Caractérisée, selon Myriam Dufour-Maître, par un « optimisme mesuré » (2008, 516), la nouvelle historique et galante Mathilde (1667), de Madeleine de Scudéry, est structurée par une opposition entre, d’une part, la tranquillité associée à la liberté du sujet sur les plans politique, juridique et moral et, d’autre part, l’inquiétude générée par tout ce qui – tyrannie, mariage et passions – risque d’entraver cette liberté ou de montrer qu’elle est illusoire. À cette opposition correspond le contraste entre les lieux où évolue l’héroïne éponyme, soit la Provence et la Castille du XIVe siècle. Bien qu’elle soit castillane, Mathilde d’Aguilar grandit à la sereine cour de Rome en Avignon, où son père s’est retiré pour échapper aux troubles politiques qui divisent sa patrie. Lorsqu’un retour en faveur lui permet de rentrer au pays, Mathilde se voit obligée de séjourner à la tumultueuse cour de Castille. Elle y est tourmentée par de puissants prétendants, qui tentent de s’assurer de son cœur, de sa main ou de son corps en recourant à la force ou à leur pouvoir politique. Seul l’un d’entre eux, Alphonse, entend gagner l’héroïne en faisant la démonstration de son mérite. Au contact de celui-ci, Mathilde constate que l’amour représente, pour sa liberté, une menace qui ne vient pas seulement d’autrui : elle est aussi causée par les passions qui, de l’intérieur, lui imposent une loi à laquelle elle ne saurait échapper.
Les volumes de conversations morales que fait paraître Madeleine de Scudéry à la fin de sa carrière présentent l’inquiétude comme une agitation de l’esprit1 qui, le plus souvent, accompagne certaines passions comme la crainte (dont elle est consubstantielle2), l’espérance3 ou l’amour4. Dans Mathilde, cette dernière passion se trouve au confluent des trois plans constitutifs de la liberté du sujet ; la nouvelle permet donc d’observer le large spectre d’inquiétudes que suscite l’amour et les modalités de leur représentation. L’étude des différentes manifestations du motif des inquiétudes de l’amour permettra d’élaborer une réflexion sur les possibilités de la liberté d’un sujet féminin dans le contexte juridique, épistémologique, social et politique de la France louis-quatorzienne (sous le masque transparent du Moyen Âge tardif mis en scène dans la nouvelle). En effet, en Avignon, Mathilde se voit inculquer un fort attachement pour la liberté et la tranquillité. Elle reçoit cependant un horoscope qui a de quoi l’inquiéter, selon lequel elle ne sera pas toujours maîtresse de son cœur. Après que l’héroïne retourne en Castille, l’accomplissement de cette prédiction lui permet de faire l’expérience d’un type d’inquiétude bénéfique, signe du souci de l’autre indissociable des plaisirs de l’amour. Il lui est toutefois impossible d’en jouir paisiblement en raison des persécutions constantes de ses nombreux prétendants, lesquelles l’amènent à réévaluer les valeurs qui se trouvent au fondement de son éducation.
Avignon : une éducation à la liberté et à la tranquillité
Mathilde connaît une enfance et une adolescence paisibles à la cour de Rome en Avignon, à l’abri des troubles politiques qui agitent son pays natal. Sa mère Constance, « qui avait espéré d’être reine de Castille » avant de se voir dédaignée par le roi au profit d’un parti plus avantageux, n’a « jamais pu se consoler de n[e l’]avoir pas été » (Scudéry 2002, pp.107, 110). Mariée par devoir à Rodolphe d’Aguilar, elle est solitaire et mélancolique, et n’a « nulle autre pensée dans l’esprit que de bien élever Mathilde » (Scudéry 2002, 110). Aussi se réjouit-elle de voir le poète Pétrarque et surtout sa muse, Laure, prendre sa fille sous leurs ailes et jouer, auprès d’elle, le rôle de parents spirituels : « tout le monde remarquant que Laure et Pétrarque prenaient tant de soin de Mathilde disait que l’esprit de cette jeune fille serait leur unique enfant : car on jugeait bien qu’ils ne se marieraient jamais » (Scudéry 2002, 111). Selon Daniella Dalla Valle, qui considère Mathilde comme un roman de formation, l’épisode avignonnais sur lequel s’ouvre la nouvelle correspond à la « phase d’éducation intellectuelle » que reçoit sa protagoniste ; une éducation qui sera mise à l’épreuve lors de la « phase d’expérience pratique » (1993, 517) que connaîtra Mathilde en Castille dans la suite de la nouvelle. « [L]’éducation et l’expérience se réfèrent toutes les deux à l’amour et au mariage », ce qui fait de Mathilde un « Bildungsroman amoureux et précieux », explique cette chercheuse (Dalla Valle 1993, 517). Une telle affirmation tend à occulter les valeurs qui sous-tendent l’ensemble de la formation de Mathilde, la liberté et la tranquillité – lesquelles constituent pourtant le véritable enjeu du récit, puisque s’y rapportent à la fois la trame sentimentale et la trame politico-historique de celui-ci. Tant Laure que Constance inculquent à Mathilde l’importance de mener une vie à la fois libre et tranquille en lui faisant voir, respectivement, les inquiétudes d’ordre domestique et psychologique auxquelles elle serait confrontée si elle se mariait, et la crainte des violences politiques auxquelles sa famille et elle seraient exposées advenant leur retour en Castille.
