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ESSAIS

Corruptio negatio est

7 septembre 2006

Résumé : L’auteur, chercheur en sciences de la culture, utilise ses compétences et attentions en philosophie pour tenter de définir la corruption. Il découvre qu’il faut parler de l’« essence de la corruption » et non de ses manifestations secondaires ; et que cette « essence » s’enracine, littéralement, dans l’impermanence du monde, la morale et l’économie politique bourgeoise. Les matérialismes de Shakespeare, Nietzsche et Marx sont alors convoqués pour montrer que la corruption est encore une révélation de notre finitude, qu’elle hante toute chose, est un mode de dévoilement du monde et d’interpellation des hommes. L’auteur propose une conclusion conditionnelle – la corruption interrompt l’innocence, les idées morales, l’« idéalisme hébreux » puis bourgeois (protestant démocratique) – avant de commenter l’attentat du 11 septembre à partir de cette définition.






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Photo : David Morin-Ulmann

 

« Lady Anne : Scélérat, tu ne connais aucune loi, ni divine ni humaine : il n'est pas de bête si féroce qui ne connaisse l'impression de la pitié.
- Gloucester : Je ne la connais pas, je ne suis donc pas une bête.
- Lady Anne : Ô miracle ! Entendre les démons dire la vérité ! »

Shakespeare, Richard III

 

Qu'essaie de faire, sa vie durant, le chercheur en sciences de la culture ? Il se démène contre la corruption de son « christianisme-à-lui »1, son environnement proche, contre les prénotions, les réductions de ses congénères et les siennes propres ; il lutte pour son espèce contre d’autres espèces, et peut bien mourir, le plus souvent d'ennui. Certainement. Toutefois, s'il opte parallèlement pour l'examen épistémologique et la description de sa pratique, il essaie, en conscience, de se déterminer concernant les preuves de la continuité ou de la discontinuité des « phénomènes comme monde » ; c'est-à-dire qu'en compagnie des pressentiments d'Héraclite ou de Nietzsche et avec ce qu'il a assimilé de la physique quantique – ses conséquences intellectuelles : l'impermanence du monde –, il essaie de se décider quant à établir ses propres propositions et perspectives sur une théorie de la connaissance plus naturaliste (nulle séparation entre l’homme et la nature) que subjectiviste (la « culture immatérielle symbolique » comme déterminité de la personne). Ce type d'homme tente donc d'être encore pertinent en philosophie, c'est-à-dire dans cette activité de description minutieuse de la réalité et de « compétition » avec le langage.

Les cinq propositions asymétriques qui suivent obéissent à ces tractations tant psychologiques (bénéfice moral du « vrai ») que sociales (bénéfice symbolique du « vrai »), tant personnelles (implication, « romantisme scientifique ») que groupales (rigueur méthodologique, objectivation).

La corruption est une négation

Dès l'abord, posons que la corruption ne sera pas ici traitée au sens Al Capone, ni au sens de l'article 177 du Code pénal français. Et on le devine déjà, l'auteur ne comprendra pas la corruption au seul sens de «  décadence  » (cf. Nietzsche, L’Antéchrist, § 6). Parce que la corruption n'est pas « les remises d'espèces ou de chèques, cadeaux de toute nature (...) avantage financier (...) offre ou exigence de relations sexuelles »2. Non, la corruption n'est pas le crime organisé, ni la collusion entre les « vendeurs de pigeons » (Évangiles) et certains politiciens du temps présent, ni l'or amassé des affairistes et des trafiquants. Autrement dit, les chiffres d'affaire du crime organisé et des complexes militaro-industriels (métèques, turco-britanniques ou américains) ne sont qu’une manifestation (secondaire) (certes transversale) de la corruption, le contenu d'une forme sociale de relation à autrui, un « accident » de, lançons la formule, « l'essence de la corruption ».

