La Storia. Uno scandalo che dura da diecimila anni [L’Histoire. Un scandale qui dure depuis dix mille ans], Elsa Morante, 1974
Et pourtant, depuis 10 000 ans, on cultive le blé, et les hommes n’ont jamais cessé de faire la guerre, Suzanne Citron, L’Histoire des Hommes, 1996
Introduction
La gestion des archives est un exercice qui dépasse le simple classement des documents ; elle invite à une réflexion plus large sur la transmission du savoir, sur la représentation de l’histoire et sur la manière dont l’archive peut être (re-)médiée. Le fonds Suzanne Citron (Ms-15921), qui se trouve à la Bibliothèque de l’Arsenal (BnF)1, est un exemple particulièrement riche pour mener cette réflexion. Suzanne Citron (1922-2018), figure majeure dans la déconstruction du roman national, a mené des recherches sur des questions telles que l’éducation, l’école, l’enseignement de l’histoire, et la société et son évolution. Elle a aussi été assistante-professeure à l’université Paris-Nord (Paris XIII), animatrice du groupe de réflexion pédagogique de Villetaneuse et présidente de l’Association populaire pour l’expression artistique ; parallèlement à ces activités, l’engagement politique n’a pas manqué en tant que maire adjointe de Domont (Val-d’Oise) et militante du Parti socialiste (PS)2.
Cet article analyse comment la (re-)médiation des archives de Citron offre un nouveau prisme pour comprendre son œuvre et son engagement. Le travail effectué sur ce fonds repose sur deux piliers méthodologiques : la déconstruction et le montage. Ces deux axes, qui étaient déjà au cœur de la méthode de Suzanne Citron elle-même, surtout en ce qui concerne la déconstruction, ont guidé mon approche3 dans le traitement de ce fonds d’archives.
Le fonds Suzanne Citron est composé d’une grande diversité de documents : manuscrits, tapuscrits, imprimés, revues, coupures de journaux, photographies, enregistrements audio et vidéo, cahiers et livres. Cette variété de sources a permis une exploration multiple des thèmes principaux de l’œuvre de Suzanne Citron, notamment le roman national, la mémoire, l’identité nationale, l’enseignement de l’histoire, et la pédagogie. Tous les documents reçus à l’Arsenal ont été traités et conservés. Aucun document n’a été rejeté ni modifié, et l’ensemble des documents a été catalogué.
Le traitement du fonds Suzanne Citron a suivi une démarche à la fois analytique et créative, en adoptant des méthodes issues de la théorie du montage cinématographique puisque le principe du montage consiste à déconstruire les éléments existants, à les réorganiser et à les remettre en relation pour générer de nouvelles formes narratives et de nouveaux liens. Dans ce cas précis, l’objectif était de concevoir l’œuvre de l’historienne sous un autre angle et de la faire ressurgir auprès d’un public contemporain, tout en respectant son travail originel. Il s’agissait également de révéler les nouvelles perspectives apportées par une femme dont le regard passionné et engagé portait à la fois sur l’histoire, le présent, la vie et les hommes d’hier et d’aujourd’hui.
Médiation et (re-)médiation
La médiation, en tant que concept, peut être définie de manière générale comme un processus qui intervient entre l’œuvre (ou les œuvres, s’il y en a plusieurs) et le public récepteur. Elle joue le rôle d’intermédiaire : soit en expliquant, soit en contextualisant son contenu pour permettre une meilleure compréhension et appréciation par le public. Toutefois, lorsqu’il s’agit d’œuvres qui seront d’une manière ou d’une autre retravaillées par une autre personne que son auteur ou autrice, on parle plus précisément de (re-)médiation. Ce terme englobe non seulement la notion de médiation classique, c’est-à-dire ce qui permet de relier l’œuvre au public, mais également une dimension de renouveau, un « nouvel épanouissement »4, qui traduit l’idée de recréation et de recontextualisation de l’œuvre dans un cadre différent, adapté à un nouveau contexte ou même une nouvelle époque.