« [L]e lien très étroit entre la jeune Mathilde et le couple Laure-Pétrarque provoque chez [la] protagoniste une attitude particulière […] : la volonté absolue d’imiter Laure et de ne se marier jamais, le désir de sauvegarder ainsi sa propre liberté » (Dalla Valle 1993, 514). À ce désir s’ajoute celui de préserver sa tranquillité en échappant aux inquiétudes de diverses natures que le mariage est susceptible d’entraîner, à commencer par les menus tracas qu’engendre la gestion d’une maison. Si la relation de tendre amitié qu’entretiennent Laure et Pétrarque semble plus douce à Mathilde que celle qui unit les personnes mariées, c’est notamment parce que « nul des chagrins domestiques qui troublent la tranquillité des gens qui se marient ne peut troubler [leur] repos » (Scudéry 2002, 119). En plus de provoquer des soucis quotidiens, le mariage suscite une inquiétude qui est de l’ordre de l’appréhension du futur, puisque la nature incertaine de l’amour s’accorde mal avec l’indissolubilité de l’union matrimoniale5. « Quand on est marié », explique Laure, « l’honneur veut encore qu’on s’aime, quoique le cœur ne le veuille plus ; il faut être inséparable quand on voudrait ne se voir jamais, et il faut avoir la douleur de voir une amour éteinte, ou pour mieux dire, une amour changée ou en indifférence ou en haine » (Scudéry 2002, 119).
Les conseils de Laure à Mathilde au sujet du mariage visent à la mettre en garde alors que se révèle la passion qu’a pour elle le frère du favori du prince Dom Pedro de Castille, Dom Fernand, de passage en Avignon. Rodolphe, le père de Mathilde, veut profiter de la présence de Dom Fernand pour amorcer des démarches afin de rentrer en Castille ; aussi, pour faciliter ce projet, « command[e-t-il] à [sa fille] d’avoir toute l’honnête civilité qu’elle pourrait pour Dom Fernand » (Scudéry 2002, 117). Contrairement à Laure, la mère de Mathilde ne l’enjoint pas à se garder du mariage, mais « la conjur[e] […] de […] traiter [Dom Fernand] avec toute la rigueur possible » (Scudéry 2002, 117) afin de contrecarrer les projets de rapatriement de son mari. Elle rappelle à sa fille le « pitoyable état où [elle a] vu tous [ses] proches pendant [son] enfance » (Scudéry 2002, 117) et l’avertit des dangers du régime politique tyrannique auquel toute la famille serait soumise, advenant son retour au pays :
[J]e ne doute point[, dit Constance à Mathilde,] que si Rodolphe se confie au roi de Castille, il ne le fasse assassiner comme le prince Dom Juan. Il y va donc de la vie de votre père et de mon repos. Je sais bien que je ne suis pas sur le trône en Avignon ; mais du moins si je n’y suis pas reine, je n’y suis pas sujette, et je suis maîtresse de moi et de vous. Mais en Castille je serais exposée à la tyrannie, et vous aussi. (Scudéry 2002, pp.117‑118)
Constance redoute non seulement que son mari soit victime d’un assassinat politique, mais aussi qu’elle et sa fille perdent la liberté dont elles jouissent à la cour d’Avignon. Ces appréhensions s’appuient sur une connaissance du passé : Constance sait que le roi a déjà fait assassiner un ancien opposant alors même qu’il lui donnait un festin pour célébrer leur réconciliation, une fourberie qui montre que le repos est impossible sous le règne d’un tyran. Tandis que l’absence de liberté politique est présentée comme un état sans repos, la seule perspective de perdre cette liberté suscite, chez Constance, une affliction telle qu’elle la conduit rapidement à la mort6. La fin de Constance confère à ses recommandations la gravité propre aux ultima verba, lesquels annoncent l’ampleur des dangers qu’affrontera Mathilde à la cour de Castille.
Un cœur rebelle : c’est écrit dans le ciel
Les lois qui prescrivent la soumission au mari et au roi ne sont toutefois pas les seules qui menacent la liberté et la tranquillité de l’héroïne. En tant que sujet moral, elle doit aussi redouter une « lo[i] intérieur[e], cell[e] des passions, des inclinations de la nature » (Sribnai 2011, 32). Cette vérité, dont les moralistes du XVIIe siècle ont fait leur miel (ou leur fiel), Scudéry la place dans la bouche d’un personnage d’astrologue, Anselme, qui prédit à la jeune Mathilde que « devant qu’il soit deux ans son cœur sera plus rebelle à sa volonté qu’elle ne le croit présentement » (Scudéry 2002, 121). La mobilisation dans la nouvelle de l’astrologie, un savoir incertain dont le statut, l’exactitude et les fonctions ne faisaient pas l’unanimité, génère une inquiétude qui se déploie aussi sur le plan diégétique, la prédiction créant un effet d’annonce qui présage les éventuels tourments amoureux de l’héroïne.
La crainte d’être à la merci de sentiments qu’on ne peut contrôler se trouve, dans le récit, confluée avec celles que suscitait à l’époque l’astrologie. Parmi les raisons qui justifiaient ces craintes, on retrouve le fait que ce savoir remet en cause l’existence du libre-arbitre, laquelle est fermement défendue par l’Église de la Contre-Réforme7. Croire en l’astrologie implique en effet de souscrire à une forme de déterminisme astral qui, qu’il soit relatif ou absolu, porte atteinte à l’idée selon laquelle l’être humain est maître de ses choix et de ses actions8. Un savoir qui repose sur une négation (partielle ou entière) du libre-arbitre n’a rien pour plaire à un personnage élevé dans l’amour de la liberté comme Mathilde. Ainsi, au lieu de s’en prendre à la teneur de la prédiction d’Anselme, la protagoniste s’attaque au savoir qui l’a produite :
Pour moi, dit-elle, je n’ai pas la vanité de croire que mes aventures soient écrites dans le ciel ; et si tout ce qui arrive sur la terre s’y voyait écrit, on pourrait dire que ce serait le plus bizarre livre qu’on eût jamais vu. Et bien loin d’apprendre l’astrologie, je voudrais la défendre [c’est-à-dire l’interdire], car aussi bien de quoi servirait de savoir ce qu’on ne pourrait empêcher ? C’est assez de recevoir le bien et le mal quand ils arrivent. (Scudéry 2002, 121)
Fondée sur des arguments contradictoires, l’opinion de Mathilde évoque les débats qui entouraient l’astrologie à l’époque de la parution de la nouvelle et l’embarras que rencontraient les savants qui souhaitaient prouver l’invalidité de ce savoir9. Après avoir fait montre de l’ethos modeste propre à la femme vertueuse, Mathilde dénonce le caractère « bizarre » – donc non consensuel10 – de la prémisse selon laquelle la nature peut être lue comme un livre, sur laquelle reposait une des conceptions de l’astrologie qui avait alors cours11. L’argument suivant implique, au contraire, que l’astrologie permet de prédire correctement le futur. Il proclame cependant que le savoir produit grâce à l’astrologie est inutile, et même nuisible, puisque Mathilde suggère qu’il serait souhaitable de l’interdire. Le Discours sur l’astrologie judiciaire et sur les horoscopes (1668), de Jean-Baptiste Denis, développe un argument similaire :
S’ils [les astrologues] disent par hazard la vérité, & qu’ils vous menaçent de quelque infortune, vous serez malheureux en esprit avant que de l’estre en effet, & ainsi vous le serez doublement. Enfin s’ils vous promettent quelque bonne fortune, qui arrivera effectivement ; cette prédiction vous sera encore desavantageuse, en ce qu’elle vous tiendra tousjours l’esprit en suspens, par une impatiente esperance d’en joüir au plustost. (1668, pp.35‑36)
À la lumière de ces propos, qui exposent les conséquences d’un raisonnement comme celui de Mathilde, il apparait que les prédictions astrologiques génèrent une attente anxieuse chez les personnes qui y croient.