Pour le dire hardiment, la corruption n'est pas la même chose que l'essence de la corruption. En effet, le definitivum de la corruption, ses caractères essentiels récurrents, ce qui appartient à la chose comme telle, il faut les chercher ailleurs que dans la pluralité des formes qu'elle prend historiquement. Il faut les chercher dans la morale, une morale lointaine, enracinée, sourde peut-être. Or l'énoncé initial de l’Abécédaire des Escales philosophiques est « Perversions du pouvoir et contre-pouvoirs »3. Toutefois, on nous accordera volontiers de parler de morale si nous observons, avec Karl Marx, que « l'économie politique ne fait qu'exprimer à sa manière les lois morales »4, et si nous rappelons que pour Stuart Mill : « l'économie politique a pour objet les faits sociaux qui se produisent principalement ou exclusivement en vue de l'acquisition des richesses »5. Or, dans notre culture capitaliste (au sens psycho- et social), que sont donc les faits sociaux du pouvoir et les faits sociaux de perversions du pouvoir, sinon des faits de l'économie politique et de son corollaire la « psychologie de marché » ? Autrement dit, comment ne pas reconnaître que l'économie politique est une administration morale des hommes, c'est-à-dire, encore et toujours, une administration religieuse des citoyens, des biens et de la propriété en lieu et place de leur administration politique (enfin débarrassée de la morale et de la religion et, même, de l’émancipation seulement politique6) ; comment ne pas reconnaître qu'il s'agit de la morale historique de quelques-uns en lieu et place de la souveraineté historique de tous ?... Ou, plus précisément encore, comment ne pas reconnaître que l'éthique maffieuse participe de l'esprit du capitalisme.

Tous les jours la permanence de la théorie se fracasse contre l'impermanence de la réalité

« Il y a quelque chose de pourri dans l'empire du Danemark » lance Marcellus dans Hamlet. Je manierai Shakespeare pour prétendre à distinguer l'essence de la corruption, car, à ce moment, il faut parler de pourriture. Parce que la pourriture nous renvoie à notre propre déchéance, à notre incomplétude, au temps qui nous altère. À cet égard, la tradition philosophique saisit la corruption avec le concept de la pthora, opposé à celui de genesis — pthora désignant l'événement par lequel une chose cesse d'être telle qu'on puisse encore la désigner par le même nom. Quand on ne peut plus désigner une chose par son nom, c'est assurément qu'icelle a changé de forme, s'est flétrie ou transmuée en autre chose. (Mais la chenille ne pourrit pas ; et c’est le papillon que l'on collectionne sec…) D'ailleurs, cette mue est le lot de tous les éléments de l'Univers. Or, ils n'habitent pas de pures géométries. Il y a de la résistance entre le réel et le symbolique, et donc du changement dans la réalité : ce que l'on nomme l'irréductibilité du réel ou matérialisme tant de Nietzsche que de Marx.

Pour revenir à la notion du temps, certes nous savons que le temps n’est qu’un concept (Durkheim, 1912 / Elias, 1969), mais que ses effets de torsions sur le réel et le corps humain sont tout de même corruption permanente de la matière. Le temps est donc « corrupteur » au sens étymologique du terme. Il vient anéantir les objets créés par le Cosmos : les finir, sinon les définir. Le masque de mort est aussi celui de la vie enfin immobilisée, telle une idée, une idée fixe, fixée dans la glèbe. La corruption n'est plus alors, et seulement, une situation de la politique ou de la morale, mais la révélation de notre finitude.

Maintenant, d'un point de vue « dictionnaire », la définition de la corruption est : « état de ce qui est corrompu », « charogne », « pourrissement », puis, plus tardivement : état de ce qui est « dépravé, perverti ». Mais, lorsque que nous nous aidons de l'étymologie pour comprendre cette notion, nous constatons derechef, et sans subtilité, que la corruptio est du domaine de la vie morale. Retournons donc aux Écritures pour saisir ladite corruptio.

Ainsi, après La Chute, dans La Genèse, l'homme prend conscience que la Création est susceptible d'être corrompue, parce que d'une violente incomplétude — pour l'homme. La Chute apparaît donc comme l'origine de sa corruption tant physiologique qu'ontologique, lorsqu’il ne peut plus empêcher le soufre de sa moisissure de l’adultérer. Aussi le péché originel – de clairvoyance – fonderait-il l'essence de la corruption, dont le premier aspect est l'insoumission à l'autorité « étatique » d’Adonaï, c’est-à-dire se jeter dans la gueule de l’incomplétude : devenir matière, tomber dedans. L'essence de la corruption a donc à voir avec une volonté, surtout une puissance de dérèglement de la règle, une puissance de transgression de la Loi ; une puissance, au sens de « chance », de « possibilité », de démultiplication des possibles. En un mot : une épreuve, l’épreuve de la liberté.

La « philosophie du péché originel », si l'on peut dire, ne pose rien que cette puissance de la corruption, la potentialité de l'être d'être corrompu, c'est-à-dire responsable de son discernement. Un matérialiste frotté aux Écritures peut alors avancer que : seul ce qui a été créé peut être corrompu ; seul ce qui est précaire peut être corrompu ; tout peut donc être corrompu, et de conclure que — la corruption hante toute chose. Elle peut donc apparaître comme un mode normal et non pathologique de relation sociale et d'administration du pouvoir, surtout lorsque cette administration reconnaît la religion comme fondement dissimulé de ses politiques, à la droite comme à la gauche du Roy.

