis réédité dans une version cette fois conforme au cours tel qu’il avait été professé, dans la Gesamtausgabe, volume 48, en 1986 (Heidegger 1986, 48:1‑2). En 1940, donc au moment du pacte Molotov-Ribbentrop, période durant laquelle, nous le verrons, Heidegger parle de la façon la plus positive de la Russie, il suggère une origine russe à l’emploi du mot « nihilisme », dont il attribue le premier usage connu à Tourgueniev. En 1961 au contraire, dans la version remaniée qu’il publie alors de son cours, il soutient que le mot est d’origine allemande et mentionne à ce propos une lettre à Fichte de Jacobi6. Par-delà cette différence, Heidegger insère pareillement dans les deux versions du cours une longue citation tirée de l’introduction de Dostoïevski à son Discours sur Pouchkine de 18807. Ce choix peut sembler curieux car, à la différence de Tourgueniev, Dostoïevski n’utilise pas dans cette page le mot « nihilisme ». Dostoïevski crédite Pouchkine d’avoir « su peindre dans tout son relief le type de l’homme négativiste de notre Russie : l’homme […] qui ne croit pas à son sol natal (Heimatboden) ni aux forces de ce sol natal8 ». Ce choix heideggérien de citer cette page nous donne à penser que Heidegger conçoit le « nihiliste » comme l’homme qui se détourne de son « sol natal ».

Ajoutons que Heidegger lit et cite Dostoïevski dans l’édition traduite en allemand et préfacée par Arthur Moeller van den Bruck et Dmitri Sergejewitsch Merejkovsky. Cette édition en 22 volumes avait commencé en 1905. Elle connaîtra une seconde édition en 1922, un an avant que Moeller van den Bruck ne publie Le Troisième Reich. Or, c’est vraisemblablement de la lecture de Dostoïevski que Moeller van den Bruck et Merejkovsky ont tiré l’oxymore de la « révolution conservatrice ». Dans son Journal d’un écrivain, à la tonalité tout à la fois nationaliste et antijudaïque, Dostoïevski défend les Russes contre les Européens qui se gaussent du « révolutionnarisme » des Russes : « nous sommes révolutionnaires, écrit-il, non pas pour détruire seulement […] nous sommes des révolutionnaires […] par conservatisme9 ». Et dans sa préface aux Politische Schriften, qui contiennent la traduction allemande du Journal d’un écrivain, Merejkovsky évoque « la révolution sous les apparences de la réaction ». « Dostoïevski, écrit-il, est le prophète de la révolution russe » (Merejkovsky 1917, XXIX‑XXX).

Sans doute, comme l’ont montré J.-P. Faye (1961a, 151‑59) et à sa suite Pierre Bourdieu10, Martin Heidegger s’inscrit-il en partie dans le sillage de la « révolution conservatrice », dans la version de l’auteur du Troisième Reich, lui-même directement inspiré par ses lectures de Dostoïevski. Mais Heidegger s’est lui aussi directement nourri de sa lecture de Dostoïevski. Selon le témoignage de Karl Löwith rapporté par Otto Pöggeler, l’auteur d’Être et temps avait disposé sur son bureau de travail, au début des années 1920, les portraits de Pascal et de l’auteur de Crime et châtiment. Après 1945, Heidegger confiera à son visiteur français, Frédéric de Towarnicki, avoir été, dans sa jeunesse, « un lecteur assidu de Dostoïevski et qu’il n’avait jamais cessé de le lire » (Towarnicki 1993, 44). Enfin, les lettres à son épouse Elfride précisent ce qu’il a trouvé dans Dostoïevski. En 1918, alors que Heidegger se trouve au front, en Lorraine, il lui demande de lui procurer une édition des Frères Karamazov11. Le 28 juillet 1920, il lui recommande de lire les Écrits politiques de Dostoïevski : « tu en tireras une forte impression12 », écrit-il. Dans la même lettre, de retour dans sa ville natale de Messkirch, Heidegger lui écrit : « je suis très content de revoir le pays, les prés et les champs, et je ressens peu à peu ce que cela signifie d’être enraciné dans un terroir (Heimat) – je n’en ai vraiment pris conscience qu’avec Dostoïevski » (Heidegger 2005, 151), remarque qui consone avec le contenu de la citation de son cours sur le nihilisme. Enfin, dans ses Cahiers noirs, à la fin des années 1930, Heidegger cite et discute une phrase des Possédés : « Mais qui n’a pas de peuple n’a également pas de dieu13 ».