Si Mathilde, en s’opposant à l’astrologie, refuse de se laisser gagner par cette sorte d’inquiétude, il en allait probablement différemment pour les lecteurs de l’époque. En dépit de l’argumentaire de l’héroïne et quelle que fût leur opinion personnelle quant à l’astrologie, ceux-ci étaient susceptibles de croire que l’événement prédit par Anselme allait advenir, puisqu’ils étaient habitués à lire des fictions dans lesquelles les prédictions se réalisent. Comme l’ont relevé Coralie Bournonville et Lise Charles, « [i]l est fort rare, dans un corpus d’Ancien Régime, de rencontrer une fée qui divague, un rêve qui ne soit pas prémonitoire, un oracle qui, d’une manière ou d’une autre, ne s’accomplisse pas » (2018). Sur le plan diégétique, cette prédiction agit donc comme un effet d’annonce qui « éveille la curiosité du lecteur[, lequel] appréhende [dès lors] les nouvelles informations du récit en se demandant quand et comment l’événement qu’on lui a prédit va intervenir » (Duval 2018). De fait, « [l]a prédiction d’Anselme », relève Nobuko Akiyama, « fonctionne comme un moteur de l’intrigue […]. […] [T]out au long de la nouvelle, Mathilde se souvient de la prédiction de l’astrologue[,] qui ponctue l’histoire » (2011, 56). Quelque temps avant que ne soit écoulé le délai de deux ans évoqué dans la prédiction d’Anselme, Mathilde répète que celle-ci « ne l’inquiète point » (Scudéry 2002, 166). La construction romanesque tend alors à indiquer que l’héroïne a tort de ne pas s’en préoccuper : la phrase suivante annonce l’arrivée d’une lettre de Laure informant Mathilde qu’Anselme a réitéré sa prédiction. Cette coïncidence confère comme un surcroît de fiabilité à la prédiction d’Anselme, dont la réitération provoque chez Mathilde une réaction troublée et contradictoire : « Mathilde rougit en lisant ce que Laure lui mandait d’Anselme, et quoiqu’elle n’y crût point du tout, cela lui fit dépit, et lui fit prendre une résolution encore plus forte de défendre son cœur. » (Scudéry 2002, 166) Parce que c’est un personnage d’astrologue qui véhicule l’idée que le sujet est à la merci de ses passions, le lecteur se trouve placé dans une position d’attente anxieuse, analogue à celle d’un adepte de l’astrologie à qui on a prédit un malheur. Page après page, malgré les dénégations de l’héroïne, il constate qu’elle méconnaît son propre cœur alors que nombre rougissements12 et un épisode de jalousie13 trahissent sa passion naissante pour Alphonse. « [S]entant dans son cœur une grande tendresse pour [celui-ci] », Mathilde elle-même « commenc[e] [éventuellement] de craindre que la prédiction d’Anselme ne [soit] trop véritable » (Scudéry 2002, 183).
Une tendre inquiétude
Une fois passé le trouble de découvrir son cœur rebelle à sa volonté, Mathilde expérimente une autre sorte d’inquiétude liée à l’amour. Celle-ci est présentée comme souhaitable, parce qu’elle augmente les plaisirs générés par le sentiment amoureux et parce qu’elle atteste de sa tendresse.
Le premier livre de Clélie (1654) comporte une conversation exposant la théorie de la tendresse développée par Madeleine de Scudéry. L’un des premiers éléments de définition qu’en donne l’héroïne est la consubstantialité de la tendresse et de l’inquiétude : « [L’amitié] qui n’a point de tendresse, est une espèce d’amitié tranquille, qui ne donne ni de grandes douceurs, ni de grandes inquiétudes, à ceux qui en sont capables. » (Scudéry 2001, I:116) L’universalité de cette « qualité[,] si nécessaire en toutes sortes d’affections qu’elles ne peuvent être ni agréables ni parfaites si elle ne s’y rencontre » (Scudéry 2001, I:115), amène l’autre personnage principal du roman, Aronce, à affirmer que « la tendresse est une qualité encore plus nécessaire à l’amour, qu’à l’amitié » (Scudéry 2001, I:119). De cette extension de la tendresse au domaine entier de l’affectivité14, il résulte que « l’amour tendre se distingue malaisément de l’amitié amoureuse et [que] leur frontière s’efface au profit d’infinies nuances d’un même sentiment », comme l’explique Myriam Dufour-Maître (2008, 589).