La corruption serait donc un mode de dévoilement du monde et d'interpellation des hommes. Par conséquent, l'essence de la corruption aurait pour domaine celui du dévoilement de notre incomplétude. En dévoilant cela, la corruption nous interpellerait, c'est-à-dire nous interromprait.

Conclusion conditionnelle : la corruption interrompt l'innocence, les idées morales, l'idéalisme hébreux puis bourgeois (et puis, la critique israélite et bourgeoise du monde). Tout idéalisme se fracasse donc contre la corruption, réalité sans ordre, « trafic ». En l'occurrence, la corruption interrompt d'abord l’innocence d'Ève puis d'Adam ; car La Chute provoquera leur bannissement du Paradis terrestre, après qu'ils auront mangé de l'arbre du bien et du mal. Pour Adonaï, leur corruption était une potentialité inscrite. Elle les hantait, en tant qu'idée, puisque existaient, dans ce Paradeisos, deux arbres (définitivement) (définitoirement) proscrits : celui dont le fruit est la vie éternelle, et celui dont le fruit est la connaissance. Leur innocence fut interrompue par un interdit arbitre de leur Double Conscience (Discours de la femme et Discours de l'homme).

Ainsi Adam et Ève furent-ils interpellés par le fruit de l'arbre au milieu du jardin, interpellés par la potentialité de la connaissance, c'est-à-dire par la découverte honteuse de leurs organes génitaux.

Conséquence : la connaissance du bien et du mal est identiquement corruption, parce que, logiquement, seule la conscience du péché fait le péché — « construit » le péché, le fonde. La corruption n'a pas alors Satan pour idole, le démon des appétits charnels, mais Lucifer, l'étoile du matin, le démon des tentations intellectuelles — libido sciendi énoncera plus tard Pascal, suivit de Lacan.

La corruption est pouvoir obscur

Ainsi, Au commencement, l'innocence est irresponsabilité, une unité de l’homme non encore mise à l'épreuve. Par extension : l'ignorant, le bienheureux, l'enfant ne sont nullement corrompus. Ils peuvent le devenir, comme le pauvre peut le devenir. Le Dom Juan de Molière propose habilement ce thème de la corruption du plus faible. Bien avant Sade et Laclos, Madame de Saint-Ange et Madame de Merteuil, voici la problématique du corruptor  : celui ou celle qui séduit et débauche : le suborneur des pauvres, des petits, des femmes, et des dominés en tout genre. Ainsi, Acte III, scène 3, cet échange entre un pauvre, Sganarelle et l'aristocrate incrédule :

« Don Juan : (...) Ah ! Ah ! je m'en vais te donner un louis d'or tout à l'heure, pourvu que tu veuilles jurer.
Le pauvre
 : Ah ! Monsieur, vous voudriez que je commisse un tel péché ?
Don Juan
 : Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un louis d’or ou non ; en voici un que je te donne, si tu jures. Tiens, il faut jurer.
Le pauvre
 : Monsieur !...
Don Juan
 : À moins de cela, tu ne l'auras pas.
Sganarelle
 : Va, va, jure un peu, il n'y a pas de mal.
Don Juan
 : Prends, le voilà ; prends, te dis-je ; mais jure donc.
Le pauvre
 : Non, monsieur, j'aime mieux mourir de faim.
Don Juan 
 : Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité (...) »

Voilà une « manière de corruption », certes inachevée, mais voilà la présentation de l'archétype même de ce que l'homme fait à l'homme lorsqu'il médiatise exclusivement son rapport à autrui, ses relations, par l'argent (la formule magique de la domination entre les égaux). Voilà non point une façon de corrompre, mais sa définition exacte, lorsqu'un homme veut strictement utiliser un autre homme selon son seul bon plaisir, lorsqu'il l'envisage en tant que moyen et non comme fin (Malebranche, Kant, Marx). Mais c'est aussi une leçon de chose que de s'apercevoir que cette définition, qui ne prend que dans la culture bourgeoise de l'égalitarisme et du capitalisme, croit de façon exponentielle. In fine, les Chrétiens et les Égaux n'aimeraient-ils que les maîtres et le sado-maso (au moins pour se divertir) ?

La corruption est, concomitamment, interpellation et négation des choses, tant physique que morale, négation des institutions et négation des institués. Ici, la corruption de Don Juan est trafic, détournement de l'« instinct social » ou politique de l'homme (Durkheim, Marx, néodarwinisme) — la corruption est à la fois perversion et contre-pouvoir, au sens péjoratif du terme, pouvoir obscur.

