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ESSAIS

Soixante-huitards (Fleurs d’utopie sur l’asphalte des grandes villes)

16 février 2009

Résumé : "La moitié est de l’Europe aussi a eu ses soixante-huitards, pas moins importants que ceux de l’Ouest, les uns et les autres se sont d’ailleurs mutuellement inspirés. Les soixante-huitards d’Europe de l’Est ont été les éléments moteurs de la dissidence alors que nous, cinquante-sixards plus âgés n’y étions entrés qu’avec une certaine circonspection, parce que nous savions mieux qu’eux ce qu’était la défaite." L’écrivain György Konrád porte ici un regard ironique sur les soixante-huitards depuis la perspective de sa participation à la Révolution hongroise de 1956.
Abstract : "The eastern European ’68ers formed the backbone of the democratic opposition and dissidents, whereas we, the somewhat older ’56ers, only joined in with certain reservations, because we had a closer acquaintance with defeat." The writer György Konrád takes an ironic look at the ’68ers from the perspective of a participant in the Hungarian Revolution of 1956.






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Voici les notes sans ordre d'un homme qui a fait 56 sur ceux qui ont fait 68. Si ceux qui avaient une vingtaine d'années en 1968 sont des soixante-huitards, alors ceux qui en avaient autant en 1956 sont des cinquante-sixards ? Idem pour les révolutionnaires de 1848, pour les partisans de 1919. Le millésime change, la jeunesse demeure.

Lukács, Marcuse et Sartre avaient beau être de vieux maîtres, leurs disciples bruyants, les meneurs de révolution, les jeunes jusqu'au-boutistes criant des mots d'ordre devaient marcher à la tête des étudiants, et transformer la théorie révolutionnaire en pratique révolutionnaire. Telle était la nécessité historique.

A l'arrière-plan, la foule sans visage défilait aux pieds en bronze de Lénine hauts comme des tours. Sur l'asphalte des grandes villes fleurissait l'utopie. Hitler kaputt, Staline enterré, Nixon s'agite, de Gaulle se vexe, Mao est en voie de bouddhification parfaite, et démontre en plus qu'il sait encore nager. Les cheveux roux de Dany-le-Rouge sont courts pour l'instant, il n'y a pas encore de cannabis mais au-delà du jazz, les chansons des Beatles annonçaient déjà une nouvelle esthétique.

En 1968 à Budapest, le romantisme révolutionnaire était déjà passé de mode. Les idées soixante-huitardes flambant neuves avaient déjà fait leur temps dans la moitié est de l'Europe vingt ans plus tôt, en 1948-1949. Les livres cités à tout bout de champ et pour lesquels s'enflammait la jeunesse radicale de l'Ouest (les classiques du marxisme-léninisme, pour utiliser les termes de l'époque) étaient déjà derrière nous, nous les avions déjà lus, nous avions déjà dû les lire. Privés de tous les attraits de la nouveauté, ils étaient déjà des stéréotypes.

1956 fut la réponse de la maturité au charme de la jeunesse, et si cette année-là naquit un nouveau romantisme révolutionnaire, les révolutionnaires eux-mêmes en 1968, quand ils n'étaient pas déjà logés au cimetière, pouvaient s'estimer heureux d'avoir un travail, de quoi vivre après les amnisties ; plus ou moins unanimement, ils s'étaient rendus au langage de la réforme. Ils observaient les yeux écarquillés les enthousiasmes fougueux de leurs collègues occidentaux.

Prenons par exemple ce révolutionnaire français : son père est un riche banquier, mais lui fait flotter au vent un petit drapeau soviétique d'un côté et un petit drapeau chinois de l'autre de sa DS. Quelqu'un qui ne saurait pas qu'il est français le prendrait pour un révolutionnaire russe venu tout droit de Sibérie, à cause de sa tunique et de sa ceinture - on ne comprend d'ailleurs même pas comment il se fait qu'il n'arbore pas son pistolet. Il a grandi dans le 16e arrondissement de Paris, et appris à penser dans une perspective mondiale. Quand je lui dis par exemple que la révolution chinoise, d'après des statistiques fiables, a coûté au moins dix millions de vies humaines, sa réponse est laconique : qu'est-ce que ça peut faire, si la révolution mondiale est l'alternative. Il reste de toute façon assez de Chinois comme ça.

Sociologue dans un institut d'urbanisme, j'étais chargé de faire visiter nos villes, les nouvelles rues et les anciennes aux collègues occidentaux. Ils trouvaient les quartiers ouviers pavillonnaires non pas laids, mais décevants, pas inconfortables, mais petits-bourgeois. Comment la classe ouvrière d'un pays socialiste pouvait-elle avoir les mêmes désirs que de vulgaires banlieusards parisiens ? Cela les contrariait profondément.