Dans un tout autre ordre d’idées, l’auteur russe de loin le plus mentionné demeure cependant Lénine, dont le nom apparaît à près de vingt reprises dans ses écrits des années 1939-1941, contemporains du pacte Molotov-Ribbentrop, et dans le cadre de réflexions sur le bolchevisme14. Heidegger mentionne notamment Matérialisme et empiriocriticisme, publié par Lénine en 1908, dont il serait intéressant d’examiner s’il l’a réellement lu (Heidegger 2009, 76:301).15

Plus généralement, Heidegger mentionne à plusieurs reprises la Russie dans ses écrits. Les deux références longtemps les plus connues se trouvent d’une part dans l’Introduction à la métaphysique de 1935, publiée en 1953, d’autre part dans le cours intitulé Qu’appelle-t-on penser ? dispensé dans les années 1951-1952 et publié en 1954. Depuis 2014, nous avons par ailleurs accès à un ensemble de textes évoquant la Russie dans les Cahiers noirs, auxquels il faudrait ajouter la très suggestive correspondance avec son collègue et ami Kurt Bauch, membre comme lui de la NSDAP, au moment de la guerre sur le front de l’Est où Bauch est engagé comme officier (Heidegger et Bauch 2010)16. Nous proposons d’aborder quelques-uns de ces textes sur la Russie, en commençant par celui de 1935, premier cours que Heidegger a choisi d’éditer après 1945.

2. La Russie et l’Amérique renvoyées dos à dos et le peuple allemand magnifié dans l’Introduction à la métaphysique (1935/1953)

 

Dans son cours du semestre d’été 1935 intitulé Introduction à la métaphysique, Heidegger dépeint l’Europe comme « prise aujourd’hui dans un étau entre la Russie d’une part et l’Amérique de l’autre17 ». Il ajoute : « La Russie et l’Amérique sont toutes deux, au point de vue métaphysique, la même chose ; la même frénésie sinistre de la technique déchaînée, et de l’organisation dépourvue de sol de l’homme normalisé.18 »

Nous remarquons que dans cette géopolitique manichéenne, qui manie les oppositions tranchées sous le nom de « métaphysique », la Russie n’est pas mentionnée comme faisant partie de l’Europe. Tout comme l’Amérique, Heidegger oppose radicalement la Russie à l’Europe.

Qu’en est-il de l’« Europe » ainsi conçue ? Heidegger le précise un peu plus loin : « Nous sommes pris dans l’étau. Notre peuple [id est, le peuple allemand], en tant qu’il se trouve au milieu, subit la pression de l’étau la plus violente, lui qui est le peuple le plus riche en voisins, et aussi le plus en danger, et avec tout cela le peuple métaphysique19. » C’est donc, pour Heidegger, le peuple allemand qui, à lui seul, représente l’Europe, par sa position géopolitique de peuple du « milieu » et par la destination métaphysique supposée qui en procède ou l’accompagne et fait de lui le peuple « le plus en danger ».

Le peuple allemand est ainsi affirmé par lui comme le peuple métaphysique, et tout aussi bien le « peuple historique20 » et destinal, celui à partir duquel peuvent se déployer « de nouvelles forces spirituelles historiques à partir de ce centre (Mitte)21 » si l’on ne veut pas, écrit Heidegger, que « la grande décision concernant l’Europe se produise sur le chemin de l’anéantissement22 ». Ce pathos décisionniste se met au service d’un nouvel enracinement. Aux peuples en proie à une « organisation dépourvue de sol » (bodenlosen Organisation), Heidegger oppose la volonté de « reconquérir un sol (Bodenständigkeit) pour le Dasein historique » (M. Heidegger 1958b, 30).