Tout comme l’héroïne de Clélie, celle de Mathilde valorise la tendre amitié, mais ne veut (ni ne saurait, vertu oblige) se laisser parler d’amour – quoique la tendresse ne soit pas incompatible avec la galanterie15. Aussi les amants doivent-ils se tenir dans un doute perpétuel : pour des raisons différentes, ni la femme ni l’homme ne doivent se montrer certains de l’amour qu’on leur témoigne16. Mathilde interdit à Alphonse de lui parler trop directement de ses sentiments et se montre incrédule quant aux témoignages qu’il lui donne de sa passion. Alphonse, quant à lui, agit en amant « soumis et respectueux » (Pelous 1980, 43) : sous peine d’offenser Mathilde, il ne peut jamais sembler croire qu’il a su toucher son cœur17, ni faire valoir l’ampleur des services qu’il lui rend18.
À la nécessité que les amants affichent perpétuellement cette incertitude, s’ajoute une inquiétude propre à augmenter les plaisirs de l’amour, voire l’amour lui-même. Au milieu de la nouvelle, Mathilde et Alphonse ont une relation qui s’apparente à la tendre amitié de Laure et Pétrarque. « Mais, quoique Mathilde fût contente et eût sujet de l’être, ces petits chagrins qui redoublent tous les plaisirs d’une grande passion renaissaient souvent dans son cœur19. » (Scudéry 2002, 196) La « grande passion » se délecte de « petits chagrins », un contraste d’échelle qui illustre un autre aspect de la tendresse : celle-ci rend les amants attentifs à la moindre des marques d’indifférence qu’ils perçoivent ou imaginent avoir reçues. Une telle relation entre l’amour et l’inquiétude, parce qu’elle est désignée par un syntagme nominal démonstratif qui lui donne une portée générale, est présentée comme étant connue et acceptée du lectorat. Celle-ci est développée quelques pages plus loin, dans une élégie que fait Mathilde « sur ce qu’Alphonse avait été deux jours sans la voir, et qu’il était venu comme elle pensait à lui » (Scudéry 2002, 196) :
Revenez, cher Daphnis, faire cesser ma plainte,
Devinez les tourments de mon cœur affligé,
Lorsqu’il craint quelquefois de se voir négligé.
Cette crainte, Daphnis, ne vous fait point outrage :
Car je ne crains jamais sans aimer davantage. (Scudéry 2002, 199)
L’absence d’Alphonse provoque chez Mathilde une attente anxieuse qui trahit la crainte d’entretenir un sentiment qui n’est pas pleinement réciproque, ou qui est possiblement en voie de ne plus l’être. Cette crainte se nourrit d’elle-même : parce qu’elle engendre encore un surcroît d’affection chez la personne qui se croit négligée, elle creuse l’inégalité de sentiments (perçue ou imaginée) qui lui a donné naissance. Corollaire de l’incertitude respectueuse et de l’attention à l’autre propres à l’amour tendre, l’inquiétude en est aussi l’indispensable aliment.
À l’opposé de la tendresse inquiète qui caractérise les rapports d’Alphonse et de Mathilde, la brutalité d’un autre de ses prétendants montre que, sans inquiétude, l’amour se confond avec un désir furieux qui fait de l’autre un objet à posséder, plutôt qu’un sujet à courtiser. L’inclination pour Mathilde qu’éprouve Dom Pedro, prince de Castille, est décrite en ces termes : « Dom Pedro […] avait de l’amour sans inquiétude, et se fiait à sa qualité. Il croyait que quand il voudrait, on agirait pour lui comme si on l’aimait, et ne souciait pas du reste. » (Scudéry 2002, 156) La tranquillité de Dom Pedro tient au pouvoir qu’il serait en mesure d’exercer sur Mathilde, qui est sujette du royaume dont il est le prince, pour l’obliger à se soumettre à lui. La certitude qu’il a de satisfaire sa violente passion repose sur le fait qu’il n’accorde aucune importance à la sincérité des sentiments qu’on lui témoignerait, pourvu qu’on agît « comme si » on l’aimait. Prêt à se contenter d’un simulacre d’affection obtenu par la force, il n’a que faire de se mettre au service de l’héroïne dans l’espoir de susciter chez elle un sentiment réciproque. Il apparaît donc, à la lumière de cet exemple a contrario, que l’inquiétude est le signe du souci de l’autre sans lequel il ne peut être de tendresse20.
Des amants inquiétants
Aux antipodes des raffinements de la tendresse, la concupiscence agressive de Dom Pedro – désignée (par euphémisme ?) comme un « amour sans inquiétude » – se révèle pleinement lorsque ce personnage tente, à deux reprises, d’enlever Mathilde. Menacée par l’amour furieux de ce prince ainsi que par les menées de Dom Fernand et de Dom Felix, deux autres prétendants qui complotent eux aussi pour la ravir, l’héroïne subit des persécutions qui sont une continuelle source d’inquiétude pour elle21. Ce constat remet en cause l’association entre la liberté et la tranquillité, les deux valeurs que Laure et Constance ont inculquées à Mathilde, et invite à nuancer le rapport d’opposition entre liberté et inquiétude qui traverse la nouvelle.
Même Alphonse, à l’insu de la principale intéressée, songe à un moyen de la contraindre à l’épouser22. Il entend rendre au roi des services si considérables, que celui-ci ne puisse refuser de lui accorder la main de Mathilde en guise de récompense23. S’il témoigne de la vaillance du héros, ce projet consiste néanmoins à obtenir Mathilde contre son gré, ce qui est contraire à la délicatesse de cœur prêchée par celle-ci. Puisque son succès repose sur le pouvoir qu’a le roi de déterminer le destin (matrimonial) d’une personne en dépit d’elle-même, cette entreprise montre en outre que le statut de sujette d’un monarque absolu n’est pas propice à la tranquillité. La raison pour laquelle le projet d’Alphonse échoue confirme cette idée : quoiqu’Alphonse eût, par ses exploits, conservé « la vie et […] la liberté » (Scudéry 2002, 243) du roi, celui-ci refuse d’abord d’accéder à sa requête parce qu’il souhaite lui-même épouser Mathilde. Il faudra qu’Alphonse sauve encore une fois la mise en déjouant un complot qui aurait embrasé toute la ville de Séville pour que le roi revienne ensuite sur sa décision24.
