Figure iconique de la chanson française, Barbara s’est éteinte en novembre 1997, dans sa soixante-huitième année. Vingt ans plus tard s’ouvrait à la Philharmonie de Paris une superbe et monumentale exposition hommage1 (Deroudille 2017). Présentée à la Galerie des donateurs, celle que propose jusqu’au 5 avril la Bibliothèque nationale de France se veut beaucoup plus intimiste. Y sont exposés des documents récoltés par l’association Barbara Perlimpinpin, fondée par une petite communauté d’admiratrices et d’admirateurs de l’autrice-compositrice-interprète au tout début des années 2000. Tirant son nom de l’une des rares chansons engagées de Barbara (1972), cette association s’est battue pour conserver des pièces originales à valeur patrimoniale, alors qu’une première vente aux enchères de biens ayant appartenu à l’artiste faisait craindre leur dispersion. Patiemment constitué, ce fonds d’archives qui réunit des manuscrits, des partitions annotées, des affiches, des clichés, des coupures de presse ou encore des lettres de fans, a été cédé à la BnF en mars 2023 (Morain 2023). À partir d’une centaine de pièces issues de cette donation, l’exposition retrace le parcours biographique et artistique de Barbara, en se focalisant notamment sur la relation singulière que la « Dame brune » a bâti avec son public.
Célèbre pour sa silhouette longiligne, son rocking chair qu’elle installait sur scène et, bien sûr, son répertoire constitué d’une quinzaine d’albums studios et d’une centaine de titres, Barbara a laissé à notre patrimoine musical des chansons inoubliables, parmi lesquelles L’Aigle noir (1970), Göttingen (1965) ou Dis quand reviendras-tu ? (1962). Or, contre l’idée qu’elle se faisait d’elle-même, Barbara n’était pas seulement « une femme qui chante », elle était indiscutablement une poétesse, ainsi que l’a défendu Joël July dans ses travaux universitaires (July 2004, 2021). En creux, cette exposition publique et, plus encore, le legs à la BnF qui l’a permise, rendent hommage à la formidable versificatrice qu’elle était, tout autant qu’à la femme engagée qu’elle n’a jamais prétendu être, livrant pourtant ses combats en faveur du respect des homosexuels, pour la reconnaissance des victimes du sida ou contre le sort des détenues.
Une « frise elliptique » pour un « portrait kaléidoscopique »
Les deux commissaires, Coline Arnaud et Émilie Kaftan, assument de suivre une chronologie relativement imprécise, voire allusive. « Entre ce que l’artiste veut bien dire d’elle, ce que son auditoire retient, devine, imagine, et ce que le temps fixe dans les mémoires, l’histoire de Barbara est nécessairement subjective », précisent-elles dans le panneau introductif. On comprend que l’exposition laissera dans l’ombre certains pans de la vie de Barbara. Sa trajectoire conservera une part de mystère, à l’image de l’affiche en noir et blanc qui reprend un cliché énigmatique saisi par Marcel Imsand, depuis les coulisses, au moment même où l’artiste fait son entrée sur scène, si bien que le photographe n’a saisi, à l’aplomb du rideau, que son profil au nez aquilin et son pied droit (figure 1).
Née Monique Serf, Barbara passe sa prime jeunesse à Paris, où elle voit le jour en juin 1930. Sous l’Occupation, les persécutions antisémites obligent ses parents à chercher refuge dans des petites communes, à l’instar de Saint-Marcellin, où la famille s’établit en 1943 dans une maison pavillonnaire (dont la photo, offerte par la municipalité de l’Isère, figure à l’entrée du parcours d’exposition). « La guerre nous avait jetés là. Nous vivions comme hors-la-loi » fredonne-t-elle dans Mon enfance (1968). Dans cette superbe ballade, Barbara évoque avec nostalgie les parfums associés à cette époque (celui « des sauges rouges », « des dahlia fauves » ou « des mûres écrasées »), se remémore les joies vécues (attestées par ces « cris d’enfant qui jaillissaient comme source claire »), autant qu’elle ressasse avec tristesse les peines et les douleurs endurées (au point d’avoir « mal d’être revenue »).
Deux ans plus tôt, dans les Hautes-Pyrénées, son père s’est livré aux premiers viols sur sa fille aînée. À peine évoquée dans l’exposition de la BnF, la fêlure intime de l’inceste n’en reste pas moins déterminante dans la vie comme dans la carrière de la chanteuse, ainsi qu’elle le confie dans ses mémoires inachevés : « un soir, à Tarbes, mon univers bascule dans l’horreur. J’ai dix ans et demi », écrit-elle (Barbara 1998, 31). Ces révélations posthumes éclaireront d’une lumière sombre certains titres de son répertoire, tels que L’Aigle noir, bien sûr, mais aussi Nantes (1964), Au cœur de la nuit (1967) ou Amours incestueuses2 (1972).