Dans la reprise de la séance de son cours, Heidegger martèle à nouveau sa thèse : « Nous avons dit : l’Europe se trouve prise dans un étau entre la Russie et l’Amérique, qui reviennent métaphysiquement au même quant à la caractérisation de leur monde et à leur rapport à l’esprit23 ». Il dépeint ensuite longuement le glissement identique « en Amérique et en Russie » du Dasein dans un monde du quantitatif où « tout est égal et indifférent », monde de la « malveillance dévastatrice » (zerstörerisch Bösartigen) qui détruit « tout ce qui a un rang », en un mot, c’est l’invasion de ce qu’il appelle, d’un terme à connotation antisémite, le « démoniaque » (das Dämonische).24 Contre ce démoniaque qui se déploie pareillement selon lui en Amérique et en Russie, Heidegger en appelle à l’esprit qu’il entend, précise-t-il, au sens de son Discours de rectorat25. Rappelons qu’il prenait appui, dans son Discours de mai 1933, sur « les forces de la terre et du sang ».

Dans l’Introduction à la métaphysique de 1935, Heidegger ne se limite pas à l’affirmation du peuple allemand comme étant le peuple historique et métaphysique. Il va jusqu’à prononcer l’éloge de « la vérité interne et la grandeur » du mouvement national-socialiste. Un éloge qu’il maintient lors de l’édition de son cours en 1953 – en lui ajoutant une parenthèse sur « la rencontre de l’homme déterminé planétairement et de la technique moderne ». Cette addition n’atténue nullement l’éloge, si on la rapproche du contenu de l’Entretien au Spiegel, publié de façon posthume en 1976, où l’on voit Heidegger créditer le national-socialisme d’être allé dans la « direction » d’une « relation suffisante » à l’essence de la technique.

3. La Russie dans les Cahiers noirs, contemporains du pacte germano-soviétique

 

Dans les premiers Cahiers noirs réunis dans le volume 94 de la Gesamtausgabe et qui vont d’octobre 1931 à juin 1938, aucune référence n’est faite à la Russie. Dans le second volume publié, qui va de l’été 1938 à l’été 1939, c’est à la fin seulement du volume que Heidegger consacre un long développement à la relation entre le peuple germanique ou, littéralement traduit, la « germanité » (Germanentum) et la « russité » (Russentum). Ce développement est contemporain du pacte germano-soviétique, que Heidegger accueille avec enthousiasme et qu’il salue comme un coup de génie diplomatique de Hitler, ainsi que nous l’apprend le témoignage de Gadamer rapporté par Jean Grondin.

Pour justifier le lien alors noué entre l’Allemagne et la Russie, Heidegger travaille à dissocier la Russie et le bolchevisme. Le bolchevisme serait imposé aux Slaves et non pas enraciné en eux. Dans d’autres textes de la même période, il voit dans le bolchevisme un phénomène issu de « la métaphysique rationnelle moderne occidentale-de l’Ouest26 ». Dans un fantasme racial explicitement assumé sous la forme d’une interrogation et d’une mise en garde provocatrice, Heidegger peut alors demander pourquoi « la purification et la mise en sécurité de la race » accomplies en Allemagne « ne pourraient […] pas avoir comme conséquence un grand mélange : avec les Slaves (les Russes […])27 ». On notera que cette thématique du « mélange » (Mischung) des races demeure une obsession centrale de la doctrine raciale du nazisme. Heidegger l’évoque comme une perspective tout à la fois inquiétante et fascinante, à prendre au sérieux si l’on est attentif à ce qu’il nomme plus loin « la nécessité cachée de la manigance de l’être28 ».