Puisque le père de Mathilde n’est plus, c’est à son grand-père, Dom Manuel, que le roi « laisse la liberté de […] donner Mathilde » à Alphonse (Scudéry 2002, 268. Je souligne). Il « perme[t] » en outre à ce dernier « de l’épouser si elle le veut » (Scudéry 2002, 269. Je souligne). L’insistance du roi sur le fait qu’il autorise certaines actions sans les obliger, répond aux raisons invoquées par Mathilde pour expliquer son refus de l’épouser : elle « ne [lui] demand[ait] pas à […] épouser [Alphonse] », mais seulement « la liberté de n’épouser personne » (Scudéry 2002, 256). Dom Manuel, quant à lui, se fait plutôt persuasif qu’impérieux : « Enfin, ma fille, lui dit-il, vous êtes libre. Le roi consent que vous épousiez Alphonse, je vous le commande autant que je le puis et la raison vous l’ordonne : car enfin, quand vous serez sa femme, vous ôterez tout sujet et au roi et au prince Dom Pedro de vous persécuter comme ils ont fait. » (Scudéry 2002, 269) Dom Manuel affirme la liberté de Mathilde : la seule instance en droit de lui « ordonner » d’épouser Alphonse est sa propre raison. En vertu de celle-ci, Mathilde devrait, selon son grand-père, tirer une leçon des inquiétudes que lui a occasionnées la passion furieuse de ses prétendants et s’en mettre à l’abri en épousant Alphonse. Autrement dit, c’est au nom de la tranquillité que Mathilde est invitée à renoncer à sa liberté. Tandis que la plus grande partie de l’œuvre montre une association entre ces deux valeurs, son dénouement en vient à les opposer : au sein d’une cour tumultueuse, la liberté apparaît comme un état sans repos et le mariage, comme un moyen qui, en dernier recours, pourrait permettre à l’héroïne d’atteindre la tranquillité espérée tout au long du récit25.
C’est une telle importance accordée à la tranquillité qui, déjà, sous-tendait le projet de mariage que le père de Mathilde avait échafaudé pour sa fille peu après leur retour en Castille – un projet qui consistait à unir Mathilde à nul autre qu’Alphonse, le fils unique d’un vieil ami. Connaissant l’état de la cour de Castille, les pères avaient convenu qu’« il n’y avait point de meilleur parti à prendre […] que […] de demeurer avec tranquillité chacun dans son gouvernement » (Scudéry 2002, 136) et de marier leurs enfants ensemble : « Rodolphe n’avait aussi que Mathilde, qu’il aimait extrêmement, et il craignait fort, voyant le grand bruit que faisait sa beauté à la cour, que cela ne lui nuisît au lieu de lui servir. » (Scudéry 2002, pp.136‑137) L’ambiguïté du pronom « lui », qui pourrait avoir pour antécédent tant « Rodolphe » que « Mathilde », fait en sorte que cette phrase peut être interprétée de deux façons. En projetant de donner Mathilde à Alphonse, soit Rodolphe sacrifie la liberté de celle-ci à ses propres intérêts (voire à son propre repos, puisqu’il manifeste le souci d’éviter le tumulte de la cour) ; soit il agit en père soucieux de l’intégrité de sa fille, en la mariant avant qu’elle ne devienne la victime de sa propre beauté. Quoiqu’il en soit, le mariage apparaît, ainsi qu’à la fin de la nouvelle, comme un rempart contre les troubles qu’occasionnera la convoitise des prétendants de la jeune fille.
Mathilde, à qui son père tente d’imposer ce mariage sans la consulter ni lui en expliquer les raisons, s’y oppose farouchement. Bien que cette solution ne lui apparaisse pas fort enviable, elle contemple l’idée d’entrer au couvent, « [c]ar encore qu’elle ne pût se résoudre à se marier, elle aimait le monde, et ne se serait pas résolue sans peine à s’enfermer parmi ces filles qui s’en séparent volontairement pour toujours, quoiqu’elle y eût pourtant moins d’aversion qu’au mariage » (Scudéry 2002, 140). Le fait que l’héroïne dise préférer le couvent au mariage tend également à indiquer une prééminence accordée à la tranquillité plutôt qu’à la liberté. Tandis que le mariage, dans la société de cour, laissait une importante « marge de liberté » aux époux, qui « étaient libres de s’aimer ou de ne pas s’aimer, d’être fidèles ou infidèles, de limiter leurs contacts au minimum compatible avec leur devoir de représentation » (Elias 1985, pp.28, 29), la vie dans les couvents était contrôlée par des règles strictes26. Parmi celles-ci figurait parfois celle de la clôture à laquelle réfère la nouvelle, où sont évoqués l’enfermement et le fait de se séparer du monde pour toujours27. Ainsi, quoique les couvents de femmes de l’Ancien Régime, comme le souligne Nicole Pellegrin, « aient pu être, malgré leurs hautes murailles, des lieux d’affranchissement intellectuel et affectif autant que des bastions protecteurs » (2004, 27), il semble que la nouvelle actualise plutôt la seconde de ces fonctions que la première.
L’expérience qu’acquiert Mathilde tout au long du récit, au fil des persécutions dont elle est victime et au péril de sa tranquillité, fait en sorte que ce goût de la retraite lui revient à la fin de la nouvelle. Redoutant que son mariage avec Alphonse ne leur offre une protection insuffisante contre des souverains tout-puissants, Mathilde le contracte à la condition que son futur époux « renonc[e] à la cour et à l’ambition [et se retire avec elle en Avignon], car [elle] ne pourrai[t] plus vivre sous la domination de deux princes qui ont eu tant d’injustice […] pour [eux]28 » (Scudéry 2002, pp.269‑270). Le récit se termine donc là où il a commencé, en Avignon – une retraite dotée d’une portée critique qui, selon Nathalie Grande, viserait « l’ensemble de la sphère politique, et la capacité de chacun à vivre sereinement toute participation à la vie publique29 » (2002, 49). Au moment où la tension narrative se résout durablement, les protagonistes se retirant hors de la portée de tous ceux qui pourraient leur nuire, l’inquiétude politique instillée chez le lecteur subsiste, puisqu’aucune solution collective n’est proposée contre les risques de l’absolutisme et de la tyrannie. La négativité de l’utopie finale concorde avec l’analyse pessimiste du mariage de l’héroïne à laquelle conduit l’analyse des différentes inquiétudes de l’amour que donne à lire Mathilde30.