Même dans le cas des archives et des documents, généralement perçus comme des objets figés, on reste dans une dynamique de mouvement, d’espace, de temps et de représentation. La (re-)médiation peut ainsi se matérialiser sous diverses formes en fonction du sujet et des documents concernés : articles, billets, livres, expositions, projets photographiques ou audiovisuels, motion design, dessins, ateliers, entre autres. Elle ouvre donc un éventail riche et varié de possibilités, chacune ayant le potentiel de révéler l’œuvre ou les archives sous un angle différent. Bien que les formes de (re-)médiation ne soient pas infinies, elles offrent cependant une large gamme d’explorations possibles, permettant de renouveler le lien entre le grand public et l’œuvre.
L’archive, quant à elle, n’est pas seulement un ensemble de contenus, mais également une matière à manipuler et à interpréter. Cependant, la diversité des thématiques et des supports d’archives rend parfois le choix difficile, certaines archives se prêtant à des projets et des supports multiples. Ainsi, la matérialité des documents est essentielle et ne devient pleinement réelle qu’à travers l’usage de divers dispositifs, et la manière dont ces documents sont présentés permet au public de s’approprier, d’une certaine façon, le contenu des archives (Duquet 1988).
Théorie de la déconstruction et du montage
Le premier défi à relever en travaillant sur les archives de Suzanne Citron a été de déterminer les types de documents qu’elles contenaient, les thèmes et la manière de relier certains d’entre eux, apparemment très éloignés les uns des autres, et de créer une sorte de fil conducteur. Le fonds Susanne Citron n’était pas encore catalogué.
Rétrospectivement, on peut dire que la méthode de déconstruction a été employée pour démarrer ce travail, méthode utilisée par Suzanne Citron elle-même. Ce processus de déconstruction s’est opéré tant sur le plan matériel – les documents étant extraits des boîtes arrivées à l’Arsenal pour être réorganisés – que sur le plan conceptuel, en isolant au fur et à mesure des thématiques clés et des thématiques sur lesquelles on pouvait intervenir, telles que la déconstruction du roman national, l’écriture comme geste social, son voyage en Chine en 1974, ou encore la pédagogie, et l’idée d’une école et d’une pensée différentes.
Le terme « processus » en latin dérive de procedĕre, qui signifie « aller vers l’avant » ou « progresser ». La méthode de la déconstruction incarne déjà une forme de progrès, puisqu’elle consiste à déconstruire une structure existante pour en analyser les éléments constitutifs. Ces éléments sont ensuite réassemblés, souvent avec des ajouts, afin de produire une nouvelle construction originale. Cette approche est notamment utilisée par Suzanne Citron dans son travail sur l’histoire et la démystification du roman national. En appliquant la déconstruction, elle propose une nouvelle manière de comprendre l’histoire. Pour Citron, cette méthode va au-delà de l’analyse critique ; la « déconstruction » est une méthode qui porte en soi le concept d’engagement, car son objectif est « un renversement de l’opposition classique et un déplacement général du système » (Derrida 1972, 392). Selon Jacques Derrida, la déconstruction « c’est aussi une manière d’écrire et d’avancer un autre texte. Ce n’est pas une tabula rasa », et c’est pour cela que la déconstruction « se distingue aussi du doute ou de la critique » (Derrida 1992, 226).
La déconstruction nous apporte des données et des informations ; et c’est en partant de ces éléments qu’on commence à y travailler. Mais comment traduire, assembler et transmettre tous les éléments acquis dans l’archive ? Le format « billet » – l’article d’un blog – semblait le plus approprié à ce stade, car les billets, en tant que supports dits « traditionnels », peuvent être lus soit dans leur singularité, soit comme un ensemble formant un texte unifié.
Chaque billet5 doit être appréhendé comme une unité autonome, il traite d’un sujet et d’un thème spécifiques, mais pris ensemble, ces billets forment un « tout » cohérent, une histoire unique. Leur construction peut être réalisée sous l’angle du montage, car la (re-)médiation, d’une certaine manière, relève aussi de la notion de montage – concept très cher à Walter Benjamin – c’est-à-dire que « l’élément monté interrompt l’enchaînement dans lequel il est monté » (Benjamin 2003, 139‑40). À cet égard, le montage peut être défini comme l’opération par laquelle les différents éléments constitutifs d’un dispositif – en l’occurrence les textes – sont assemblés, et ici lus, de manière à former un tout cohérent.