Dans le volume suivant, Heidegger stylise son rapport à la Russie en le détachant des contingences politiques du présent29. Son intérêt pour la Russie s’inscrirait dans la longue durée et remonterait aux années 1908-1909. Il ne serait déterminé ni par l’arrivée du bolchevisme, ni par l’évolution politique des relations entre la Russie et l’Allemagne depuis janvier 1939. Tout ceci relèverait de l’historiographie (Historie) et n’aurait rien à voir avec « la confrontation relevant de l’histoire de l’être (seinsgeschichtiche Auseinandersetzung) entre germanité et russité ».

Nous pouvons néanmoins douter de la véracité de cette prise de distance tardive à l’égard de l’histoire politique. En effet, si l’on observe la succession des énoncés heideggériens sur les rapports entre Allemagne et Russie de 1939 à 1941, force est de constater que les corrélations avec l’histoire politico-militaire sont évidentes et indiscutables. Ce n’est d’ailleurs pas le seul cas où nous voyons Heidegger utiliser sa distinction entre historiographie (Historie) et histoire de l’être (Geschichte des Seyns) pour se désengager de l’histoire effective au moment où le vent se met à tourner pour le Troisième Reich, en passe de perdre la guerre.

De fait, après que l’Allemagne nazie a été militairement défaite par les Alliés, Heidegger, dans le dernier volume paru de ses Cahiers noirs, ne s’interroge plus une seule fois sur les rapports possibles entre Russes et Allemands. Au contraire, il associe à nouveau, comme en 1935, l’Amérique et la Russie30. Il affirme par exemple, par un de ces renversements antinomiques dont les idéologies radicales sont coutumières, que « Les antifascistes sont les esclaves les plus faibles du grand-fascisme (Großfachismus) à venir qui, en Amérique et en Russie, se nomme démocratie31. » On le voit également se plaindre, après le 8 mai 1945, que l’on ne parle partout que « des Américains, des Français, des Anglais et des Russes », tandis que « personne ne pense à se demander ce qu’il en va des Allemands32 ».

Force est donc de constater que les spéculations géopolitiques et métapolitiques de Heidegger, qu’il les dise ou non relever de « l’histoire de l’être », sont à géométrie variable, en fonction du cours de l’histoire politique et militaire effective.

4. L’Europe après 1945 et les puissances de l’Est dans Qu’appelle-t-on penser ? (1954)

 

Dans le premier cours public que Heidegger prononce en 1951-1952 après la levée de son interdiction d’enseigner, à savoir le cours intitulé Qu’appelle-t-on penser ?, il revient sur le rapport entre la Russie et l’Europe – c’est-à-dire, dans son esprit, l’Allemagne. Lui qui soutenait, en 1940, que « nous ne pouvons pas outrepasser les zones de décision », voici ce qu’il affirme, maintenant que, militairement battu, le Troisième Reich a cessé de dominer l’Europe : « Qu’est-ce que la Deuxième Guerre mondiale a décidé en fin de compte, pour ne parler ni des atroces conséquences qu’elle a eues dans notre patrie, ni surtout de la déchirure qui traverse son centre ? Cette guerre mondiale n’a rien décidé […]33 ».

À la faveur d’un parallèle fort contestable entre la situation de l’Europe dans les années 1950 et celle de l’Allemagne de Weimar dans les années 1920, Heidegger ajoute que « déjà, le monde de représentations dans lequel se mouvait l’Europe entre 1920 et 1930 n’était plus à la mesure de ce qui montait des profondeurs (was bereits heraufkam). » Il continue en ces termes : « Que va devenir cette Europe qui veut construire sa communauté avec les accessoires de la décade qui a suivi la Première Guerre mondiale ? Un objet de moquerie pour les puissances de l’Est et pour la force énorme de leurs peuples34. »

