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CHRONIQUES

La troisième voie

14 février 2011




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Le monde arabe est comme une bête endormie, longtemps sous l’influence d’un dosage expert de stabilité et de répression… Et quand la belle se réveille, l’Occident est comme sourd et muet. Les politiques ne comprennent pas et cherchent à soutenir et sauver leurs amis. C’est bien le discours de la transition légitime. La presse non plus, elle qui attend, dans sa grande majorité, l’émergence d’un islamisme longtemps annoncé qui viendra conforter nos idées reçues. Aux États-Unis, on est toujours en train de rechercher des échos du fameux discours du Caire qui en réalité n’a traduit que l’aveuglement de l’establishment. Au Royaume-Uni, en Allemagne comme en France, on nous annonce la mort du multiculturalisme au moment même où la rue arabe s’empare de la langue universelle de notre époque. La surprise est bien dans ce fait : la rue arabe, ce monstre longtemps décrié et humilié, a réussi là où d’autres ont bien échoué.

L’imprévisible nous invite à revisiter nos présupposés et à revoir nos analyses. En Tunisie d’abord, puis en Égypte, la misère et le désespoir de quelques individus, associé au combat de multiples groupes, ont rendu possible une révolution inespérée, dans une région maudite, condamnée à un fatalisme imaginaire. Le Choc des civilisations, modèle politique curieusement accepté par l’Occident, a bien eu lieu. Mais il n’est point question en ce début de 2011, d’un conflit entre un Occident laïque et démocratique d’un côté, et d’un Orient malmené par le fatalisme et la violence de sa religion, de l’autre. Loin de là. Le choc que nous avons tous vécu est celui de l’écart de plus en plus flagrant entre les paroles et les actions, entre les discours idéalistes et les réalités économiques et politiques. L’impératif de la stabilité, dans cette région volatile, a longtemps autorisé les dictatures et les monarchies absolues. Il était souvent l’euphémisme d’une tolérance, celle de l’oppression et de la corruption tout court. Cet impératif a un corollaire : le visage de l’État. Un gestionnaire, un président ou un monarque, même un général. Autrement, on ne voit que chaos et désordre. Curieusement, même la presse libre a opté pour un choix sémantique révélateur. En Égypte, Hosni Moubarak était un ‘autocrate’ et non point un dictateur ni même un ‘homme fort’ (réservé souvent à Qadhafi). Ce choix n’est que la continuation du silence occidental devant la voix du peuple et de la rue arabes.

La stabilité, moteur du mal arabe actuel, a toujours été justifiée comme un choix difficile, voire même une nécessité réaliste. Un pragmatisme qui n’a pour objectif que d’éviter l’émergence de républiques islamiques hostiles à l’Occident. Le malheur est que ce choix, dans le monde arabe, a mis en place une condition insupportable. C’est comme si l’homme arabe était, involontairement, le personnage principal d’une tragédie. Devant lui, deux voies. La première, celle de la soumission, mais aussi de la misère et de la pauvreté et surtout de l’immobilisme politique. La seconde, celle de la résistance, c’est-à-dire, le choix des armes et de la violence. La première voie, la plus commune est aujourd’hui fragilisée et en mutation. La seconde, multiple et variée, est elle aussi en quête de revalorisation après le départ de Ben Ali et de Moubarak. Certes, il ne faut pas oublier les spécificités locales (disons celle des Territoires Palestiniens, du Liban, pour ne citer que ces deux exemples), ni exagérer l’unité d’un monde arabe riche de diversité. Il n’en reste pas moins vrai que la Tunisie et l’Égypte ont ouvert une nouvelle brèche et montré une nouvelle voie, celle du changement politique inédit et pacifique.

Dans ce contexte, la rue arabe a bien parlé le langage non pas seulement de la modernité (qui, comme on nous le rappelle souvent, fait obstacle pour la civilisation arabe et l’Islam) mais aussi celui de l’actualité. La technologie numérique a joué un rôle central dans l’organisation et le support des manifestations. La chaîne Al Jazeera a elle aussi mené ouvertement la bataille de la rue contre la censure des autorités égyptiennes. Entre les deux, une forme de pan-arabisme nouveau a vu le jour. On est tenté même d’y voir un pan-arabisme éclairé car il semble répondre à la nouvelle réalité de la rue. Cette nouvelle réalité politique est indissociable de la technologie qui l’a rendue possible. La rue comme le peuple sont des noms qui font disparaître les individus mais ce sont aussi les agents potentiels d’une transformation sociale portée par une éthique de la transparence et du partage inscrite dans la culture numérique. Une sorte de sagesse politique des foules, au lieu de sa redoutée folie meurtrière. Au lieu des révolutions Facebook ou Twitter, ce sont les valeurs des pratiques numériques qui sont les agents de cette mutation politique et sociale.