L’archive se transforme en dispositif au moment où les différents éléments sont organisés dans l’espace à travers la mise en scène, et dans le temps en utilisant le montage (Duquet 1988). En effet, le montage se caractérise par l’interruption de la continuité narrative qu’il engendre, tout en offrant la possibilité d’une reconstruction. Il déconstruit tout en reconstruisant simultanément, mais surtout en montrant clairement tous les éléments. Le montage possède une fonction « organisationnelle ». Ce procédé permet de rompre avec la linéarité classique de la narration, tout en conservant un rythme, une tension et une résonance entre les différents éléments qui la composent. Par cette approche, la (re-)médiation s’inscrit pleinement dans une logique de montage, où chaque élément isolé interagit avec l’ensemble pour créer une nouvelle forme narrative.
Démontage et remontage d’une archive : suivre des traces
Lors de la première année de recherche au sein du fonds Suzanne Citron, j’ai (Letizia Goretti) entrepris un travail systématique de classement et d’identification des documents. Cette phase initiale m’a permis de structurer l’ensemble du fonds en créant un fichier détaillant chaque boîte, et d’avoir une vue d’ensemble de l’archive et de ses documents. Ce travail d’inventaire a servi de première cartographie des matériaux disponibles, révélant la richesse et la diversité des documents. Il est rapidement apparu que le fonds offrait un potentiel considérable pour des recherches dans plusieurs champs : biographique, historique, pédagogique, champ d’études sur la mémoire collective, etc.
L’un des aspects les plus marquants de ce fonds est la « dissociation » des matériels. Les archives de Suzanne Citron ne se présentent pas sous une forme linéaire ou ordonnée. Au contraire, il s’agit d’un ensemble de matériaux bruts : des brouillons, des cahiers ; et de matériaux finis : des textes déjà publiés ou prêts à être publiés, des lettres, des interviews. Ce processus – la « dissociation » des matériels – implique de déconstruire les documents, de décortiquer les fragments de pensée, les correspondances et les notes de travail afin de suivre les traces intellectuelles laissées par l’autrice. Chaque document, aussi insignifiant qu’il puisse paraître, peut fournir une clé essentielle pour saisir un aspect de sa réflexion, ou, lorsqu’il est mis en relation avec d’autres documents, révéler une autre interprétation.
La deuxième année, j’ai entrepris ce que j’appelle le « remontage » de l’archive, en lui donnant une structure plus lisible et cohérente, par l’association des documents et leur place dans les boîtes6. Ce travail de reconstruction s’est accompagné d’une pratique de valorisation des archives, notamment à travers la rédaction de billets pour le Carnet de recherche de la Bibliothèque nationale de France (BnF). Le remontage est une étape cruciale de cette démarche : il ne s’agit pas simplement de réassembler des pièces différentes, mais de recréer une cohérence qui résonne avec l’œuvre de l’autrice et notre époque. J’ai dû recontextualiser certains textes, faisant dialoguer des documents qui, en apparence, n’avaient rien en commun. Ce suivi des traces m’a permis de comprendre comment Suzanne Citron a élaboré ses idées : en juxtaposant des disciplines aussi variées que l’histoire, l’anthropologie, la philosophie et les sciences politiques, par exemple. Ces sciences sociales sont imbriquées dans un dialogue constant, où le passé rencontre le présent, où le savoir académique et l’énorme travail de lecture de livres – et la lecture presque boulimique des journaux – se confrontent à l’expérience personnelle dans le quotidien et dans des groupes de travail.
Cette approche m’a ensuite conduite à envisager un projet de publication autour d’un recueil des articles de Suzanne Citron. Ce choix s’est appuyé sur la vaste production d’articles que Citron a laissée, articles publiés dans des journaux tels que Le Monde, Libération et diverses revues, savantes ou non, de 1957 à 2014, année de ses 92 ans. L’écriture a été présente sous différentes formes tout au long de la vie de Suzanne Citron, comme un « remède » et un « geste social ». La publication d’un recueil avait la possibilité de regrouper ces textes autour des thématiques centrales qui traversent toute son œuvre : le mythe national et le roman national, la mémoire et l’identité, ainsi que l’enseignement et les pratiques pédagogiques. Ces thèmes, récurrents dans ses écrits, permettent de comprendre la continuité de son engagement, tout en rendant ces problématiques accessibles à un public plus large et contemporain.