En même temps, Heidegger se sert d’une longue citation du Crépuscule des idoles de Nietzsche pour prononcer un curieux éloge de la Russie éternelle distinguée de l’Union soviétique35, qui nous rappelle certains de ses textes du début des années 1940 : « le démocratisme a été de tout temps la forme décadente de la force d’organisation […] ; pour qu’il y ait des institutions, il faut qu’il y ait une sorte de volonté, d’instinct, d’impératif, antilibéral jusqu’à la méchanceté, une volonté de Tradition, d’autorité, de responsabilité étendue sur des siècles […]. Si cette volonté-là existe, il se forme “quelque chose” – comme l’Imperium Romanum, ou comme la Russie, la seule puissance qui ait aujourd’hui la durée dans les veines, qui puisse attendre, qui puisse encore promettre “quelque chose” – la Russie, le contre-concept du particularisme minable et de la nervosité de l’Europe, laquelle est entrée dans un état critique avec la fondation de l’Empire allemand. »

Cette citation de Nietzsche, qui comprend une diatribe dirigée à la fois contre les démocraties occidentales et contre l’Empire bismarckien, est tout à fait dans l’esprit du mythe de la Russie considérée comme la « Troisième Rome », mythe attisé au XIXe siècle par Dostoïevski puis repris et propagé au XXe siècle par Moeller van den Bruck. En citant ce texte, Heidegger nous replonge dans la mentalité des années 1920, qui avait préludé à la venue au pouvoir du Troisième Reich, et il s’inscrit dans la reprise du mythe politique du « Reich éternel » (ewiges Reich) propagé par Moeller. Reste à savoir si l’évolution contemporaine des relations entre la Russie et les autres pays d’Europe a besoin de pareille régression.

S’il est indéniable que Martin Heidegger a été marqué par sa lecture des Écrits politiques de Dostoïevski, il reste à discerner ce qu’il en a exactement retenu36. Faut-il penser de lui ce qu’affirme Denis Goedel à propos des rapports entre Moeller van den Bruck et Dostoïevski ? « Si Moeller épouse les idées politiques de Dostoïevski, écrit Goedel, il n’épouse pas pour autant sa spiritualité et sa mystique », qu’il utilise « à des fins politiques ». Bref, « il y a chez lui [Moeller] une utilisation tactique de l’alliance germano-soviétique » : « Osten », l’Est, reste avant tout pour lui « un espace à conquérir » (Goeldel 1984, 543). Notons cependant que la révolution conservatrice recèle une dimension théologico-politique dans laquelle le « spirituel » est indissociable des fins politiques recherchées. Les propos de Heidegger dans ses Cahiers noirs sur le « national-socialisme spirituel » qu’il distingue du « national-socialisme vulgaire », ou sur la « métapolitique » qu’il substitue à la métaphysique, dénotent la même alliance du politique et du « spirituel » (Faye 2016, 177‑266).

Il n’est pas inutile de mentionner à ce propos la façon dont Martin Heidegger et son fils Hermann évoquent la guerre sur le Front de l’Est. Le 10 août 1941, au moment où l’action exterminatrice des Einsatzgruppen accompagne l’avancée de la Wehrmacht en Ukraine, Martin Heidegger écrit à son collègue Kurt Bauch engagé sur le front de l’Est : « Hermann est devenu adjudant de bataillon et il est très satisfait. Il se trouve en Ukraine. » Et Heidegger poursuit, de façon cryptée : « À présent la guerre russe est là, mais sa signification la transcende. Il n’est pas nécessaire que je m’étende puisque tu en sais plus. Mais j’en sais assez.37 » Hermann Heidegger, pour sa part, publiera des parties de son journal de guerre chez un éditeur d’extrême-droite, Antaios. Il y rapporte notamment l’échange suivant lors d’un interrogatoire du NKVD : « Si j’ai fusillé des Russes ? Vraiment beaucoup. […] Si nous avions en tant que peuple une responsabilité collective ? […] je n’éprouve pas le sentiment d’un devoir de réparation envers la Russie38 » (Heidegger 2007, 78).