Conclusion
Dans la dernière partie de Clélie (1660), le personnage de Plotine renonce à l’homme qu’elle aurait pu aimer afin de n’avoir « de [s]a vie […] nulle sorte d’affection qui [lui] donne de l’inquiétude » (Scudéry 2005, V:377), ce qui a fait voir en elle une prédécesseure de la princesse de Clèves (Aronson 1976, 95; Morlet-Chantalat 2005, pp.15‑17). Dans un article qui porte sur ce premier personnage, Nicole Aronson écrit : « pour Mlle de Scudéry comme d’ailleurs pour Mme de Lafayette, amour est synonyme d’inquiétude. Il peut dans les romans y avoir des amours heureux, il n’y a pas d’amours tranquilles31 » (1976, 94). Héritière de l’« Histoire de Plotine », Mathilde montre les inquiétudes qui surviennent lorsque le personnage féminin est considéré non seulement en tant que sujet moral et juridique, mais aussi comme sujet politique. Mathilde et Plotine ont plusieurs traits communs : après avoir été des enfants à l’esprit précoce32 entourées d’hommes qui se plaisaient à prédire leur avenir amoureux33, toutes deux proclament leur amour du repos et de la liberté34. Or, tandis que le roman évoque l’enfance de Plotine, la nouvelle montre l’éducation de Mathilde : l’aversion pour le mariage manifestée par Plotine semble innée35 ; celle de Mathilde est acquise au contact de Laure, sa mère spirituelle, qui lui inculque un amour de la liberté, garante de tranquillité, sur les plans moral et juridique. L’héroïne reçoit cependant un horoscope qui remet en cause la possibilité qu’elle demeure toujours libre. Un astrologue lui assène la maxime selon laquelle le cœur est rebelle à la volonté, ce qui plonge le lecteur dans une attente anxieuse alors qu’il appréhende pour l’héroïne des tourments qui sont, d’après sa connaissance des effets d’annonce dans les œuvres de cette époque, inévitables. Cependant, après avoir longuement combattu, puis accepté sa passion pour Alphonse, Mathilde goûte les joies d’une tendre inquiétude, issue d’un souci de l’autre et de l’incertitude (sans cesse renouvelée et sans cesse détrompée) d’être autant aimée qu’elle aime. Elle s’oppose sur ce point à Plotine qui, ayant éprouvé une jalousie qui s’est pourtant révélée non justifiée, renonce définitivement à « cette espèce d’affection pleine de je ne sais quelle tendresse inquiète » au nom de son « repos, [s]a liberté et [s]a gloire » (Scudéry 2005, V:pp.374, 377). Il apparaît significatif que Plotine ne renonce pas seulement à la tendresse inquiète, mais aussi à l’affection que celle-ci qualifie : l’inquiétude est inhérente à la tendresse, et un amour sans tendresse est dangereux, comme l’illustre, dans Mathilde, l’exemple de Dom Pedro36.
Tandis que Plotine pâtit d’une agitation dont la cause est tout intérieure, Mathilde, elle, appréhende continuellement les assauts de prétendants qui entendent se servir de leur pouvoir ou instrumentaliser l’absolutisme royal pour l’enlever ou pour l’épouser. Ainsi se vérifie l’autre pan de l’éducation de l’héroïne, inculqué par sa mère, qui l’avait mise en garde contre l’état sans repos qui serait le sien advenant son retour en Castille, un royaume assujetti à un monarque tyrannique. C’est pour échapper aux persécutions des hommes qui la convoitent que Mathilde, quoiqu’elle adhère toujours à son « inclination » première contre le mariage, privilégie sa tranquillité et épouse Alphonse37.
Contrairement à la fin de l’« Histoire de Plotine » et à celle de La princesse de Clèves, celle de Mathilde est en accord avec l’ordre social : en s’épousant, Mathilde et Alphonse exaucent, quoique de façon posthume, le vœu de leurs pères. Elle répond aussi à l’ordre astral : le destin de Mathilde correspond à celui que lui prédit Anselme au début de la nouvelle et l’héroïne se conforme même à une nouvelle prédiction qui lui est annoncée après le dénouement, selon laquelle « tous ses malheurs seraient passés » « pourvu qu’elle sortît de Castille » (Scudéry 2002, 270). En alliant ainsi un mariage d’amour contracté pour des motifs rationnels et l’accomplissement d’une fatalité qui ne suscite ni terreur, ni pitié, la conclusion de Mathilde dénature les dénouements de la comédie et de la tragédie ; il souligne à la fois le caractère inquiétant de la liberté et son illusion38.