Une femme qui chante
Âgée d’une vingtaine d’années, l’aspirante interprète tente sa chance à Bruxelles, où elle tutoie la misère au point de partager la vie des prostituées, dont elle célébrera plus tard, à la première personne du singulier, la joie de vivre et la fierté dans Hop-là (1970), tel un pied-de-nez aux infortunes ou, comme l’écrivent les sociologues, « un retournement du stigmate » (Chaudier 2022). De retour en France en 1955, la chanteuse débute sa carrière dans des petits cabarets parisiens : « aux tables de La Boule d’Or, Barbara amuse et séduit. Sur la scène de L’Écluse, elle fascine et impressionne. Et toujours, elle intrigue » souligne sa biographe (Lehoux 2017, 108). Bientôt connue comme la « Chanteuse de minuit », elle reprend des refrains écrits par d’autres. C’est notamment le cas de certains titres de Brassens et de Brel, qui lui permettent d’enregistrer deux albums studios en 1960 et lui valent de décrocher le Grand prix du disque de l’Académie Charles-Cros.
Ses premiers succès l’encouragent à persévérer et à prendre aussi la plume, en vue d’écrire elle-même ses morceaux. « L’art d’écrire des paroles, c’est l’art du rejet, de savoir sélectionner en fonction du rendement affectif le plus fort » déclare Barbara, avant d’ajouter n’écrire « qu’à partir d’une émotion, qu’il s’agisse d’une déchirure ou d’une joie », lui permettant d’élaborer des chansons qui « ne sont pas des poèmes, mas des petites nouvelles qui font la vie d’une femme » (Godin et Happart 1968). Autodidacte, Barbara compose également, mais elle ne maîtrise pas le solfège, si bien que ses mélodies sont enregistrées puis retranscrites par ses collaborateurs. Il en va ainsi de la partition (exposée sous vitrine) de Du bout des lèvres (1968) qui a servi à la déclaration à la Sacem et dont il est fait mention qu’elle a été « retranscrite pour Barbara ».
Comme le souligne également l’un des panneaux explicatifs, l’interprète commence à perdre sa voix dès le milieu des années 1970, ce qui est d’autant plus douloureux pour elle qui entretient un rapport proprement organique à sa musique. Ainsi, dans un entretien qu’elle accorde à une revue belge, elle déclare que la toux (perceptible sur son enregistrement du concert de Bobino en 1964) « appartient au corps de [ses] chansons, au même titre que tous les autres sons, harmoniques ou non, qui en constituent la substance » (Godin et Happart 1968). Exigeante et perfectionniste, elle annonce en 1969 vouloir renoncer au « fonctionnariat de la chanson » et mettre un terme à ses récitals publics. Après l’échec de la pièce musicale Madame (1970), elle s’essaie au cinéma avec Jacques Brel dans Franz (1972). Malgré la présence à l’écran des deux vedettes, le public n’est pas au rendez-vous.
Celle qui (en)chante ses tourments sous des métaphores poétiques (à l’image de la figure allégorique de l’aigle noir), multiplie les aventures avec les hommes qu’elle honore en musique (Mes hommes, 1968), et se rit de ses Insomnies (1978) n’en souffre pas moins d’épuisement chronique. Ses fantômes la hantent. En 1974, Barbara est retrouvée inanimée dans sa résidence de Précy-sur-Marne après une surconsommation de barbituriques.
Sa plus belle histoire d’amour
Sans jamais avoir fondamentalement abandonné la scène, l’artiste donne un second souffle à sa carrière à partir de la seconde moitié des années 1970, où elle triomphe notamment à l’Olympia (1978). Son apothéose artistique est vraisemblablement atteinte à l’automne 1981, lorsqu’elle livre une trentaine de représentations sous un chapiteau spécialement dressé pour elle à l’hippodrome de Pantin. Diffusés au fond de la galerie derrière un grand rideau noir, des extraits télévisés de ces récitals révèlent la symbiose particulière qui unit Barbara et son public, confinant à une forme de communion religieuse. Si le morceau Marienbad (1974), composé par Barbara sur des paroles de François Wertheimer, célèbre une passion mystique, c’est bien sûr le titre Ma plus belle histoire d’amour (1967), dédié à son public, qui en constitue l’expression achevée.
Désormais précieusement conservés par le département de la musique de la BnF, les lettres de fans et autres témoignages recueillis par l’association Barbara Perlimpinpin attestent de l’intimité que l’artiste entretenait avec ses fans, en particulier vis-à-vis des plus précaires ou discriminés. Insomniaque, elle pouvait passer des nuits au téléphone à l’écoute des angoisses de jeunes séropositifs. Un message manuscrit, adressé à Barbara, témoigne de son engagement auprès des malades.