Il apparaît donc difficile de ne retenir du rapport de Heidegger à la Russie que son éloge de la russité dans ses Cahiers noirs, contemporains du pacte germano-soviétique. Avec une ambivalence que l’on retrouve dans la politique hitlérienne et nazie, Martin Heidegger voit avant tout dans la Russie un adversaire avec lequel l’Allemagne doit se mesurer, selon une conception raciale des peuples puisée dans la vision du monde de la révolution conservatrice39.

 

Bibliographie

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  1. Excellent connaisseur de l’Allemagne de Weimar, responsable du fonds allemand de la BDIC (Nanterre), Jean-Luc Évard, récemment disparu, a étudié en profondeur les sources allemandes, russes et françaises de la « révolution conservatrice ». C’est pouquoi nous avons voulu ici saluer sa mémoire. Voir en ligne

  2. Gadamer rapporte à Jean Grondin (2011, 271) les propos que lui a tenus Heidegger dans la Hütte de Todtnauberg lorsqu’il a appris la signature du pacte Molotov-Ribbentrop.

  3. Хайдеггер, « Черные тетради » и Россия. Под редакцией Марлен Ларюэль и Эмманюэля Файя. Перевод под научной редакцией Михаила Маяцкого. Москва : Издательский дом « Дело », 2018 (Laruelle et Faye 2018). Un colloque international sur « Heidegger, les ‘Carnets noirs’ et la Russie », avait auparavant eu lieu le 22 octobre 2015 à la Faculté de Philosophie de l’Université d’État Lomonossov de Moscou, organisé par Marlène Laruelle et le Centre d’études franco-Russe de Moscou : Voir en ligne. Une conférence de presse traduite en russe avait eu lieu le lendemain réunissant Emmanuel Faye, Marlène Laruelle, Sidonie Kellerer et Richard Wolin. Voir en ligne.

  4. Le présent article aurait dû paraître en introduction au collectif en russe sur Heidegger, les « Cahiers noirs » et la Russie. Une erreur éditoriale a fait que c’est le texte de notre contribution au colloque de 2015 qui est paru en conclusion du volume imprimé. En 2015, préccupé par l’assimilation des 1803 pages de Cahiers noirs tout récemment parus, nous n’avions pas suffisamment approfondi la question de la relation de Heidegger à Dostoïevski, nous limitant au peu d’indications présentes dans la Gesamtausgabe ou « Œuvre intégrale ». Depuis lors, nous avons entièrement reconsidéré cette question à partir des lettres de Heidegger à son épouse Elfride, de la confidence faite par Heidegger à F. de Towarnicki et de nos propres recherches effectuées depuis lors sur Arthur Moeller van den Bruck et la révolution conservatrice. Cet article corrige donc sur ce point le draft de 2015 qui, en l’état, n’était pas destiné à la publication.

  5. Tolstoï, par exemple, est cité une fois dans Être et temps pour « La mort d’Ivan Ilich » (Heidegger 1927, 254).

  6. Sur cette question, voir Faye et Cohen-Halimi (2008).

  7. « Dostojewskis Vorwort zu seiner Puschkinrede (1880) » (GA 48, p.1-2).

  8. « Er […] hat es vermocht, den Typ unseres negativen russischen Menschen plastisch vor unsere Augen zu stellen : den Menschen […] der an seinen Heimatboden und an die Kräfte dieses Heimatbodens nicht glaubt ».

  9. Voir Fédor Dostoïevski (1972) cité et commenté par Jean-Luc Évard (2004, 49).

  10. Voir Pierre Bourdieu (1988). Bourdieu ne mentionne pas précisément l’article de Jean-Pierre Faye, dont il s’approprie pourtant, sans le dire, la thèse de 1961 sur la relation entre la pensée politique de la révolution conservatrice et l’ontologie de Heidegger. Il inclut les pages de l’article de Jean-Pierre Faye, sans en préciser le titre, dans un renvoi à l’anthologie de textes politiques que ce dernier avait publié avant son article sous le titre : « Martin Heidegger : discours et proclamations » (J.-P. Faye 1961b, 139‑50) ; voir P. Bourdieu (1988, 12).

