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ESSAIS

L’identité et le déplacement forcé en Colombie

25 mars 2005

Résumé : La Colombie, en tant qu’ancienne colonie, a toujours eu des difficultés dans la formation de son identité. La pensée qui s’est développée historiquement dans le pays par rapport à la société colombienne, à sa formation comme nation, à la position de l’individu face à autrui et face au pays même, ont toujours reflété la recherche constante d’une identité propre et l’importance de celle-ci dans le renforcement de la nation. Mais en même temps, ces idées, à côté de ce que quelques auteurs appellent « le caractère hybride » de la culture colombienne, dérivé de son métissage, font que la consolidation d’une identité nationale est profondément instable et incertaine, ceci renforcé par la situation de conflit qui a marqué pendant de longues périodes l’histoire du pays.






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La Colombie, en tant qu'ancienne colonie, a toujours eu des difficultés dans la formation de son identité. La pensée qui s'est développée historiquement dans le pays par rapport à la société colombienne, à sa formation comme nation, à la position de l'individu face à autrui et face au pays même, ont toujours reflété la recherche constante d'une identité propre et l'importance de celle-ci dans le renforcement de la nation. Mais en même temps, ces idées, à côté de ce que quelques auteurs appellent « le caractère hybride » de la culture colombienne, dérivé de son métissage, font que la consolidation d'une identité nationale est profondément instable et incertaine, ceci renforcé par la situation de conflit qui a marqué pendant de longues périodes l'histoire du pays.

C'est ainsi qu'à l'étranger, la Colombie est continuellement associée à la violence, à la cocaïne, aux problèmes sociaux et politiques, bref, au désordre caractéristique d'une nation sous-développée. Cette perception ennuie la plupart des colombiens, qui sont partagés entre la déception, le découragement envers leur nation, et un fort nationalisme.

Ces derniers temps, l'émigration croissante de nombreux colombiens, provoquée selon la majorité par « la situation interne » constitue, dans ce contexte, un sujet délicat. Dans le pays, lors des dernières années, on cherche apparemment à affronter les problèmes en renforçant l'appartenance des colombiens à leur nation, de la part de ceux qui se trouvent dans le pays, ainsi que de ceux qui sont partis. En effet, la problématique de l'identité semble être revenue au premier plan à travers des politiques gouvernementales et de divers processus sociaux dans des domaines comme l'art, le sport, la littérature, la musique, la mode, où les succès des colombiens sont fortement appropriés pour renforcer le sentiment d'appartenance de la population.

Mais à côté de tout ceci, on aperçoit des conduites collectives quotidiennes qui s'étendent à des phénomènes structuraux comme le conflit armé, et qui montrent que la relation à autrui – source d'identité et de reconnaissance entre les individus – est souvent conflictuelle, probablement à cause de la faible identification des individus entre eux et envers une image nationale. Aussi bien dans la vie quotidienne de villes comme Bogotá, la capitale, que dans les faits qui affectent le développement du pays en général, comme la violence, on note l'absence d'une reconnaissance mutuelle entre les personnes, et on remarque plutôt une tendance à la formation de groupes profondément exclusifs dans toute la société.

À Bogotá, ceci est surtout évident au niveau de la grande inégalité sociale, qui se manifeste par une forte séparation « mentale » et territoriale entre les différents groupes, et dans laquelle, en général, les riches et les pauvres ne se reconnaissent pas et réfutent réciproquement leurs formes de vie respectives, malgré leurs nombreux contacts dans la vie urbaine. Cette tendance à la division se présente également dans les liens entre Bogotá et le reste du pays, dont la capitale, en tant que siège du gouvernement, est évidemment le centre culturel, économique et politique. Mais c'est un centre éloigné, ses habitants, dans leur vie quotidienne, sont étrangers aux problèmes de la société ; ils reçoivent, à travers les médias, des informations et des images distantes du conflit à la campagne et s'étonnent, tout comme les observateurs étrangers, des événements qui se développent en province.