Cependant, en préparant ce recueil, j’ai fait une autre découverte : un tapuscrit inédit intitulé Légataires sans héritage. Cette trouvaille a ouvert une nouvelle piste de réflexion et m’a poussée à suivre cette voie pour approfondir encore davantage son travail.
La (re-)médiation d’une œuvre inédite : Légataires sans héritage
Le travail éditorial autour du tapuscrit inédit de Suzanne Citron (2024), Légataires sans héritage, publié aux éditions de l’Atelier le 19 janvier 2024, s’inscrit aussi dans une dynamique de (re-)médiation, soulignant les défis liés à la publication d’une œuvre posthume. Ce texte, écrit en 1978, mais jamais publié jusqu’à présent, nécessitait un travail d’édition rigoureux, combinant à la fois la préservation de son authenticité et l’actualisation de certains éléments.
La découverte du manuscrit Légataires sans héritage a constitué une surprise notable, car il s’écarte des textes habituellement produits par Suzanne Citron. Avant de prendre la décision de sa publication, plusieurs interrogations se sont imposées. En premier lieu, il s’agissait de déterminer si Suzanne Citron aurait souhaité voir ce texte publié. La probabilité semble positive, car elle a laissé deux manuscrits dans ses archives. Ensuite, la question de l’actualité du texte s’est posée : est-il encore compréhensible et pertinent aujourd’hui ? La réponse est affirmative : le texte n’a pas vieilli. En supprimant certains noms et dates propres à l’époque de son écriture, en 1978, il pourrait tout aussi bien être lu dans un contexte contemporain. La légitimité de l’édition a également été examinée sous l’angle de mon expertise académique et professionnelle : plusieurs thématiques du livre, telles que la critique du capitalisme, le système politique et culturel, la vie quotidienne, la collectivité et l’urbanisme, font écho à mes propres intérêts de recherche. Ainsi, la publication s’est avérée justifiée.
En premier lieu, l’objectif principal était de respecter au maximum l’écriture originale de Suzanne Citron. Les corrections ont donc été limitées à l’essentiel, en se concentrant sur les erreurs d’écriture courantes (coquilles, numéros de pages des citations, orthographe obsolète) et les ajouts indispensables effectués par l’autrice elle-même à la main, qui ont été intégrés directement dans le texte. Le processus de (re-)médiation ne se limitait cependant pas à une simple correction : il impliquait également une réflexion sur la manière de rendre le texte accessible à un public contemporain.
Pour cela, des notes éditoriales ont été insérées afin de clarifier certains concepts ou termes aujourd’hui obsolètes ou trop spécialisés. Certaines données dépassées ont été actualisées, et des passages ont été déplacés en notes de bas de page afin de faciliter la lecture sans altérer le contenu original. Une liste bibliographique a également été ajoutée, regroupant les ouvrages cités par Citron, pour offrir un cadre de référence au lecteur.
Enfin, cet ouvrage est accompagné d’une préface rédigée par Laurence De Cock, historienne, essayiste et amie de Suzanne Citron, ainsi que d’une introduction que j’ai rédigée, afin de guider les lecteurs dans la découverte de cette œuvre inédite. Ce processus éditorial illustre ainsi les défis posés par la médiation d’un texte qui a 45 ans pour le rendre pertinent dans le contexte actuel – même si l’essai en soi dans son ensemble est extrêmement actuel – tout en respectant la volonté de son autrice.
