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Dossiers2026/08/24

Trajectoires de l’inquiétude

Informations
  • Résumé
  • Mots-clés (8)
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      Texte

      Les articles réunis dans ce dossier sont le fruit d’une réflexion menée au cours d’un séminaire qui portait sur la question de l’inquiétude. Nous sommes parti·es d’un double constat : celui, d’abord, d’une remarquable présence des paroles inquiètes ou inquiétantes dans la sphère des discours contemporains ; celui, ensuite, de la diversité des significations et des usages qui sont attachés à ce terme. Ils nous ont en effet parus nombreux, les lieux actuels de l’intranquillité, que l’on pense à l’émergence de concepts comme ceux d’écoanxiété (Magny 2019) ou de collapsologie (Servigne et Stevens 2015), aux conséquences d’un « capitalisme de crise » (Comité invisible 2014), à la pensée d’une « crise du temps » (Hartog 2012), ou encore au succès des imaginaires dystopiques et apocalyptiques. L’inquiétude y est, selon, un sentiment qu’il faut éveiller ou une impuissance à guérir. Elle n’est pas tout à fait la peur qui nomme son objet, ses ennemis (Bernard 2010) mais elle n’est pas non plus étrangère à l’angoisse (ou anxiety dans les traductions anglaises) dans laquelle Kierkegaard reconnaissait une expérience morale autant qu’un principe ontologique (Kiergegaard 1977). L’histoire et les formes de l’inquiétude sont à la fois anciennes et tortueuses (Deprun 1979), depuis l’inquiétude charnelle puis métaphysique de saint Augustin jusqu’au sentiment d’une épreuve caractéristique du temps présent (Viart 2018).

      Étymologiquement liée à l’absence de repos (in-quies), l’inquiétude peut être mobilisée comme pratique philosophique, exercice nécessaire du doute, comme chez les Sceptiques par exemple (Giocanti 2019; Brenner et Pérez-Jean 2022). Elle sert alors un souci (crainte autant que soin) de soi et du monde. Comme signe d’une insatisfaction, elle dit le manque qui nous habite, nos désirs insatiables et toujours déçus, mais elle peut être également la voie de notre salut (Devillairs 2002). En ce sens, on en trouve des usages dans le discours politique (Hobbes 1651), la pensée éthique (Locke 1689) ou épistémologique (Foucault 1966). Elle est liée aux passions (la jalousie condamne à l’intranquillité) et irrite la raison (cette curiosité qui tient éveillée). Histoire autant que sentiment du temps, elle gît dans le souvenir (celui de la chute, mais aussi des guerres passées, des épidémies) et dans l’advenir (du jugement dernier, d’une fin qui vient).

      Nous avions d’abord imaginé proposer une histoire de l’inquiétude qui tenterait d’en retracer les évolutions et les bifurcations sémantiques et théoriques. En nous appuyant notamment sur une histoire des émotions (Boquet et Nagy 2015), nous souhaitions saisir la façon dont l’intranquillité travaille le discours, dont elle est l’origine autant que l’objet. Au fil des semaines, cependant, il nous a semblé que c’était moins la question de l’histoire d’une idée ou d’une émotion que nous mettions en lumière que la manière dont, dans des temps et des contextes différents, l’inquiétude trace et anime des trajectoires (lignes courbes et mobiles, souvent sinueuses). Le titre de notre dossier, Trajectoires de l’inquiétude, est ainsi volontairement polysémique. Il s’agit non seulememt de voir quelques-unes des incarnations discursives de l’inquiétude, mais aussi de la considérer comme ce qui anime le langage. L’inquiétude, qu’elle soit sentiment, expérience, principe essentiel ou intellectuel, détermine des lignes de vie et de récit, un mouvement de la pensée, une infatigable mais épuisante mobilité du corps, parfois jusqu’à la paralysie.