La culture numérique est porteuse de changement radical. Si les outils sont les mêmes partout dans le monde, les usages varient en fonction du lieu et des circonstances. Cette souplesse ne doit pas cacher l’apport fondamental du numérique : un nouveau regard sur le monde, sur l’histoire et une transformation sans pareille de l’espace public. La Tunisie comme l’Égypte symbolisent ce changement porté par le numérique : quelques noms propres, un lieu et la foule. Ces trois éléments, dans leur actualité, font difficulté. Ils mettent en place une politique de l’anonyme, ou plutôt, une politique diffuse, sans visage et sans chef principal ou unique. C’est bien cette dimension qui dérange car elle exprime un déplacement du lieu du politique vers un nouvel espace qui, malgré ses premiers succès, reste à délimiter et définir. Mais c’est aussi un résultat qui va de pair avec la nature de l’économie politique à l’ère du numérique. Il est intéressant de noter, en passant, que la sociabilité numérique émergente a été l’agent de transformation des élections, surtout aux États-Unis. Dans le monde arabe aujourd’hui, elle est, semble-t-il, le site de tous les conflits politiques et le moteur de changement de régimes politiques et non pas seulement, espérons-le, de chefs politiques. La troisième voie est aussi la voix du peuple.

Ce pan-arabisme naissant incarne ainsi une forte volonté de changement institutionnel et surtout le désir de mettre fin à la corruption qui ronge la région ; un appel aux institutions (politiques, juridiques et civiles) longtemps neutralisées, au nom de la stabilité, par les lois d’urgence, de retrouver leurs positions et d’inaugurer une ère politique libre de tout culte de la personnalité. Sans oublier la nécessité d’une vraie politique économique et la création de travail pour les plus pauvres aussi bien que pour les plus éduqués.

La transition sera longue et difficile et les dangers multiples. Les problèmes sont certes complexes. Mais l’essentiel a été fait. Montrer qu’une autre voie est possible et qu’elle peut se faire sans violence et dans la modernité. Les réformes ne sont plus des objectifs abstraits et lointains.

Montrer surtout que le monde arabe, dans toute sa diversité, est une civilisation lettrée, une civilisation du livre et non pas du fatalisme religieux. Une culture de l’écrit et non du prescrit.

حضارة الكتاب لا المكتوب

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6 Messages de forum

  • La troisième voie

    16 février 2011 03:36, par Yannick Maignien

    Il faut souligner si besoin était l’importance de l’éditorial de Milad Doueihi, sûrement un des plus pertinents que l’on puisse lire dans la presse française actuelle sur les évènements en Tunisie et en Egypte.
    L’auteur est sans doute mieux placé que quiconque pour évaluer la profondeur du changement qui intervient dans le monde arabe avec cette "troisième voie" démocratique, en tous cas pour ce qui regarde l’incompréhension qui jusqu’ici caractérise le regard occidental sur les impasses supposées (et imposées) au moyen orient.
    Je voudrais surtout souligner ce que Milad écrit ici sur la "culture numérique, porteuse de changement radical". Cette troisième voie est aussi une troisième voix, face à la voix autoritaire de la dictature autant qu’à la voix de la démocratie parlementaire occidentale. Ce qui s’invente avec la "voix du peuple et de la rue arabe", transposée dans le numérique des réseaux sociaux , de Twitter et d’Al Jazeera, c’est en effet un nouvel espace politique. Paradoxe lumineux que le numérique réhabilite une "culture de l’écrit et non du prescrit".
    Nouveau, peut-être pas tant que cela : il est étonnant de voir que, dans les commentaires, rien ne compare -toute proportion gardée- cette révolution arabe avec le Mai 68 européen. Non pas bien sûr avec le Mai 68 "bobo" que la culture bourgeoise ou social démocrate veut bien encore véhiculer, mais le Mai 68 , historique, de la révolte des jeunes européens, travailleurs, étudiants, des grèves sociales avec occupations, qui voulaient liquider le monde ancien et sans espoir de l’après guerre (mondiale comme coloniale).
    Toute chose égale par ailleurs, -bien sûr la misère de la jeunesse arabe actuelle n’est pas à comparer avec celle de la jeunes se européenne des années 60-, qui eût cru que le Monde Arabe aurait son "Mai 68" pour éliminer les vieilles peurs et réveiller cette dignité pan-arabe ?
    Ne nous y trompons pas, les réflexions de Milad Doueihi, dans la lignée ici "politique" de "La grande conversion numérique", sont à la mesure de la révolution planétaire que la "démocratie numérique" ne cessera de provoquer. Songeons aux ruptures de Wikileaks, aux accommodements contradictoires entre Google et le pouvoir chinois, aux censures iraniennes comme aux ribambelles de "Lois pour la confiance numérique", aux dialectiques complexes du capitalisme libertaire de la Silicon valley, et les discours autoritaires autant que de démocratie formelle ont du souci à se faire dans leur emprise de contrôle social.
    Ce n’est pas le moindre paradoxe que cette "troisième voix numérique" se soit élevée à l’échelle mondiale pour l’émergence de cette troisième voie pan-arabe.