Cet ouvrage, longtemps resté caché dans un tiroir, a probablement rencontré des difficultés pour être publié à son époque, notamment en raison de sa forme multidisciplinaire et de son ambition de faire tenir une réflexion sur l’héritage culturel de l’Occident en quelques pages. Cependant, c’est précisément là que réside son originalité. Ce n’est pas une œuvre « achevée », mais bien une œuvre « ouverte », un recueil de pensées sur la politique et la société ; des pensées qui trouvent encore écho dans notre monde contemporain. Pour reprendre une citation de Giorgio Manganelli, cet essai « n’est qu’une porte […] ou, plutôt, une autre porte menant à une autre porte » (Manganelli 1997, 233). En effet, l’ouvrage a été conçu par Suzanne Citron comme un véritable montage, mêlant des œuvres classiques de référence et des travaux contemporains issus de divers domaines, tels que l’histoire, l’anthropologie, la philosophie ou encore les sciences politiques, tout en y intégrant les expériences tirées de son quotidien.
Ce livre revêt une importance particulière à nos yeux pour plusieurs raisons. D’une part, il permet de suivre l’évolution intellectuelle de cette femme au fil du temps. D’autre part, il s’agit d’une œuvre inachevée, qui pourrait constituer un point de départ pour de nouvelles études ou pour approfondir ses recherches ; aussi, il donne une place importante au lecteur ou à la lectrice, qui peut lui-même ou elle-même construire sa pensée. Enfin, cet ouvrage nous aide à éclairer certains aspects de notre présent, en offrant des perspectives précieuses sur des enjeux actuels.
Bien que ce texte reste indéniablement celui de Suzanne Citron7, ce livre incarne également une « chose autre », un exemple concret de ce qu’est la (re-)médiation. Il montre comment une œuvre inédite, un texte inachevé peut être revisité, réinterprété et actualisé pour répondre aux questions du présent tout en respectant la structure originelle donnée par son autrice.
Les éditions de l’Atelier et l’œuvre de Suzanne Citron
L’édition de Légataires sans héritage repose donc sur une démarche éditoriale singulière, entre préservation d’une pensée et exigence de transmission. Un travail collectif s’est imposé, réunissant trois éléments essentiels : le fonds Citron de la BnF, dont l’archivage et l’organisation par Letizia Goretti ont permis de structurer le projet ; la collaboration avec Laurence De Cock, proche de Suzanne Citron, garantissant une fidélité à sa pensée et une relation respectueuse avec ses ayants droit ; enfin, l’adéquation avec la ligne éditoriale des éditions de L’Atelier, déjà engagées dans la publication des œuvres de l’historienne. La réunion de ces trois éléments a rendu ce travail de (re-)médiation non seulement possible, mais aussi légitime. Publier un texte inédit à titre posthume est un exercice délicat, qui met en lumière le rôle de passeur de l’éditeur. Il s’agit de rester fidèle au contenu, de s’entourer de spécialistes du sujet et de proches de l’auteur ou l’autrice pour ne pas trahir son intention. Chaque ajout éditorial doit être explicitement signalé, d’où l’importance des notes de l’éditeur dans l’appareil critique. En parallèle, il faut inscrire le texte dans une nouvelle époque, un autre contexte et lui donner une résonance contemporaine. La (re-)médiation consiste alors à créer un cadre permettant aux chercheurs et chercheuses de présenter et contextualiser l’œuvre, afin de lui offrir une seconde vie et de la faire découvrir à d’autres lecteurs et lectrices. Or le travail de Suzanne Citron, en particulier Légataires sans héritage (2024), trouve une résonance profonde dans notre actualité, tant par ses questionnements que par sa méthode novatrice, qui s’inscrit pleinement dans une démarche de transmission active et de réflexion critique. Son œuvre interroge les modalités par lesquelles l’héritage intellectuel, culturel et social se transmet et se reconstitue. La démarche pédagogique de Citron, qui laisse une grande place à l’autonomie intellectuelle des lecteurs et lectrices ou des élèves, constitue également un aspect fondamental de son œuvre : elle nous invite à construire activement notre propre pensée critique. Dans ses archives, on trouve de nombreuses traces de cette pédagogie innovante8, où des activités variées, ouvertes et créatives sont proposées aux élèves. À ce titre, la publication de Légataires sans héritage en tant qu’œuvre transdisciplinaire, exigeante et engageante, mais également inaboutie, propose des clés méthodologiques très intéressantes pour se saisir