Bibliographie
La « Conversation de l’ennuy sans sujet » éclaire la conception générale de l’inquiétude que pouvaient se faire Madeleine de Scudéry et ses contemporains. Au sujet d’Aminte, qui souffre d’un « ennuy universel » lui donnant toujours « une impatience extrême de changer de lieu », les autres devisants et devisantes disent qu’elle « passe [sa] vie dans une inquietude continuelle dont [elle] ne [peut] rendre de bonne raison » (Scudéry 1684, pp.462, 464, 462). Son « humeur inquiete » (rappelons qu’« humeur », à l’époque « se dit […] d’une certaine disposition de l’esprit, ou naturelle, ou accidentelle » (Dictionnaire de l’Académie françoise 1694, I:575), c’est-à-dire qu’il peut s’agir d’un état durable ou passager) est assimilée à une « instabilité de l’esprit » (Scudéry 1684, 478). Persistant dans le temps et dépourvue d’objet, l’inquiétude d’Aminte est un cas illustrant une forme particulièrement pure de cet état. De celui-ci, il est possible de déduire que l’inquiétude, lorsqu’elle n’est que passagère, est considérée comme une forme d’agitation d’esprit.↩︎
« [L]a crainte est toujoûrs accompagnée d’inquietude. » (Scudéry 1686, 3)↩︎
« [P]our l’ordinaire l’esperance est accompagnée d’inquietude. C’est selon l’humeur de celui qui espere, reprit Climene, car une esperance sage n’inquiete pas. » (Scudéry 1686, 2)↩︎
« Ah ! reprit Philiste, je ne mélerois pas de guerir Clitandre de cette espece d’inquietude, si quelque passion galante la causoit. » (Scudéry 1686, 4)↩︎
Une telle inquiétude ne peut survenir que dans le cas où le mariage a été contracté par amour. Cela n’était pas la norme sous l’Ancien Régime, alors que les fils et filles de famille servaient souvent de monnaie d’échange dans des transactions guidées par l’intérêt des pères (à ce sujet, voir Christian Biet (2002, 178)). Laure évoque cette situation, en disant que les « intérêts de famille » pour lesquels les femmes « se sacrif[ient] » en se mariant « ne servent souvent de rien à la douceur de la vie » (Scudéry 2002, 119). ↩︎
À deux reprises, la narratrice insiste sur la gravité de l’état d’affliction de Constance – un terme qui apparaît dans la définition de l’inquiétude que donne le Dictionnaire universel : « Chagrin, ennuy, trouble & affliction d’esprit. » Voir l’article « Inquiétude » dans Furetière (1690b), 352.↩︎
Au sujet du déterminisme astral absolu, voir Drévillon (1996, pp.58‑59).↩︎
Comme le souligne Hervé Drévillon, « [i]l est capital de remarquer qu’au XVIIe siècle, les esprits sont extrêmement troublés par la capacité des astrologues à voir juste. De nombreuses réfutations de l’astrologie posent la question embarrassante de savoir pourquoi les prédictions des astrologues s’accomplissent si souvent » (1996, 28).↩︎
Selon le Dictionnaire de l’Académie française, « bizarre » « signifie […] fig[urément] Extraordinaire & hors de l’usage commun » (1694, I:102).↩︎
Cette prémisse suppose un rapport d’équivalence et d’interchangeabilité entre les mots et les choses (Drévillon 1996, 31). Celui-ci avait déjà été remis en cause dans la Logique ou l’art de penser (1662) d’Antoine Arnauld et Pierre Nicole, pour qui « le langage ne dit pas le monde, [mais] le représente », comme le souligne Hervé Drévillon (1996, 180). À cette conception de l’astrologie, dite « judiciaire », s’opposait une astrologie dite « naturelle », selon laquelle les astres exerçaient une influence sur les corps. Voir Drévillon (1996, pp.32‑33).↩︎
Mathilde « répon[d] bas en rougissant » aux vers d’Alphonse sur la jalousie (Scudéry 2002, 177) ; « quand elle [Mathilde] […] voyait [Alphonse], il lui était impossible de ne rougir pas, quoiqu’elle se contraignît autant qu’elle pouvait » (Scudéry 2002, 179).↩︎
Devant l’indifférence de Mathilde à son égard, Alphonse se rapproche de Doristée pour lui donner de la jalousie, une manœuvre qui s’avère efficace : « Je voudrais de tout mon cœur qu’Alphonse n’aimât pas Doristée » (Scudéry 2002, 181), confie Mathilde à son amie Lucinde.↩︎
Roger Duchêne écrit que la tendresse est « seule capable de vivifier l’affectivité, qui est tout entière de son domaine » (1993, 626. L’auteur souligne).↩︎
Comme l’écrit Delphine Denis, l’univers de Tendre « n’entendait pas faire sécession d’avec le plus vaste Royaume de Galanterie, aux frontières indécises et mobiles : mais les signes de la sociabilité galante, tout à la fois suspects dans leur interprétation et légitimes dans leur expression ritualisée, ne sauraient se confondre, en dépit des apparences, avec les manifestations du Tendre ; ces dernières invitent en réalité à une complète resémantisation des premiers, à leur pleine réévaluation » (2011, 66). Voir aussi pp.59-61.↩︎
« [I]l [Alphonse] connaissait bien que ces vers-là étaient pour lui […]. […] [C]onsidérant que, ces vers étant fort passionnés, ce serait offenser Mathilde que de paraître en cette occasion comme son amant, il se retint » (Scudéry 2002, 201. Je souligne.).↩︎
La narration rapporte ainsi les pensées d’Alphonse, après qu’il eut sauvé Mathilde d’une tentative d’enlèvement : « Alphonse eut la satisfaction d’avoir rendu un service considérable à Mathilde. » (Scudéry 2002, 213. Je souligne.) Quelques lignes plus bas, le discours transposé en style indirect montre qu’Alphonse est plus modeste en paroles qu’en pensée : « Alphonse n’eut le temps que de dire à Mathilde qu’il s’estimait très heureux de lui avoir rendu ce petit service. » (Scudéry 2002, 213. Je souligne.)↩︎
Le premier mot de la notice « Chagrin » du Dictionnaire universel est « Inquiétude », et celui de la notice « Inquiétude », dans le même dictionnaire, est « Chagrin ». Voir l’article « Chagrin » dans Furetière, (1690a, n.p.) et l’article « Inquiétude » dans idem (1690b, II:352).↩︎