      Les contributions rassemblées ici analysent donc quelques-unes des mises en scène de l’inquiétude dans la fiction, l’essai et la pensée critique, depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours. Juliette Bouchard-Lussier (à venir) et Élénore Caron montrent comment l’inquiétude qui meut les personnages éclaire les logiques narratives et formelles à l’oeuvre dans le récit : face à l’instabilité des choses, elle plonge le Chéri de Colette dans une profonde mélancolie (Juliette Bouchard Lussier) ; face à la cacophonie du quotidien, elle fait d’Alexandre Chenevert un éternel insatisfait, malade de tous les maux du monde dont il devient l’impuissante caisse de résonnance (Éléonore Caron). Ni l’un ni l’autre ne sait jamais trouver son lieu, son repos, et Gabrielle Roy, comme Colette, propose une véritable, et parfois oppressante, stylistique de l’agitation ou de la paralysie. L’inquiétude est aussi l’écho en nous des peurs des autres, peurs dont le sens et la raison restent troubles. Elle constitue ainsi un élément central du récit de formation de Bérénice, l’héroïne de La géographie des baleines de Manuèle Peyrol. Reprenant les analyses de Le Clézio, Sadri Lakhdar (à venir) y voit une « expérience de la dépossession » dont Bérénice n’est sauvée que par l’imagination et l’écriture. Elle est, de même, un motif récurrent dans les écrits de Madeleine de Scudéry qui questionne les conséquences (sociales, politiques, privées) d’une « tendresse inquiète ». Dans sa lecture de Mathilde, Florence Brassard examine à ce titre les liens complexes qui se nouent, pour l’héroine, entre quête du repos, liberté, sentiment et volonté, Scudéry mettant en scène le « caractère inquiétant de la liberté ». Si l’inquiétude travaille donc la structure de récits voués à l’irrésolution – ou à une résolution insatisfaisante, comme chez Gabrielle Roy –, l’enjeu est également anthropologique. Félix Bélanger (à venir) rappelle que, pour Montaigne, elle est, au côté de l’irrésolution, un symptôme de notre condition humaine, autant qu’un art de vivre qui trouve peut-être dans le voyage son expression la plus aboutie : ce temps du mouvement sans souci. Elle s’épanouit sans son revers, une tranquillité imaginaire et, peut-être, mortifère. En ce sens, il n’est pas inutile de la susciter chez les lecteurs et lectrices, pour le meilleur et pour le pire. Dans le Manifeste conspirationniste, Léo Domingue (à venir) décèle ainsi un usage ambivalent de l’inquiétude : dénoncée comme manipulation rhétorique (inquiéter pour rendre vulnérable, pour être celui ou celle qui rassure, qui prend en charge), elle est finalement reprise à son compte par le Manifeste lui-même dont le style (hyperbole, exagération, sentence) vise à susciter l’inconfort et éveiller la révolte. Effet pathétique du discours, elle peut alors servir un argument politique ou spirituel. Pour Maxime Cartron, le concept d’inquiétude se charge en effet d’une dimension idéologique dans le débat qui opposent les penseurs du baroque au XXe siècle. Outil herméneutique, déchiffrement d’une crise métaphysique : la polysémie même de la notion témoigne à quel point nos peurs contemporaines irrigent nos lectures du passé. Vocation spirituelle aussi : Bernanos fait de l’espace littéraire un locus terribilis, un lieu d’angoisse qui pourrait, selon Martin Hervé (à venir), ouvrir « à une communication inquiètes des intériorités ». Cette expérience, ou ce sentiment, métaphysique est, enfin, celle d’un certain rapport au temps. Dans la fin du cycle arthurien que raconte La Mort le roi Artu, ce repos tant recherché provoque désormais une crainte sourde. Comme le montre Adrien Savard-Arseneault (à venir), la quiètude annoncée devient paradoxalement l’objet d’angoisse auquel les chevaliers opposeront un mouvement éperdu, tentative desespérée et vouée à l’échec – ils le savent, comme les lecteurs et lectrices – de « retarder la fin ».