de l’histoire de manière dynamique et interroger les structures de pouvoir qui la façonnent. Cette approche active et critique trouve aussi une place centrale dans le travail éditorial de (re-)médiation. L’éditeur, tout comme l’enseignant, doit offrir au lecteur ou à la lectrice la possibilité de s’engager activement avec l’œuvre. Le travail sur les archives de Suzanne Citron en particulier a permis de nourrir cette approche. En redécouvrant ses activités pédagogiques et ses réflexions via cet « inédit non publié9 », l’éditeur participe à une véritable (re-)médiation, c’est-à-dire à une relecture et à une réinterprétation des savoirs dans un nouveau contexte. Ce travail souligne l’importance de la place du lecteur dans ce processus : loin d’être un simple réceptacle d’une pensée préexistante, le lecteur devient un acteur de la réinterprétation, un médiateur qui peut (re)construire son propre savoir à partir des éléments transmis. Il ne s’agit pas seulement de publier un texte, mais de permettre au lecteur ou à la lectrice de participer au processus de réflexion, d’interprétation et de réinterprétation. L’œuvre devient un espace de dialogue, de confrontation et de réajustement de nos propres regards sur l’histoire, la mémoire et la société, en rejoignant la réflexion de Suzanne Citron dans Légataires sans héritage. Elle nous engage à reconquérir l’espace, le temps, la mémoire, la politique, etc., à repenser les fondements de notre héritage collectif et à interroger les récits dominants qui structurent notre rapport au passé.
Enfin, le concept de « livre de fonds » pour un éditeur prend toute son importance dans ce contexte. Un livre de fonds n’est pas un ouvrage éphémère, mais une œuvre qui traverse le temps et les époques, se redécouvrant et se réactivant à chaque génération de lecteurs et lectrices. En cela, l’éditeur joue un rôle clé dans la conservation et la transmission de ces œuvres à long terme. Légataires sans héritage en fait partie. Pour l’éditeur, c’est essentiel de publier et de maintenir en circulation des livres de fonds, car ils sont les témoins d’une époque tout en étant des leviers pour interroger la société contemporaine.
Ainsi, l’œuvre de Suzanne Citron nous incite à repenser non seulement les récits du passé, mais aussi la manière dont nous les transmettons et les réinterprétons, afin que chacune et chacun puisse s’emparer activement de l’histoire et participer à la construction d’un savoir critique.
Le rôle de la (re-)médiation et la transmission de la pensée
Le cas de Légataires sans héritage est particulièrement révélateur pour illustrer comment la (re-)médiation d’une archive peut donner naissance à une œuvre nouvelle, tout en respectant son essence originelle. La (re-)médiation, définie ici comme un « nouvel épanouissement » d’une œuvre existante, est un processus actif qui relève du mouvement, de la transformation et de la création. Elle implique une interaction dynamique entre le passé et le présent, entre l’œuvre et le public. Ce concept, tel que théorisé par Bolter et Grusin, met en lumière comment les nouveaux médias intègrent et transforment les anciens, en actualisant leurs formes tout en les projetant dans des contextes contemporains. On pourra se servir de ce concept pour comprendre comme la (re)-médiation ne se limite pas à une simple reproduction d’un support ancien vers un nouveau, mais engage une réinvention, un dialogue entre le contenu et les technologies, tout en questionnant la manière dont ce contenu est perçu dans le présent.
Ce va-et-vient entre démontage et remontage a révélé la nature profondément ouverte du travail de Suzanne Citron. Son œuvre nous invite non seulement à repenser l’histoire et la société, mais aussi à réinventer nos manières de les lire et de les interpréter. Par ailleurs, Citron laisse place pour que chaque personne puisse faire partie de l’histoire activement, à travers la formation de sa propre pensée et à travers l’action directe dans la société, pour ne pas être seulement un spectateur ou une spectatrice qui regarde un film. L’expérience au sein de son fonds s’apparente à un cheminement intellectuel à travers les documents et les traces qu’elle a laissées, mais aussi à une invitation à participer à un processus de montage perpétuel. Une trace est un signe, qu’il soit matériel ou immatériel, visible, lisible ou oral, qui nous fournit des indications sur des événements passés. Bien que la trace appartienne au passé, elle constitue une présence, un point d’ancrage où le savoir et l’intuition s’entrelacent.