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    • La troisième voie 16 février 2011 08:07, par miladus

      Merci Cher Yannick pour ces mots à la fois vigilants et justes. Il faut continuer ce dialogue car il touche à notre quotidien comme à l’avenir qu’on doit être en mesure de construire.

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    • La troisième voie 6 avril 2011 22:01, par Dhana

      Désolée, il n’ya pas de révolution arabe. ce mot me hérisse. Il ya des révolutions de pays et de nations diverses avec des réalités diverses. En tant que tunisienne je ne me reconnais pas dans cet océan débile que l’on appelle monde arabe. Je ne me sens pas arabe, mais tunisienne arabophone avec une histoire, une culture différentes ainsi qu’un rapport différent au sacré. L’arabe, c’est le saoudien, le kowetien, le syro-liban-palestinien, le jordanien. Le tunisien est avant tout un tunisien. Ne parlez S.V.P de printemps arabe. Parlez nous de ce qui se passe en Tunisie ou en Egypte après leur révolution. Arrêtez de mettre tout le monde dans le même sac. Il n’ ya pas d’arabité, ni d’islamité mais des pays de langue arabe et de religion musulmane aussi différent que le sont les pays européens ou latino- américains ou asiatiques...

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  • La troisième voie

    21 février 2011 00:32, par Danielle Bourdages

    Très fin constat, Miladus, et justes et sensibles saisies bien mises en perspective ; hautement appréciable. Le premier "Printemps" tunisien, puis celui de la Place Tahrir figurent comme de merveilleuses brèches dans les murs que l’Occident s’est évertué à élever en écrasant et repoussant un "Autre" qu’il a essentialisé comme menaçant alors que les dessous de ses rapports avec lui se révèlent comme jamais dans cette radieuse lumière orientale qui s’est levée... Un tel bonheur de voir se manifester cette dignité qu’on savait bien existante mais si étouffée et malmenée ! Et maintenant, le cœur qui oscille entre espoir et crainte, car on sait à quel point des forces défiées peuvent vouloir se reprendre... Et puis il y a ces autres régimes qui font craindre pire encore, et les nouvelles venant de la Libye aujourd’hui nous ont fait appréhender le pire...

    L’opportunité de voir ce soir le film L’Âge des ténèbres, de Denys Arcand opérait un gigantesque contraste par devers les révolutions qui secouent actuellement le monde arabe. Ce film semble ne pas avoir soulevé grand enthousiasme et pourtant, il aurait dû, à tel point que cette absence pourrait poser la question d’un point de non-retour franchi à tout jamais (ou n’était-ce dû qu’au fait d’un contexte et d’un ton très québécois que certains prendraient encore avec hauteur ?). Et pourtant, on voit poindre régulièrement des actions de protestation et d’opposition ici et là, mais le rouleau compresseur se montre si habile à cultiver le sentiment d’impuissance ! C’est ainsi que j’en viens à souhaiter que nous soutenions ces vents de libération et en soyons soufflés de même...

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  • La troisième voie

    6 mars 2011 03:44

    J’ai lu avec beaucoup d’intèrêt cette contribution .aucune idée de l’auteur.Est il tunisien,égyptien,français ,canadien ? Peu importe .Ce sont des voix comme les siennes qu’il faut faire entendre aux frileuses populations européennes .
    Alice Cherki

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