Paris 30/06/92.
Bonjour,
Aujourd’hui c’est avec douleur que je vous écris, en espérant que cela ne vous importunera pas.
Je suis le frère de Karim à qui vous aviez dit quelques mots au téléphone qui l’avaient réconforté.
Le SIDA a eut [sic] raison de sa jeunesse et de notre espoir d’une vie meilleure et plus douce pour lui. Il est mort le 8 mai et c’est avec beaucoup d’hésitation que j’ai souhaité sortir du silence et vous l’apprendre.
Pour elle qui vivait la vie comme une passion déchirante, le sida était « quelque part un grand mal d’amour »3. Ce combat contre l’épidémie l’a conduite à mener une campagne active pour la défense du préservatif, ou plus discrète, sans caméra ni journaliste, dans les services d’infectiologie et les prisons pour femmes, aux côtés du médecin Gilles Pialoux.
Tolérante envers les diversités, émancipée dans sa vie personnelle et, en un certain sens, foncièrement féministe, Barbara ne s’est jamais présentée comme une femme engagée. Une dizaine de ses titres, dont Sid’amour à mort (1986) et Les Enfants de novembre (1988), s’avèrent cependant « directement vecteurs d’une démarche politique » (July 2008). Sympathisante de gauche, elle a dédié à François Mitterrand, après sa victoire en mai 1981, le titre Regarde, où elle évoque « un homme [qui] une rose à la main, a ouvert le chemin vers un autre demain ». Sept ans plus tard, elle est reçue à l’Élysée par le président socialiste qui lui remet l’insigne de chevalier de la Légion d’honneur.
Concernant sa judéité, Barbara ne l’a pas revendiquée non plus, mais y est demeurée attachée. À l’image de Serge Gainsbourg ou de Jean-Jacques Goldman, elle s’apparenterait à une marrane, du nom de ces communautés juives ibériques restées « secrètement fidèles à leurs origines » (Jablonka 2024, pp. 135-136). Aujourd’hui, elle repose dans le caveau familial maternel des Brodsky, au sein du carré juif du cimetière de Bagneux. L’exposition présente des photos prises lors de la cérémonie d’inhumation qu’elle voulait « sobre et laïque », ainsi qu’une vidéo qui rend compte de l’émotion populaire suscitée par sa disparition. Au milieu de la foule des anonymes, on aperçoit dans les reportages d’époque, Muriel Robin, Fanny Ardant, Jacques Attali – qui a composé pour elle Coline (1990) – ou encore Gérard Depardieu, avec lequel elle avait joué le spectacle musical Lily Passion (1986).
D’un fonds associatif au patrimoine collectif
L’exposition s’achève sur un dernier panneau où les commissaires saluent « la démarche archivistique et patrimoniale singulière » entreprise par l’association Barbara Perlimpinpin auprès d’admirateurs et de membres de l’entourage de l’artiste, sans laquelle cette rétrospective n’aurait pas été possible. En quelque sorte, les adhérents de cette association ont fait leurs les paroles de la chanteuse qui, dans Drouot (1970), raconte les déboires d’une « gloire déchue des folles années trente » contrainte de vendre aux enchères ses souvenirs les plus chers et qui, dans un élan de désespoir, s’écrie : « Je prends, je rachète tout ça ! Ce que vous vendez là, c’est mon passé à moi ! ». Ainsi ont-ils racheté certaines pièces pour que soit constitué et conservé un fonds associatif consacré à leur icône.
Au demeurant, limitée à la seule salle de la galerie des donateurs, la rétrospective qu’en a proposé la BnF est susceptible de frustrer les inconditionnelles et inconditionnels de Barbara, qui ne manqueront pas de regretter sa taille réduite. Un plus grand espace aurait sans doute été nécessaire pour présenter un plus grand nombre de documents inédits.
Il n’empêche, face une actualité anxiogène, prendre le temps de contempler, lire et écouter, comme nous y invite cette petite exposition, a des vertus apaisantes. La culture réconforte, dit-on. D’ailleurs, réjouissons-nous qu’à l’heure où la privatisation des musées se normalise (Duvoux 2026), des institutions publiques demeurent les principales garantes du patrimoine artistique. Rien n’est jamais perdu. Comme le chantait Barbara (1994), « l’aube revient quand même ; le jour se lève encore ».
Bibliographie
Cf. ce catalogue sur le site de l’éditeur↩︎
Dans les faits, la situation dont il est question dans cette chanson n’est pas moralement déviante. Elle s’apparente plutôt à un « cougarisme décent », même si l’adjectif choisi porte à confusion. Cette précision m’a été donnée par Joël July, que je remercie pour sa relecture attentive.↩︎
Propos tirés d’un entretien avec L’Express (04/11/1991) rapportés par Valérie Lehoux (2017, 314).↩︎