Dans le cas de Suzanne Citron, cette démarche revêt une importance particulière, car son travail s’inscrivait déjà dans un processus de déconstruction et de reconstruction, au point qu’elle est considérée, par Laurence De Cock notamment, comme l’une des pionnières de la déconstruction. Par exemple, son célèbre ouvrage Le Mythe national. Histoire de France revisitée (Citron [1987] 2008) a été conçu à partir d’une déconstruction de l’histoire – celle de Jules Michelet et d’Ernest Lavisse – puis reconstruit grâce à une nouvelle lecture des documents et des sources. Mais ses contributions, également, qu’il s’agisse d’articles ou de livres, résultaient non seulement d’années de recherche, mais également de textes préexistants qu’elle retravaillait, déconstruisait et réassemblait. Cette méthode, au cœur de sa pratique, souligne l’aspect évolutif et créatif de son approche historique et de travail. Elle montre comment chaque œuvre écrite est le produit d’une longue réflexion, parfois fondée sur des œuvres antérieures, mais revisitée et réinterprétée à la lumière de nouvelles analyses et de nouveaux contextes.
L’œuvre de Suzanne Citron est une pensée en action. La (re-)médiation de ses archives prolonge cette dynamique en lui appliquant des techniques contemporaines d’analyse visuelle et de montage. On emprunte ici une citation de la monteuse Claire Atherton : « une œuvre libre et ouverte, qui grandit et évolue en chacun de nous, une œuvre toujours en mouvement qui peut être interprétée et réinterprétée à l’infini à travers le temps » (Atherton 2018, 98).
Conclusion
Le travail dans le fonds Suzanne Citron permet de souligner que la (re-)médiation des archives n’est pas simplement une opération technique, mais une démarche intellectuelle et créative qui engage une relecture multiple et une réinterprétation des documents. La notion de montage, inspirée par Walter Benjamin entre autres, permet de déconstruire le récit traditionnel pour reconstruire une narration dynamique, sans toucher à la structure des éléments, mais en faisant ressurgir les liens invisibles dans certains sujets.
Le travail sur le fonds d’archives de Suzanne Citron démontre également que la (re-)médiation est un terrain d’expérimentation où l’archive, bien que figée dans l’espace et dans le temps, se révèle être un matériau vivant. La pensée de Citron, elle-même en perpétuelle évolution, incarne ce mouvement constant de réinterprétation, et son travail continue à nourrir la réflexion historique et pédagogique aujourd’hui. Ce processus de (re-)médiation est, au final, un acte créatif – dans le sens étymologique du verbe créer, c’est-à-dire « engendrer, produire » – où la subjectivité et la pensée critique jouent un rôle primordial dans la manière dont les archives sont réinvesties et recontextualisées pour les générations futures.
Mais cela nous amène à la question éthique de la (re-)médiation. Cette question n’a pas de réponse unique – et il est très difficile de pleinement la développer dans ce contexte tant elle est complexe. Lorsque l’on parle de (re-)médiation, il y a des enjeux éthiques majeurs : comment un contenu original est-il altéré par la main d’une autre personne ou par le passage à un autre média ? ; comment les œuvres sont-elles présentées au public ? ; comment peut-on faire des choix sans modifier le contenu ou la volonté de l’auteur ou de l’autrice ?
En effet, lorsque nous parlons de (re)médiation, nous sommes nécessairement confrontés à différentes questions et différents aspects, parmi lesquels la fidélité à l’original, l’accessibilité de l’œuvre, l’impact social et culturel, sa réinterprétation et sa réactualisation, les droits d’auteur, etc.