Le souci de l’autre qui caractérise la tendresse est souligné par Roger Duchêne (1993, pp.626‑627). Les marques d’inquiétude sont par ailleurs dans le récit interprétées comme des signes d’un amour secret. Voir, par exemple, Scudéry (2002, 229) : la nouvelle d’une bataille navale dans laquelle on croyait qu’Alphonse avait péri « toucha sensiblement [Mathilde], qui ne put cacher son inquiétude à l’envoyé de Dom Pedro […], témoignant y prendre un intérêt fort grand et ayant sur le visage une tristesse extrême, de sorte que Dom Pedro au retour de son envoyé fut bien chagrin de comprendre que Mathilde aimait tendrement Alphonse ».↩︎
Voir, par exemple, Scudéry (2002, 190) : « [M]athilde avait […] du chagrin de ce qu’elle remarquait que Dom Pedro l’aimait toujours, quoiqu[’][…] il ne lui parlât pas souvent de sa passion ; mais quand cela arrivait, c’était en des termes qui lui faisaient tout craindre de lui […]. Elle avait aussi quelque inquiétude de voir que Dom Fernand et Dom Félix avaient de grandes conférences ensemble ».↩︎
La narration dévoile qu’Alphonse fait sa cour au roi « par devoir et par ambition, et même par l’intérêt de son amour » (Scudéry 2002, 171), sans toutefois expliquer comment l’empressement d’Alphonse auprès du roi servira son intérêt amoureux. Cela s’éclaire quelque vingt pages plus loin : « Il crut […] que, pour forcer Mathilde à changer de sentiments, il fallait faire quelque fortune éclatante et rendre de si grands services au roi qu’il pût ensuite obliger Mathilde à le rendre heureux ; de sorte que dans cette vue-là il fit sa cour avec une grande assiduité, et l’on peut dire qu’il ne voyait que sa maîtresse et son maître. » (Scudéry 2002, 195)↩︎
Le projet d’Alphonse correspond aux mœurs de la société du roman : lorsque le roi oblige Mathilde à suivre sa parente Théodore en province alors que celle-ci préférerait demeurer à Burgos auprès de Lucinde, « [o]n dit à la cour que ce qui le poussait à cela était que, la regardant comme une héritière extrêmement riche, il la destinait pour récompense de quelqu’un de ceux qui le serviraient bien à la guerre, mais ce n’était pas la véritable raison » (Scudéry 2002, 221). L’allusion énigmatique, à la fin de la phrase, sera éclaircie seulement au moment où le projet qu’a le roi d’épouser lui-même Mathilde sera révélé.↩︎
Selon Nathalie Grande, le monologue qui illustre le cheminement de la pensée du roi en cette occasion participe d’une critique de l’absolutisme qui se veut « argumentée, raisonnable, respectueuse pourrait-on dire » (2002, pp.18‑19). Christian Zonza a également souligné la critique politique que comporte cette nouvelle (2007, pp.486‑488), ce qu’avait aussi fait Alain Niderst en en proposant une lecture à clé (1976, pp.473‑474).↩︎
Sur ce point, mon analyse s’écarte de celle de Daniella Dalla Valle (1993, 517), qui considère le mariage de Mathilde comme un triomphe : « [L]a protagoniste – ayant reçu d’abord une phase d’éducation intellectuelle, ensuite une phase d’expérience pratique – sort gagnante de l’une et de l’autre et entraîne avec elle, dans la victoire, son bien-aimé Alphonse. »↩︎
Notons que cette liberté autorisée par le mariage, quoiqu’elle permette le commerce du monde (auquel Mathilde ne renoncerait qu’à contrecœur), ne satisferait pas des personnages comme Laure et Mathilde. Selon Laure, un mariage engage « l’honneur » des époux, lequel « veut encore qu’[ils] s’aime[nt] » et les attache l’un à l’autre « quoique le cœur ne le veuille plus » (Scudéry 2002, 119). Autrement dit, c’est la vertu de ces personnages et leur haute exigence de sincérité, davantage que les contraintes sociales, qui font en sorte que le mariage leur apparaît si contraignant.↩︎
Au sujet de la clôture et des règles appliquées dans les couvents, voir Nicole Pellegrin (2004, pp.28‑31).↩︎
Daniella Dalla Valle a déjà décrit la double renonciation à laquelle donne lieu ce mariage (1993, 515).↩︎
Au sujet du topos de la retraite dans les nouvelles historiques, voir Christian Zonza (2007, pp.530‑532). Plus largement, sur la prégnance de celui-ci dans l’imaginaire du XVIe siècle, voir Bernard Beugnot (1996). Le troisième chapitre de cet ouvrage traite spécifiquement de la portée critique de ce geste (1996, pp.129‑163).↩︎
L’utopie avignonnaise est aussi une forme d’uchronie. Tandis que la narratrice rapporte la mort de ceux qui ont nui à Alphonse et Mathilde, les membres du petit cercle d’Avignon semblent figés dans le temps. À cet égard, l’absence de mention de la mort de Laure, survenue en 1348, est particulièrement remarquable, dans la mesure les personnages historiques mentionnés dans l’épilogue (le roi Alphonse XI, Dom Pedro, Marie de Padille) ont trépassé après elle.↩︎
Dans le cas de Scudéry, il serait préférable d’évoquer la tendresse, et non l’amour.↩︎
Voir Scudéry (2005, V:339; 2002, 114).↩︎
Voir Scudéry (2005, V:341; 2002, pp.115, 121, 122, 130).↩︎
Voir Scudéry (2005, V:377; 2002, 143).↩︎
Voir Scudéry (2005, V:339).↩︎
Dans Clélie, c’est Horace, le ravisseur de l’héroïne, qui « personnifie […] l’amant incapable de tendresse », selon Roger Duchêne (1993, 627).↩︎
Il est d’ailleurs remarquable que les mots « inclination » et « sentiment », au sein des paroles par lesquelles Mathilde justifie auprès d’Alphonse le consentement qu’elle s’apprête à donner, fassent référence à son aversion pour le mariage et non à son amour pour lui. « [S]i j’avais suivi mon inclination, je n’aurais jamais consenti à ce que vous désirez », répond Mathilde à Alphonse qui veut obtenir sa main. « [D]ès que j’ai eu le plaisir de refuser une couronne pour l’amour de vous, j’ai cru que, vous ayant donné cette marque de mon affection, je ne devais plus refuser de rendre notre fortune inséparable, et qu’une amitié aussi forte ne vous paraîtrait pas assez innocente sans cette condition. Car, si je vous l’avais pu toujours cacher, vous auriez eu bien de la peine à me faire changer de sentiment. » (Scudéry 2002, 269)↩︎
Nobuko Akiyama (2011) a mis en lumière les similitudes entre Mathilde et plusieurs pièces de théâtre qui lui sont contemporaines, mais ne propose pas une telle interprétation de son dénouement.↩︎