Pour les habitants de la capitale, la province (les autres grandes villes relativement développées du pays mises à part) fait partie essentiellement du monde rural. Généralement, la campagne est attachée à la nature, à la production agricole et au travail ; mais sa temporalité, différente de la vitesse du mouvement de la ville, fait penser au sous-développement, à l'ignorance, à la stagnation. En Colombie, la guerre s'ajoute à cette conception ; la « naturalité » rurale s'assimile alors à une sorte de nature sauvage, primaire, dominée par les instincts et la violence à cause de l'incapacité d'établir un contrat social véritable. La guerre colombienne est souvent considérée comme une guerre paysanne, dans laquelle les groupes armés et la population directement affectée proviennent, en majorité, du milieu rural.

À partir de là, on peut déduire facilement la réaction des habitants de la capitale face à l'arrivée forcée de cette population sur leur territoire. Dans la mesure où le déplacement génère un affrontement direct entre les personnes et les groupes sociaux, on peut observer les conduites et les imaginaires collectifs qui se forment. Les relations qui surgissent entre la population de la ville et ses nouveaux habitants montrent des tendances présentes dans la société colombienne en général, telles que la constitution habituelle de groupes profondément exclusifs, et qui se montrent comme un obstacle à ces efforts d'identification entre les individus.

Les groupes déplacés par la violence s'appuient constamment sur leur condition de victime et comptent sur une aide presque sûre de la part des habitants de la capitale ; ceux-ci comprennent et reconnaissent le drame des personnes déplacées, mais ils ne se sentent pas véritablement concernés par ce problème, qu'ils considèrent être celui du gouvernement. Les déplacés sont le symbole de la guerre ; d'une certaine façon, leur apparition signifie pour la ville la réalité d'un conflit qui ne l'avait pas touchée de manière considérable jusqu'alors et qui maintenant l'expose à la présence permanente dans les rues de « paysans » provenant de la violence rurale. L'arrivée d'individus déplacés par la guerre s'oppose à l'esprit de la ville, qui cherche au contraire à s'organiser, à atteindre un meilleur esprit civique chez ses habitants et à parvenir à un contact progressif avec « le monde civilisé ». Il s'agit en effet, d'une contradiction entre une métropole toujours plus moderne et développée, liée au monde, et un environnement rural marqué par un conflit long et anachronique. Cette présence indirecte de la campagne et de la guerre rappelle constamment à la capitale l'existence latente de la violence et de problèmes sociaux qui empêchent le pays d'atteindre une certaine stabilité et la consolidation d'une identité.

D'autre part, ces nouveaux habitants de la ville deviennent de « nouveaux pauvres », ils habitent les cordons de misère, les « invasions » (elles sont ainsi nommées dans le langage populaire de Bogotá) qui s'étendent dans la périphérie. Ceci pose de nouveaux défis politiques et sociaux, ainsi que des problèmes inattendus pour la capitale. De plus, leur incorporation à la vie urbaine entretient la fragmentation sociale, et par là-même, l'incompréhension mutuelle entre les individus. La présence des déplacés et leur dissolution dans la population pauvre renforce les imaginaires opposés entre les différents groupes sociaux dans leur rencontre quotidienne au sein de la ville.

Ces imaginaires, qui introduisent des divisions entre l'urbain et le rural, entre la richesse et la pauvreté, reproduisent une pensée profondément assimilée dans beaucoup de sociétés tout au long de l'histoire, et qui soutient des idées construites à partir de dualités. Ces idées affrontent d'une manière plus générale la civilisation aux signes de « barbarie » montrés par quelques nations ; la supériorité de la culture à l'infériorité présumée de certaines sociétés peu civilisées. Un tel imaginaire s'appuie sur la méconnaissance réciproque, et finalement, sur l'intolérance et la guerre.

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