À qui profite le crime de corruption ?

La corruption, comme le Mal, a besoin de s’incarner ; elle est transitive : sans objet, elle disparaît. Il lui faut nécessairement un corruptor et un objet à aliéner, quelque chose à « pourrir » — l'empire parabolique du Danemark ou les relations d'homme à homme que propose Don Juan (ou la « philosophie de la société civile » envisagée par Hegel et dénoncée par Marx). En un mot : il y a le corrupteur et le corrompu ; il y a comme une sorte de maître et comme une sorte de serviteur de la corruption. C'est-à-dire un rapport social potentiel entre les personnes : une relation de dépendance, une relation de pouvoir ; bref, un rapport social de domination. Lecteur de La Phénoménologie de l’Esprit, Max Weber écrit : « Tout véritable rapport de domination comporte un minimum de volonté d'obéir, par conséquent un intérêt, extérieur ou intérieur, à obéir. »7

La corruption au quotidien, cette fois, est de la même facture : de l'intérêt à obéir ou du profit à pervertir. Dans Dom Juan, le pauvre, certes dépouillé de tout bien, ignorant le « matérialisme noir » de l'aristocrate, n'en est pas moins possesseur des valeurs de son époque. Surdéterminé par son créateur Molière, maître d'œuvre mais non de l'historicité de l’œuvre, son intérêt sera celui de ne pas obéir au libertinage intellectuel que lui enjoint Don Juan. (Mais dans un monde matérialiste, au sens nietzschéen et marxien, tant délivrée de Dieu qu'abandonnée par lui, la corruption est la chose la mieux partagée du monde  : la dernière philosophie de la vie). Incarnée par un corruptor, la corruption est une parole qui vient détruire, détériorer, gâter la Politique. Car le corruptor est un mécréant, celui qui mécroit en l'organisation sociale de son époque, de toutes les époques, celui qui mécroit au régime politique qui l'a fait (venir). Il s'éloigne donc de la Société, de ses représentations, et éloigne les corrompus de celles-ci. Il n'y a plus ni politique ni morale ; il n'y a plus que le désordre de la soif de domination, c'est-à-dire la lutte des intérêts et des profits particuliers, la lutte de tous contre tous — une administration (im)morale des principes de la vie en société(s)8.

Dès lors, puisque la corruption est du domaine de la vie morale, il est « logique » que sa révélation soit du domaine de la vie politique. Car sans révélation, il ne peut y avoir de conscience de la corruption. La corruption a pour corollaire la révélation, la lumière, l'éclaircissement. La corruption doit nous être révélée pour exister comme phénomène, comme réalité effective, c'est-à-dire observable et saisie comme telle, comme souillure de l'objet corrompu et comme pratique « de la main à la main ». Sinon, rien : l'objet, le sujet ou l'institution ayant subi un « pourrissement » nous semble imperturbablement parfait, pourtant rongé de l'intérieur. Pérenne, cette institution ou cet institué s'entretient, s'auto-légitime, inaliénable dans son mensonge politique et social, c'est-à-dire dans son existence même. La révélation politique de la corruption c'est pêle-mêle l'objectif de Socrate, Machiavel, Hobbes, Rousseau et Hegel peut-être, de Marx, de philosophes modernes, de sociologues et de cinéastes, et l'objectif de la presse démocratique (même ploutocratique). C’est l'objet de ceux qui font profession de révéler. Leur but ?... Non point donner l'Esprit saint au monde, mais montrer et démontrer les mensonges, leurs princes et principes.

La corruption définit le monde tel qu'il est : impermanent

Concluons ces propositions non exhaustives avec un exemple frappant. Puisque la corruption est à la fois interpellation et négation de la chose « dénudée », le corruptor peut donc, pareillement, dévoiler la vérité, puisqu'il dévoile au monde ce qu'il est – corruptible et plein de rouille, c'est-à-dire sécable et friable (on peut l'interrompre, le soumettre à l'élasticité de l'espace-temps). D'un mouvement, nous proposerons alors de réfléchir sur l'attaque du 11 septembre 2001. Cet exemple subsumera les corruptions tant politiques, philosophiques que morales. Reprenons donc nos propositions et ajoutons-y ce corollaire américain.