  11. Heidegger à Elfride, Nouillon-Pont [Lorraine], 28 août 1918 (Heidegger 2005, 111).

  12. Heidegger à Elfride, Messkirch, 28 juillet 1920 (Heidegger 2005, 150).

  13. « Dostojewski sagt am Schluß des 1. Kapitels der Dämonen : Wer aber kein Volk hat, der hat auch keinen Gott. » (Heidegger 2014a, 95:123)

  14. Martin Heidegger, GA 54, p.127 ; GA 69, p.204, 210 ; GA 76, p.301 ; GA 86, p.307, 732 ; GA 90, p.40, 228, 230, 231, 380, 393, 394, 402, 406 ; GA 96, p.128-129, 150, 174.

  15. Heidegger mentionne à tort la date de 1919.

  16. Sur cette correspondance (Heidegger et Bauch 2010), voir la recension de Sidonie Kellerer (2014) (p.988-998), ainsi que la recension de Gaëtan Pégny à paraître dans Sens public, « Heidegger et l’antisémitisme de Peter Trawny : un œuvre de diversion ». Nous reviendrons sur cette correspondance en conclusion de cet article.

  17. « Diese Europa […] liegt heute in der großen Zange zwischen Rußland auf der einen und Amerika auf der anderen Seite. » (M. Heidegger 1958a, 28 ; M. Heidegger 1958b, 46).

  18. « Rußland und Amerika sind beide, metaphysisch gesehen, dasselbe ; dieselbe trostlose Raserei der entfesselten Technik und der bodenlosen Organisation des Normalmenschen. » (M. Heidegger 1958a, trad. fr. modifiée, p. 46)

  19. « Wir liegen in der Zange. Unser Volk erfährt als in der Mitte stehend den schärfsten Zangendruck, das nachbarreichste Volk und so das gefährdetste Volk und in all dem das metaphysische Volk. » (M. Heidegger 1958a, 47).

  20. « […] dieses Volk als geschichtliches » (M. Heidegger 1958a, 29).

  21. « […] die Entfaltung neuer geschichtlich geistiger Kräfte aus der Mitte » (M. Heidegger 1958a).

  22. « […] wenn die große Entscheidung über Europa nicht auf dem Wege der Vernichtung fallen soll » (M. Heidegger 1958a).

  23. « Wir sagten : Europa liegt in der Zange zwischen Rußland und Amerika, die metaphysisch dasselbe sind, nämlich in Bezug auf ihren Weltcharakter und ihr Verhältnis zum Geist. » (M. Heidegger 1958a, 34 ; M. Heidegger 1958b, trad. fr. modifiée, p. 54)

  24. « Le Dasein a commencé à glisser dans un monde qui n’avait pas la profondeur à partir de laquelle, chaque fois de façon nouvelle, l’essentiel vient à l’homme et revient vers lui, et ainsi le force à une supériorité qui lui permette d’agir en se distinguant. Toutes choses sont tombées au même niveau, qui est semblable à la surface ternie d’un miroir qui n’est plus réfléchissant, qui ne renvoie plus à rien. La dimension prédominante est devenue celle de l’extension et du nombre. […] Tout cela s’est accentué ensuite, en Amérique et en Russie, jusqu’à atteindre l’ainsi-de-suite sans bornes de ce qui est toujours identique et indifférent, cela au point que ce quantitatif s’est transformé en une qualité spécifique. Désormais la prédominance d’un niveau moyen où tout est égal et indifférent n’est plus là-bas une chose sans importance et un simple vide désolant, elle signifie l’invasion de ce qui, par ses attaques, détruit, et fait passer pour un mensonge, tout ce qui a de la grandeur et toute mentalité engagée dans quelque chose comme un monde (das welthaft Geistige). C’est l’invasion de ce que nous appelons le démoniaque (au sens de la malveillance dévastatrice). » (M. Heidegger 1958a, 35 ; M. Heidegger 1958b, trad. fr., p. 55-56)

  25. Heidegger renvoie au Discours de rectorat dans son cours (M. Heidegger 1958a, 37‑38)

  26. « Der "Bolschewismus" hat nichts zu tun […] mit dem Slaventum der Russen […] er entspringt der abendländisch-westlichen neuzeitlichen rationalen Metaphysik. » (Heidegger 2014a, 95:47) (voir également les pages 114, 125, 134).

