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ESSAIS

L’Ecole anormale

Sur le film de Yann Kilborne, La Cité des Normaliens

18 mai 2006

Résumé : En ces temps de manifestations estudiantines contre le CPE du premier ministre Villepin, la projection officielle du film La Cité des normaliens du jeune cinéaste Yann Kilborne, devient particulièrement illustrative des problèmes posés par l’éducation en France. Présenté comme un simple documentaire, le film offre une vision surprenante de ce que fut la mise en route de la nouvelle École Normale Supérieure à Lyon. (Photo extraite du film)






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Pendant un peu plus d’une heure, le spectateur assiste avec un intérêt grandissant à ce qui aurait pu être une production cinématographique banale, mais qui progressivement attire l’attention comme s’il s’agissait d’un film de fiction.

En effet, La Cité des normaliens rappelle dans un sens la Nouvelle Vague et même les œuvres sophistiquées d’un Alain Resnais ou, encore, les films d’Antonioni. Exagérations d’un spectateur peu impartial ? Chesterton disait, justement, que l’exagération est nécessaire à l’art et à sa compréhension. Car, documentaire ou pas, le film de Yann Kilborne est, de par son acuité visuelle et critique, une œuvre d’art. D’emblée, une agréable combinaison entre la pureté des images et la suavité du jazz, nous invite à suivre ce qui pourrait être le point de départ d’un polar réalisé par Jean-Luc Godard. Or, il ne s’agit que de jeunes gens à la recherche non d’un cadavre ou d’un criminel, mais simplement en quête de la connaissance. L’École Normale Supérieure de Lyon a été bâtie pour cela : apporter à une élite d’étudiants de haut niveau intellectuel, les moyens de cultiver et mettre en œuvre leur intelligence pour le plus grand profit de la France et du monde. Ceci explique, peut-être, le sérieux et l’habileté des ouvriers et des techniciens, dévoués à la construction d’un bâtiment aussi immense que coûteux, sorte de bateau-enseigne d’une armada — l’éducation supérieure française — respectée dans la planète entière.

Au milieu des vrombissements des machines, des dédales de câbles, de tuyauteries, des couloirs où des jeunes filles et des garçons se hâtent vers les salles de classe devant le regard amusé des travailleurs manuels, apparaît un chien noir qui semble échappé du Faust de Gœthe. Un chien qu’on retrouvera périodiquement tout au long du film, comme s’il était à la recherche d’une mauvaise odeur, synonyme de pourriture, de crime shakespearien. Chien à l’appui et caméra au poing, le cinéaste nous montre dans un rythme parfait, ponctué de musique et de silences, cet énorme édifice destiné à la formation de la pensée et dont la silhouette et les ombres peuvent être rapprochées de la silhouette du château de Providence, le film d’Alain Resnais. Dans ce chef d’œuvre, Resnais nous donne à comprendre l’influence déterminante d’une propriété, aussi somptueuse qu’écrasante et ténébreuse, sur les rapports tissés à l’intérieur d’une famille bourgeoise et sur la conscience de son chef, un vieil artiste, un écrivain proche de la mort. Yann Kilborne, quant à lui, nous donne à voir les rapports qui commencent à se tisser à l’intérieur de la famille si particulière constituée par les étudiants qui habitent cette espèce de château médiéval qu’est la nouvelle École Normale de Lyon, modernisé et actualisé selon les besoins éducatifs de notre époque. Toutes les installations sont de première qualité, tout est cher, net et fonctionnel, aussi bien dans la superbe bibliothèque éclairée par des vastes baies vitrées, que dans les cuisines et les salles à manger. Curieusement, les salles de classe sont dépourvues de tout charme, ainsi que les chambres et les studios, à la froideur stéréotypée. Comme si la vraie vie était uniquement dans les livres et dans les démonstrations et adjonctions de ces quelques professeurs qui parlent de la caverne de Platon, de surface et de profondeur, de rhétorique et de littérature anglaise prévenant — du haut de leur autorité seigneuriale — que les étudiants n’ont pas le droit de contester les notes que les détenteurs du Savoir auraient décidé de leur octroyer. Comment s’étonner des mines grises, des gestes automatiques, des attitudes autistes de ces filles et garçons surdoués ? Même leurs fêtes et leurs loisirs manquent de gaieté, d’enthousiasme, de vitalité. Parfois, passant de l’image d’un groupe de danseurs (où chacun danse pour soi), à la prise d’un couple muet qui prépare mécaniquement dans son studio le repas du soir, on se croirait un instant dans un film d’Antonioni — L’Éclipse lequel la solitude et l’incommunicabilité humaine sont dénoncées comme des tares axiales de notre société. Décidément, on est bien loin, au 21e siècle, de la fabuleuse abbaye de Thélème, grande école imaginée par Rabelais dont l’unique règle était « Fais ce que voudras » !

Heureusement, Yann Kilborne nous montre de quel côté se cache dans La Cité des normaliens l’allégresse, la joie, le plaisir : chez les humbles travailleurs manuels, les ouvriers, les cuisiniers, les femmes de ménage qui — malgré la modestie de leur existence — savent rire, jouer, manger, danser, jouir. C’est le contraste saisissant des dernières images : un garçon à l’intelligence sans doute très supérieure, navigue solitaire dans la cafétéria, perplexe devant des plats qui lui sont offerts, mais devant lesquels il reste presque complètement indifférent ; puis, une jolie femme de ménage qui — se sentant aimée par le regard du cinéaste — danse avec sensualité et humour, contraste qui nous rappelle que la vraie vie comme la véritable éducation ne peuvent pas être réduites uniquement à la pensée, aux labyrinthes de l’intellect. C’est, je crois, ce que Yann Kilborne nous permet de saisir grâce à sa technique « phénoménologique », révélatrice d’une réalité dont les apparences en sont la manifestation concrète. Attendons maintenant que son destin de créateur lui apporte les moyens d’introduire dans son cinéma les éléments toujours bienvenus de la fiction.

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