Il fallait que le socialisme soit quelque chose d'entièrement différent de ce qu'ils connaissaient, de ce qu'ils avaient chez eux. Et voilà qu'on leur montrait ces petits pavillons avec jardin ? C'était ridicule et déplorable. Le collectif d'accord, l'individualisme pas d'accord. Alors que nous aurions voulu nous dégager du camp socialiste, eux avaient vu dans cette tentative un épisode suspect de trahison. Nous aurions été d'accord - c'est ce que nous avions exprimé en 1956 - pour un État de droit, pour le pluripartisme et pour une démocratie libérale. Mais ce souhait désappointait nos amis occidentaux car pour eux, la démocratie libérale ne pouvait être rien d'autre que formelle, au contraire de la démocratie populaire (éventuellement du socialisme démocratique) qui était pour le coup substantielle et essentielle, sauf que personne n'était capable de dire en quoi elle consistait au juste. Si tout est contrôlé par l'État, où est la démocratie ? Si la plus grande partie du capital est privée, où est le socialisme ?

C'est ainsi que la commune populaire chinoise sembla bientôt parée de toutes les vertus, notamment là où les responsables du tourisme chinois emmenaient s'extasier les visiteurs révolutionnaires de bonne volonté. Toujours dans le même village. On pouvait ironiser sur le kolkhoze soviétique, mais pas sur la commune chinoise. En toute logique donc, les dictatures révolutionnaires et les mouvements armés du Tiers-Monde semblaient également sympathiques a priori.

L'effigie de Guevara, image sainte, est partout ; sans barbe et sans mitraillette un homme n'est pas un homme. Si tu ne sais pas tirer, faire sauter des bombes, on t'enverra en formation dans un camp de la guérilla palestinienne. Si tu es un bon soixante-huitard, tu désapprouves l'issue de la guerre israélo-arabe, Israël, et bien sûr son alliée l'Amérique. Tu approuves par contre Arafat et ses fidèles. Tu n'as rien contre le fait que dans sa plus grande partie, le Tiers-Monde appartienne à la zone d'influence chinoise et soviétique.

Tu es heureux qu'on t'invite dans tel ou tel pays communiste à une rencontre de la jeunesse mondiale, et tu te sens honoré si un homme politique communiste de haut rang te reçoit. Tu écartes l'idée qu'il se peut bien que tous ces gens voient en toi un idiot utile. Si tu es l'ennemi de l'impérialisme, alors tu es l'ami du bloc communiste.

Qui te donnera des armes et des explosifs si tu passes à la lutte armée ? Si tu es une jeune femme ou un jeune homme allemand sérieux et imprégné de philosophie, tu dois agir en conséquence et ne pas te contenter de conspuer le capitalisme financier, mais bel et bien tuer le banquier. C'est quelqu'un de ta famille, tu entres chez lui, et en guise de bonjour, tu le descends. On te verra alors sur les écrans, ainsi que le presbytère où tu as grandi. Tes parents, tes camarades seront interrogés, on montrera comment ta manière de t'habiller et ta coiffure ont changé.

S'il te faut, à Berlin-Ouest, prendre la poudre d'escampette, où pourrais-tu bien aller ? A Berlin-Est évidemment. Et où le combattant palestinien est-il formé, soigné, où vient-il se reposer entre deux combats ? A Budapest. Au café Astoria, un héros implacable fait passer sous la table à un autre héros implacable une épaisse liasse de dollars. Je ne l'ai pas entendu dire, je l'ai vu de mes yeux. C'est ici que peut se planquer le terroriste sous mandat d'arrêt international. La police politique le confie à un agent, un contact. Quelqu'un qui s'occupe de lui et veille à son bien-être, lui donne des adresses voire des instructions, et le met en relation.

Les types de ce genre n'en étaient pas moins nos amis. Malgré nos désaccords, nous nous ressemblions sur de nombreux points. Les cheveux, les vêtements, les goûts, le sourire, les lectures, l'air que nous fredonnions, l'autostop, les mœurs amoureuses, et bien souvent la dèche ; nous dormions n'importe où, si on se faisait des spaghettis, il y en avait pour eux aussi une bonne assiette, et le tourne-disque jouait la musique d'un groupe que tous connaissaient bien. L'angoissé n'avait qu'à se détendre, le timide à tutoyer, et l'outsider n'avait pas intérêt à essayer de noyauter. Soyez interdit, disait Tamás Szentjóby. Tu ne veux pas qu'on entre dans la salle de bain pendant que tu es dans la baignoire ? Ça ne va pas ? Tu fermes le verrou des WC ? Pour t'éviter de succomber à des tentations aussi grotesques, démontons carrément la porte des WC. On verra la tête que tu fais quand tu pousses ? Ce sera au moins un instant de vérité.

Mais si le mouvement a besoin que tu te montres habillé à la dernière mode, dans une voiture très chère, cela non plus ne t'est pas impossible, tu pourrais le faire. Tes parents ? Un autre monde. Tu as laissé tomber. Eux aussi pourraient être, pour toi, des idiots utiles. Bonne éducation bourgeoise ? Fausseté, affectation et ridicule. Homosexualité ? Pourquoi pas ? L'homme est fondamentalement une créature androgyne. Vie privée ? Fiction bourgeoise et égoïsme, préférons lui la commune, la cellule clandestine ou l'ashram, la communauté religieuse bouddhiste ou musulmane, ou même la fraternité des loubards. Ose te défaire de ton statut, recommence tout à zéro, nu.