      Je voudrais terminer en remerciant très chaleureusement tous·tes les étudiant·es du séminaire FRA6145 qui ont accepté de jouer le jeu, pas toujours confortable, de la recherche, qui ont pensé et échangé avec une générosité et une exigence qui ne se sont jamais pas démenties. Au cœur de l’hiver 2023, j’ai profité d’un véritable dialogue intellectuel et humain, toujours bienveillant, toujours exigeant au cours duquel mes idées se sont beaucoup déplacées et enrichies. Je souhaite qu’ils et elles en aient retiré le même plaisir que moi. Je remercie également nos deux conférenciers invités, Maxime Cartron et Martin Hervé, qui ont partagé leur recherche et leurs interrogations avec nous et qui ont accepté de se joindre à ce dossier. Leur contribution est infiniment précieuse.

      Si nous avons tous·tes été inquiet·ètes, du moins l’avons-nous été ensemble et avec joie.

      Bibliographie

      Bernard, Mathilde. 2010. Écrire la peur à l’époque des guerres de religion. Une étude des historiens et mémorialistes des guerres civiles en France (1562-1598). Paris: Hermann.
      Boquet, Damien, et Piroska Nagy. 2015. Sensible Moyen Âge. Une histoire des émotions dans l’Occident médiéval. Paris: Seuil.
      Brenner, Anastasios, et Brigitte Pérez-Jean, éd. 2022. L’incertitude chez les Anciens et les Modernes. Paris: Honoré Champion.
      Comité invisible. 2014. À nos amis. Paris: La Fabrique.
      Deprun, Jean. 1979. La philosophie de l’inquiétude en France au XVIIIe^{\textrm{e}} siècle. Paris: Vrin.
      Devillairs, Laurence. 2002. Philosophie de Pascal. Le principe de l’inquiétude. Paris: PUF.
      Foucault, Michel. 1966. Les mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines. Paris: Gallimard.
      Giocanti, Sylvia. 2019. Scepticisme et inquiétude. Paris: Hermann.
      Hartog, François. 2012. Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps. Paris: Points.
      Hobbes, Thomas. 1651. Leviathan: Or, The Matter, Forme and Power of a Commonwealth, Ecclesiasticall and Civil. Oxford: Blackwell.
      Kiergegaard, Søren. 1977. Le concept de l’angoisse. Traduit par Knud Ferlov et Jean Gateau. Paris: Gallimard.
      Locke, John. 1689. An Essay Concerning Human Understanding. Édité par Peter Harold Nidditch. Oxford: Clarendon Press.
      Magny, Michel. 2019. Aux racines de l’anthropocène. Une crise écologique reflet d’une crise de l’homme. Paris: Bord de l’eau.
      Servigne, Pablo, et Raphaël Stevens. 2015. Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes. Paris: Seuil.
      Viart, Dominique. 2018. Une mémoire inquiète. La route des Flandres de Claude Simon. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion.
      Articles (3)
      Alexandre Chenevert L’inquiétant inquiété de GabrielleRoy
      Publié près de 10 ans après le chef d’œuvre de Gabrielle Roy, Bonheur d’occasion, Alexandre Chenevert est peut-être le mouton noir de l’œuvre de l’autrice. Écorché par la critique de l’époque, le roman a depuis été l’objet d’interprétations discordantes. Avec comme personnage central un caissier de banque perpétuellement agité, éco-anxieux …
      L’héroïne éponyme de la nouvelle historique et galante Mathilde (1667) de Madeleine de Scudéry, est éprise de tranquillité, qu’on lui a présentée comme étant consubstantielle de la liberté sur les plans moral, juridique et politique. Ce postulat, qui est au cœur de l’éducation de ce personnage, est remis en cause …
      La critique a régulièrement mis en adéquation la notion de baroque avec le sentiment d’inquiétude dans le but de faire briller en contrepoint la supposée sérénité qui serait l’apanage du classicisme. Or cet usage idéologique de l’histoire des émotions, destiné à défendre une prétendue exception culturelle française est loin d’être …