Proposition 1 : l'économie politique bourgeoise est une forme d'administration morale de la vie sociale ; corollaire 1 : cet attentat ou « opération de police de la pensée » est la traduction de l'affrontement de deux administrations morales de l’homme : celle de l'économie politique états-unienne (intégrisme protestant incluant sa critique ou libéralité) - transcendance horizontale de la commercialisation ou paradigme de la totalité marchande -, et celle de l'intégrisme d'un Islam contestataire à transcendance verticale traditionnelle. Dit autrement, le détournement des trois aéroplanes et leur désintégration traduisent la lutte d'une singularité culturelle islamique, nous ne parlons pas de particularité, contre les monumentales tours d'une puissance farouchement universalisatrice. Ou le choc d'un Djihad parmi d'autres contre les fortifications de McWorld, pour parler avec Benjamin Barber (1996).

Proposition 2 : la connaissance du bien et du mal est identiquement corruption (mais cet islam-là ne reconnaît pas cet arbre-là, ni ses valeurs ni ses attentions).

Proposition 3 : la révélation de la corruption est du domaine de la vie politique. Corollaire 2 et 3 : l'attentat du 11 fut une corruption faite à la matière, corruption qui permit de prendre pleinement conscience des singularités d'un monde prétendument « pacifié », incorruptible, permanent, « théorique ». Cet attentat fut une réponse politico-militaire à l'impérialisme et la réponse à cette réponse, comme négation de la négation, ne pouvait être que politico-militaire : à l'imaginaire bombardier, on répond par des bombardements (anéantissement confus des « corrompus de l'autre bord »).

Proposition 4 : la corruption saisit l'homme en tant que moyen et non comme fin.

Proposition 5 : la corruption est à la fois interpellation et négation des choses tant physiques que morales ; elle est un rapport social de domination qui a tendance à détruire ce qui l'a fondé, un ordre social ou ensemble plus grand qu'elle. Corollaire 4 et 5 : dans le cadre de l'entendement occidental, les preneurs d'otages saisirent leur corps et le corps d'autrui non comme finalité, mais comme moyen d'exprimer moralement leur aversion pour cet entendement. Toutefois, c'est physiquement et politiquement, que l'Occident fut touché. Car, ce qui intéressait les terroristes, c'était de gâter, pourrir et pervertir le tissu social. Comment ? À la fois par l'imposition d'un rapport de force démesuré où il est expliqué qu'il n'y a pas d'innocents dans les montagnes et les arbres du Capital, par la démonstration de leur détermination à frapper (l'idéalisme musulman tue autant qu'un missile protestant), et par la publicité de leur puissance potentielle — imaginaire de l'omniprésence de la corruption versus imaginaire de l'omniprésence du danger (et d'une sanction possible).

Proposition conclusive : le corrupteur incarne encore cette « vérité sauvage » qui vient instruire l'homme en l'anéantissant (il est comme une piqûre de rappel de la réalité instable et de la nécessité d'un Léviathan pour le protéger).

 

Notes

1 « Chez les Allemands, on comprend tout de suite si je dis que la philosophie est corrompue par le sang du théologien. Le pasteur protestant est le grand-père de la philosophie allemande, le protestantisme est son peccatum originale. » « J’appelle corrompu un animal, une espèce, un individu quand il perd ses instincts, quand il choisit, quand il préfère ce qui lui est préjudiciable. », Nietzsche, L’Antéchrist, § 6, § 10.

2 Revue semestrielle juridique Pouvoirs, « La corruption », n°31, 1984.

3 Ce texte a d’abord été conçu pour le colloque L’Abécédaire des Escales Philosophiques, Université de Nantes et Lieu Unique, mai 2003.

4 Karl Marx, Manuscrit de 1844, Flammarion, 1996, p. 191.

5 Stuart Mill, Système de logique, cité par Émile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, Flammarion, 1988, p. 117.

6 Émancipation de la personne dans les seuls domaines idéels et pratiques des institutions étatiques et de leurs moments mais non dans ceux de la « société civile » dit aussi « la jungle ».

7 Max Weber, Économie et société, Plon, 1995, p. 285. Et dans Le nouvel esprit du capitalisme, Luc Boltanski écrit : « On peut (...) définir la corruption comme le fait de tirer un profit personnel d’une position institutionnelle. » L. Boltanski, E. Chiapello, Gallimard, 1999, p. 487.

8 Du fait des parenthèses, il s'agit de rappeler humblement qu'il y a aussi une « morale de l'immoralité des maîtres », avec un sacré et un profane, des interdits, des obligations, et des flics. Et le (s) de société(s) renvoie à la pluralité des prétextes à faire-société dans les cultures du monde ; que la société commence à deux (dans le lien et la recherche du lien), couple, famille, clan, groupe, association, institution, meute.

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