Dans le domaine de la (re-)médiation, aucune règle stricte ne s’impose dans l’utilisation de différentes techniques ou d’autres médias. Comme l’a bien exprimé le poète, écrivain et plasticien Patrick Le Divenah : « les mots n’ont pas de sens… interdit ! » (2016, 5‑6). Cette liberté totale dans l’interprétation, à nos yeux, s’applique également à la manière dont on peut aborder les archives et la pratique de la (re-)médiation. Loin d’être encadrée par des normes rigides, cette démarche repose avant tout sur la sensibilité de chacun et chacune, ainsi que sur la nature des œuvres elles-mêmes. Ce sont les éléments qu’on trouve dans une archive qui dessinent le chemin à suivre et ouvrent l’imagination. La seule contrainte est de ne pas déformer ou transfigurer la pensée de l’auteur ou de l’autrice, et c’est là, hélas, la partie la plus compliquée qui nous amène dans le domaine de l’éthique.
Bibliographie
Le fonds se trouve à la BnF – Bibliothèque de l’Arsenal grâce à l’intuition de Claire Lesage, conservatrice générale des bibliothèques, cheffe du Service collections et chargée des manuscrits (XVIIe – XXIe s.), qui l’a fait entrer dans les collections, suite à une rencontre avec Suzanne Citron en 2011, qui avait appelé la Bibliothèque de l’Arsenal pour donner l’archive de son mari Pierre Citron, musicologue et universitaire, spécialiste de Jean Giono. Fonds Suzanne Citron, Ms-15921 : https://archivesetmanuscrits.bnf.fr/ark:/12148/cc126138p (16/01/2025). Nous remercions les ayants-droit pour leur aimable autorisation de publier les photographies de documents d’archives. Nous remercions également la Bibliothèque de l’Arsenal pour sa collaboration, et en particulier Claire Lesage.↩︎
Suzanne Citron est au PS de 1974 à 1984. Lorsqu’elle a quitté le parti, elle a écrit une longue lettre à François Mitterrand sur les raisons de ce départ, qui était principalement dû à la politique de celui-ci. Cette lettre se trouve dans le fonds : Suzanne Citron. Lettre au Président de la République, fonds Suzanne Citron, Ms-15921, engagements, cote 21, boîte 4, Bibliothèque de l’Arsenal (BnF) : https://archivesetmanuscrits.bnf.fr/ark:/12148/cc126138p/cb183 (31/01/2025).↩︎
Letizia Goretti a effectué le traitement du fonds d’archive. Les deux autrices ont participé au processus éditorial du manuscrit de Légataires sans héritage. Le premier brouillon de l’article a été rédigé par LG. Gaëlle Bidan, directrice des Éditions de l’Atelier, a rédigé la partie consacrée à la maison d’édition et à l’œuvre de Suzanne Citron. Les deux autrices ont pris connaissance de, et approuvé, la version finale.↩︎
Dictionnaire Le Robert en ligne : https://dictionnaire.lerobert.com/definition/renouveau (14/01/2025).↩︎
Les billets ont été publiés dans le Carnet de recherche de la Bibliothèque nationale de France (BnF) dans le cadre du projet de recherche intitulé Déconstruire pour reconstruire : la pensée et l’engagement dans l’apprentissage (et pas seulement) de Suzanne Citron à la Bibliothèque de l’Arsenal : https://bnf.hypotheses.org/author/goretti (14/01/2025).↩︎
Ce travail a été en partie initié par Suzanne Citron et Claire Lesage, avant le transfert des archives à la Bibliothèque de l’Arsenal (BnF).↩︎
Nous sommes profondément honorées d’avoir contribué à sa publication, rétablissant ainsi une forme de « justice », après que ce texte a été refusé à plusieurs reprises par les éditeurs.↩︎
Travaux d’étudiants et matériel préparatoire, fonds Suzanne Citron, Ms-15921, engagements, cote 11, boîte 1, Bibliothèque de l’Arsenal (BnF) : https://archivesetmanuscrits.bnf.fr/ark:/12148/cc126138p/cb104 (31/01/2025).↩︎
Légataires sans héritage, fonds Suzanne Citron, Ms-15921, manuscrits et tapuscrits, cote 08, boîte 3, Bibliothèque de l’Arsenal (BnF) : https://archivesetmanuscrits.bnf.fr/ark:/12148/cc126138p/cb44 (31/01/2025).↩︎