Les idées étaient nombreuses, mais l'ombre aussi voulait être dissipée. Par exemple sur le fait qu'en Allemagne, la génération précédente s'était si bien fondue dans le moule du IIIe Reich qu'elle s'y était enrichie. Un beau jour tout simplement, frappant pour ainsi dire à la porte, le manteau d'hiver juif et l'armoire juive avaient opportunément trouvé leur place dans les foyers. Avoir fait bonne figure en uniforme et accompli son devoir appartenait également au prestige paternel. S'il avait fallu tirer, le père avait tiré, et si au début sa main tremblait, le schnaps lui avait donné du courage. Il ramenait alors à la maison des choses et d'autres, des pièces de choix. Seulement ensuite, les Anglo-Saxons avaient bombardé la maison.

Il n'y avait pas eu de victoire mais la reconstruction, le mouvement d'expansion étaient bien lancés. Vienne le nouveau monde. Et vite. Parce que celui d'alors, presque deux décennies encore après la guerre continuait à souffler l'haleine fétide du nazisme et de ce qui l'avait précédé, tant dans les foyers que dans les écoles, jusqu'à ce que la jeunesse qui avait eu le privilège de naître plus tard se décide à commencer quelque chose de nouveau, et surtout à faire pour de bon quelque chose en ce sens. C'était partout ce que disaient les jeunes, de San Francisco à Paris. Les nouvelles, les idées et les idéaux, les images et les refrains faisaient le tour de la terre. S'ils ne parvinrent pas à révolutionner radicalement le disque dur des structures sociales, le logiciel des styles et des valeurs culturelles avait du moins été remanié de fond en comble et modernisé.

Les fantasmagories bolchéviques firent place à une considération plus grande pour les droits de l'homme, en d'autres termes aux idées libérales, lesquelles firent à leur tour disparaître du paysage, ou du moins de la surface, le national-socialisme et tout ce qui allait avec. Pour ouvrir un nouveau chapitre de la modernisation, un nouveau consensus fondé sur une démocratie vivante était nécessaire, de même qu'une nouvelle vague de l'humanisme européen qui dénouerait dans un dialogue collégial les relations politiques, emporterait les animosités et les rancœurs, et ferait de toute façon reculer du centre vers la périphérie le culte de la violence. On peut évidemment rester à l'écart de ce consensus à la fois essentiel et stylistique, et par là-même glisser à la périphérie de l'Europe, on peut aussi choisir la maladie.

Jeunes loups, apprenez à bêler. Ou à transposer la tension en démarche artistique, bref à civiliser, car c'est à ce prix seulement que se réalisera l'unification de l'Europe, dans laquelle les soixante-huitards ont joué un rôle moteur, comme protagonistes et comme idéologues. Il est bien naturel que les jeunes sauvages aient mûri en hommes d'État réfléchis, ou qu'ils aient, au-delà de la politique, fait quelque chose de leur talent. Leur visage, leur nom apparaissent ici ou là dans la mesure où leur talent a su passer l'épreuve du temps, pour devenir comme une bonne marque qui continue d'être attractive tout en se renouvelant.

Si les jeunes jusqu'au-boutistes d'alors deviennent des grands-mères ou des grands-pères dont on connaît déjà la chanson et qui ont assez usé le parquet de l'estrade, mais qu'il reste encore de jeunes personnes à qui leur nom dit quelque chose, cela signifiera peut-être que le chemin a été parcouru, que le travail a été accompli, que : the job is done. Même si ce n'est pas sans un certain arrière-goût d'amertume que ces gens désormais âgés de soixante-dix ans sacrifient aux clichés du culte de la jeunesse éternelle, ils ne s'inclinent pas moins devant la vie qui va. D'après mes observations néanmoins, les vieux n'ont pas plus que les autres envie de quitter la partie et font bien comprendre au monde qu'ils savent ce qu'ils savent, avec tout un arsenal d'outils adéquats pour le faire.

La moitié est de l'Europe aussi a eu ses soixante-huitards, pas moins importants que ceux de l'Ouest, les uns et les autres se sont d'ailleurs mutuellement inspirés. Les soixante-huitards d'Europe de l'Est ont été les éléments moteurs de la dissidence alors que nous, cinquante-sixards plus âgés n'y étions entrés qu'avec une certaine circonspection, parce que nous savions mieux qu'eux ce qu'était la défaite, et aussi parce que l'idée que nous pourrions éventuellement l'emporter était loin de nous faire perdre la tête : nous avions en effet aussi connaissance des inepties et des revers qui accompagnent toute victoire. Mais je parlerai des soixante-huitards d'Europe centrale une autre fois. Chères petites soeurs et chers petits frères de 68, à l'Ouest comme à l'Est, je serre vos mains à tous en signe d'amitié.

 

Traduit du hongrois par Sophie Aude

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