  27. « Warum sollte nicht die Reinigung und Sicherung der Rasse dazu bestimmt sein, einmal eine große Mischung zur Folge zu haben : die mit dem Slaventum (dem Russischen - dem ja der Bolschewismus nur aufgedrängt und nichts Wurzelhaftes ist) ? » (Heidegger 2014a, 95:402).

  28. « die verborgene Notwendigkeit der Machenschaft des Seins » (Heidegger 2014a, 95:404).

  29. Le volume 96 contient des Cahiers rédigés selon l’éditeur, Peter Trawny, entre l’automne 1939 et la fin de l’année 1941 (voir Martin Heidegger, Überlegungen XII-XV Heidegger (2014a), GA 96, 280).

  30. « Europa ist schon unter-, d.h. an Amerika und Rußland übergegangen. » (Heidegger 2014b, 96:143, voir aussi p.150, 220, 445).

  31. « Die Antifaschisten sind die niedrigsten Sklaven des kommenden Großfaschismus, der sich in Amerika und Rußland Demokratie nennt. » (Heidegger 2014b, 96:249)

  32. « Man redet jetzt fortgesetzt nur von den Amerikanern und den Franzosen, von den Engländern und den Russen und davon, wie es uns durch diese und ihre Erziehungsarbeit ergeht. Niemand denkt daran, wie es mit den Deutschen steht […] (Heidegger 2014b, 96:51).

  33. « Was hat der zweite Weltkrieg eigentlich entschieden, um von seinen furchtbaren Folgen für unser Vaterland, im besonderen vom Riß durch seine Mitte, zu schweigen ? Dieser Weltkrieg hat nichts entschieden […] » (Heidegger 1954, 65 ; Heidegger 1959, 108‑9 – trad. fr. modifiée).

  34. « Schon die europäische Vorstellungswelt zwischen 1920 und 1930 war dem nicht mehr gemäß, was bereits heraufkam. Was soll aus einem Europa werden, das sich mit den Requisiten jenes Jahrzehntes nach dem ersten Weltkrieg zusammenbauen will ? Ein Spaß für die Mächte und die ungeheure Volkskraft des Ostens. » (Heidegger 1954, trad. fr. modifiée).

  35. « Pour prévenir les fausses interprétations du bon sens, nous remarquerons que ce que Nietzsche entend ici par la Russie ne recouvre pas le système économico-politique de la République des Soviets. » (Heidegger 1959, 110)

  36. Mentionnons à ce propos un curieux article de Benjamin Fondane, “ Martin Heidegger sur les Routes de Dostoyevski” (Fondane 1932, 378‑98). Pour Fondane, le Heidegger de la conférence de 1929, Qu’est-ce que la métaphysique ?, ne procède pas de Kant mais de Dostoïevski. Heidegger reculerait cependant devant l’abîme que Dostoïevski a ouvert.

  37. « Und nun ist der russische Krieg da ; dieser aber bedeutet ja mehr als er selbst ist. Ich brauche Dir ja nichts zu erzählen, da Du mehr weißt. Aber ich weiß genug. » (Heidegger et Bauch 2010, 1:67)

  38. Voir à ce propos Gaëtan Pégny, « Zu Hermann Heideggers Leserbrief (“Das entspricht nicht den Tatsachen”, Badische Zeitung vom 10. Mai) », publiée sur le site de Micha Brumlik, le 10 septembre 2014. Disponible en ligne.

  39. Je remercie Leonore Bazinek de son utile relecture de cet article.



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